Charles d’Albret, connétable de France, tombé au champ
Chef de l’ost royal en l’absence du roi, le sire d’Albret est mort les armes à la main parmi la fleur de la noblesse. Retour sur un connétable qui aura porté, douze années durant, l’épée de France.
Le bruit en est venu de Picardie, puis s’est confirmé de dépêche en dépêche : messire Charles d’Albret, connétable de France, n’est pas revenu du champ où l’ost royal s’est défait devant les Anglais, le jour de la Saint-Crépin. On le tient pour mort, tombé en tête de bataille, à la place où sa charge le commandait de se tenir.
À l’heure où nous écrivons, beaucoup de noms manquent encore à l’appel et l’on compte les maisons en deuil. Mais celui du connétable pèse d’un autre poids : c’était lui qui portait l’épée du royaume, et qui menait l’armée au nom d’un roi que la maladie retenait loin du combat.
L’épée de France, douze ans durant
Sire d’Albret par la mort de son père, comte de Dreux, seigneur de Sully et de Craon, Charles d’Albret est issu d’une grande maison de Gascogne. Il tenait au roi de près : on le dit son cousin germain.
C’est en février de l’an 1403 que Charles VI lui remit l’office de connétable, la première charge militaire du royaume, celle qui range les batailles et commande à l’ost en l’absence du prince. Il l’a portée presque sans interruption depuis lors — les remous des dernières années lui en ayant un temps retiré la garde, avant qu’elle ne lui fût rendue.
Homme de guerre éprouvé, il avait mené plusieurs campagnes contre les places que tiennent les Anglais en Guyenne. Ce n’était donc pas un nouveau venu que le royaume avait mis à sa tête pour barrer la route au roi d’Angleterre.
Au commandement, aux côtés de Boucicaut
Le roi étant retenu par son mal, c’est sur le connétable que reposait la conduite de l’armée. Il avait à ses côtés le maréchal Boucicaut, autre capitaine renommé, et autour d’eux toute la chevalerie du royaume venue en grand nombre fermer le passage à l’ennemi qui regagnait Calais après la prise d’Harfleur.
On rapporte — et nous le donnons pour ce qu’il vaut, le récit du champ étant encore confus — que le connétable n’aurait pu faire prévaloir partout son avis parmi tant de grands seigneurs assemblés. Tenir en bride une noblesse aussi nombreuse, aussi prompte à se porter en avant, sur un terrain que la pluie de la nuit avait changé en bourbier, n’était pas la moindre des charges qui pesaient sur lui.
Faut-il y voir une des causes du désastre ? Il serait trop tôt, et trop aisé, d’en juger. Les avis se croisent, chacun rejette la faute ailleurs, et le champ n’a pas fini de livrer ses morts. Que les clercs et les capitaines en débattent : nous nous gardons d’un verdict que les faits ne permettent pas encore de rendre.
Mort à sa place
Ce que l’on peut dire sans rien trahir, c’est qu’il n’a pas fui. Le connétable est tombé au champ, parmi cette foule de seigneurs et de princes qui n’ont pas survécu à la journée. On parle de plusieurs ducs, de comtes, de barons sans nombre couchés dans la boue de Picardie.
On dit qu’il reposera au Vieil-Hesdin. À un chef mort les armes à la main, à la place que son office lui assignait, le royaume doit au moins cet hommage, par-delà les reproches que le malheur fera naître : il a tenu son rang jusqu’au bout.