Le maréchal Boucicaut aux mains de l’Anglais
Jean Le Meingre, dit Boucicaut, maréchal de France, l’un des plus renommés chevaliers du royaume, a été pris vivant dans la déconfiture d’Azincourt. On le dit emmené par-delà la mer, vers l’Angleterre, où il faudra le racheter à grand prix.
Parmi les seigneurs que la fortune des armes a livrés à Henri d’Angleterre dans la sanglante journée du vendredi vingt-cinq de ce mois, il en est un dont le nom retentit par tout le royaume : messire Jean Le Meingre, que l’on nomme communément Boucicaut, maréchal de France. La nouvelle de sa capture, parvenue ces derniers jours, ajoute à l’affliction des bonnes villes ce qu’y mêle toujours la prise d’un homme de si haute réputation.
Car Boucicaut n’est point de ces capitaines que l’on découvre au jour d’une bataille. Voilà près de trente-cinq années qu’il porte les armes, et son renom de prouesse a couru bien au-delà des frontières du royaume. Le voir aujourd’hui captif d’un prince étranger, et conduit, dit-on, vers l’Angleterre, est de ces revers que nul, il y a peu encore, n’eût osé imaginer.
On le rangeait au nombre des co-commandants de l’ost, aux côtés du connétable d’Albret, demeuré, lui, sur le champ. Que la déroute ait épargné la vie du maréchal pour le réduire en servitude n’adoucit guère le deuil : pour un chevalier de cette trempe, être pris est une amertume que la mort au combat n’eût peut-être pas connue.
Un nom forgé par les armes
Maréchal de France depuis le mois de décembre de l’an 1391 — il n’avait alors guère plus de vingt-sept ans —, Boucicaut a porté la bannière du royaume sur presque toutes les marches de la chrétienté. On le dit né à Tours, voilà environ un demi-siècle. Adoubé tout jeune, on l’a vu combattre dès ses premières années aux affaires de Normandie, de Guyenne, de Flandre, et jusque dans les pays de l’Orient et de Prusse, contre les ennemis de la foi.
Sa renommée doit beaucoup à la grande entreprise de Nicopolis, voilà près de vingt ans, où la fleur de la chevalerie de France et de Bourgogne marcha contre le Turc. La journée fut funeste et le maréchal y fut pris ; il ne recouvra la liberté que moyennant rançon. Peu après, on le vit passer la mer pour porter secours à l’empereur de Constantinople, pressé par les Infidèles.
Gouverneur de Gênes, chevalier de la Dame Blanche
Le royaume lui confia ensuite le gouvernement de la cité de Gênes, qu’il tint plusieurs années d’une main ferme, jusqu’à ce qu’un soulèvement de cette ville le contraignît, voilà quelques années, à regagner la France.
On lui prête aussi d’avoir fondé un ordre de chevalerie en l’honneur des dames, que l’on nomme l’Écu vert à la Dame Blanche, par quoi des chevaliers s’engageaient à prendre la défense des veuves et des nobles femmes que nul ne secourait. Le trait achève de peindre l’homme tel qu’on le tient ici : vaillant aux armes, et soucieux de l’honneur que la chevalerie doit aux faibles.
L’enjeu de la rançon
Reste désormais la question de son rachat. Un prisonnier de ce rang ne se rend point comme un simple homme d’armes : sa rançon se compte en sommes qui peuvent ruiner une maison. On se souvient ici qu’il fallut déjà, après Nicopolis, débourser des milliers de livres pour le délivrer du Turc ; on ne saurait dire encore ce qu’exigera le roi d’Angleterre pour un maréchal de France.
Pour l’heure, on l’ignore. Le sort des grands seigneurs pris à Azincourt — le duc d’Orléans, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, et le maréchal avec eux — demeure suspendu à la volonté d’Henri et au cours des négociations qui s’ouvriront. Le royaume attend, et prie pour ses captifs.