L'ost du roi se rassemble : l'Anglais ne gagnera pas Calais sans bataille
Tandis que Henri d'Angleterre, affaibli devant Harfleur, file vers Calais, la chevalerie du royaume se masse pour lui couper la route. Sous le connétable d'Albret et le maréchal Boucicaut, la noblesse jure de tenir cette fois sa revanche.
De toutes les provinces du royaume, les bannières montent vers le nord. Le roi notre sire Charles, que Dieu garde, demeure retenu loin du camp par le mal qui l'accable depuis des années ; mais son ost se rassemble en son nom, et la fleur de la chevalerie de France s'y porte avec une ardeur que l'on n'avait point vue de longtemps.
L'Anglais, lui, n'est plus l'armée fière qui mit le pied sur nos grèves à la fin de l'été. Le siège de Harfleur l'a usé, la maladie l'a décimé, et Henri, leur roi, a dû renoncer à pousser plus avant dans la Normandie. On le dit désormais en marche vers Calais, où l'attend la sûreté de la place anglaise. Mais entre lui et ce havre, il y a les rivières, les gués gardés, et l'ost de France qui se referme.
Dans les logis des capitaines, le propos est d'assurance. Beaucoup tiennent que l'occasion est belle, peut-être la plus belle depuis bien des hivers : un ennemi diminué, loin de ses bases, dans un pays qui n'est pas le sien et que nous connaissons. La noblesse parle d'en finir avec l'affront de naguère.
Un ennemi affaibli devant Harfleur
Henri d'Angleterre a débarqué près de Harfleur à la mi-août avec une armée que l'on disait nombreuse. Le port a tenu plus longtemps que l'assiégeant ne l'espérait : il ne s'est rendu que vers la fin de septembre, après que ses défenseurs eurent attendu en vain le secours promis.
Mais ce siège a coûté cher aux Anglais. Le flux de ventre — cette dysenterie qui ravage les camps croupissants — s'est mis dans leurs rangs et y a fait, dit-on, de grands vides. Les bouches s'accordent à dire que Henri a quitté Harfleur avec une armée bien moindre que celle qu'il y avait amenée, autour de la première semaine d'octobre, laissant une garnison derrière lui.
Combien sont-ils encore ? Nul ici ne le sait au juste. Les estimations qui courent les rangentent l'armée anglaise à quelques milliers d'hommes seulement, archers en grand nombre et gens d'armes en petit. On se garde d'avancer un chiffre sûr : ces nouvelles passent de bouche en bouche et se gonflent ou se rapetissent au gré de celui qui les porte.
La course aux rivières
L'Anglais remonte vers le nord en cherchant à passer la Somme, dont les ponts et les gués ont été rompus ou garnis de gens d'armes pour lui en interdire le franchissement. Tant qu'il n'aura point trouvé un passage, il devra longer la rivière vers l'amont, s'éloignant d'autant de son Calais.
C'est là tout le calcul de nos capitaines : forcer l'ennemi à s'allonger, à se fatiguer, à user ses vivres dans un pays qui n'est pas ami, pendant que l'ost de France, plus frais et plus fourni, se rabat sur sa route. On parle d'un possible franchissement du côté de Péronne dans les jours qui viennent, mais rien n'est encore assuré : la rivière est large, les gués sont rares, et l'on ne sait où l'Anglais tentera sa chance.
Les troupes du royaume, elles, se sont d'abord massées du côté de Rouen, où veille l'ost royal, puis se portent vers l'Abbevillois pour barrer le chemin de Calais. D'autres bannières sont encore attendues, car plusieurs grands seigneurs n'ont pas achevé de joindre leurs gens à l'armée.
D'Albret et Boucicaut à la tête de l'ost
Le roi étant empêché, c'est le connétable Charles d'Albret qui commande l'armée, avec à ses côtés le maréchal Boucicaut, dont la réputation des armes n'est plus à faire. Sur eux repose la conduite de cette campagne et l'honneur de tout le royaume.
Reste que l'ost de France n'est pas d'un seul tenant. Les divisions qui pèsent sur le royaume depuis des années — les uns tenant pour les princes du sang, les autres pour la maison de Bourgogne — ne se laissent pas oublier sur le chemin de la guerre. Plus d'un capitaine veille autant à son rang qu'à la besogne commune, et l'on devine sous l'ardeur affichée quelques rivalités mal éteintes.
La revanche que la noblesse appelle
Dans la mémoire de la chevalerie, deux noms reviennent comme des plaies mal refermées : Crécy, voici près de soixante-dix ans, et Poitiers, où le roi Jean fut pris par les Anglais et emmené captif outre-Manche, au prix d'une rançon dont le royaume n'a pas fini de payer le poids. La paix de Brétigny n'a jamais éteint ces braises.
Mais nos pères ont aussi connu le redressement : le roi Charles le Sage et son connétable Bertrand du Guesclin reprirent pied à pied ce qui semblait perdu. C'est de cette mémoire-là que la noblesse se réclame aujourd'hui. Beaucoup, ici, jurent qu'à cette heure et sur cette terre, la fortune des armes nous rendra ce que les archers anglais nous ont arraché jadis.