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Une armée qui attend

Cinq millions d’hommes sous les drapeaux, et un front qui ne bouge plus depuis octobre. On nous dit qu’il faut durer, se renforcer, laisser le blocus faire son œuvre et ne pas jeter nos garçons à découvert contre le béton allemand. Je l’entends, et une part de moi l’approuve. Mais je commande une compagnie de ces hommes qu’on a arrachés à leurs usines et à leurs champs, et je vois, jour après jour, ce que l’inaction leur fait. Voici, en conscience, ce qui me trouble.

Par un officier de réserve, du front de l’Est 20 novembre 1939, 12h00 5 min de lecture

Il y a quelque chose que je n’arrive pas à saisir tout à fait, et je crois que je ne suis pas seul à cantonner sans le comprendre. Voilà bientôt trois mois que le pays a repris les armes. Cinq millions d’hommes, dit-on, ont endossé la capote — moi le premier, rappelé de ma vie civile, laissant là mon métier et les miens pour venir prendre ce commandement. Et depuis le repli de la Sarre, au début de l’automne, ce front immense, qui court de la Suisse au Luxembourg, ne remue plus. Les deux armées se regardent d’un bout à l’autre de la frontière, chacune derrière son mur de béton, et ne se font rien, ou presque. On a mobilisé une nation entière pour la tenir l’arme au pied.

Qu’on m’entende bien : les raisons de cette prudence, je les connais, et il en est que j’approuve du fond du cœur. Ceux qui nous gouvernent et ceux qui nous commandent ont médité, eux aussi, ce que fut la grande saignée. Ils savent ce qu’il en a coûté, en 1914 et les années d’après, de lancer des vagues de poitrines contre la mitraille et le fil de fer. Jeter aujourd’hui mes hommes hors de leurs abris, à découvert, contre les ouvrages allemands qui valent bien les nôtres, ce serait payer très cher quelques arpents de terrain. Il y a une sagesse à ne pas le faire. On me dit encore qu’en attendant nous nous armons, que nos usines tournent, que nos alliés se renforcent, et que le blocus qui étreint l’Allemagne travaille pour nous sans nous coûter un homme. Laisser le temps user l’adversaire plutôt que d’y user notre jeunesse : le calcul se défend.

Le chef du gouvernement lui-même, à ce qu’on rapporte, tient que notre intérêt du moment est d’attendre et de laisser mûrir nos forces. Je ne me hasarderai pas à lui prêter des mots que je n’ai pas entendus de sa bouche, mais la ligne est claire, et elle a sa logique. Une France qui se garde vaut mieux qu’une France qui se précipite. Et pour l’officier qui sait ce que réclame un assaut bien conduit — le canon, les réserves, le terrain reconnu —, cette patience-là n’a rien de méprisable.

Et pourtant. Pourtant, je songe à ces centaines de milliers d’hommes que l’on tient là, dans le froid qui vient, à guetter un horizon vide, et je n’ai qu’à sortir de mon abri pour en voir toute une compagnie. On raconte que, dans l’autre guerre, c’était l’épreuve commune du feu qui soudait une unité ; ceux de 14 tenaient parce qu’ils souffraient ensemble, et parce qu’ils savaient, au moins, pourquoi ils souffraient. Que soude-t-on, aujourd’hui, dans l’oisiveté ? Je le vois de mes yeux, chez mes hommes : l’ennui qui ronge, les journées vides, le vin et l’alcool qui tentent plus qu’à leur tour, les ordres exécutés sans entrain, une obéissance qui se relâche par le bas. On ne le crie pas, mais je le lis sur leurs visages. Un homme qu’on a tiré de son atelier, de sa ferme, de sa boutique, et qu’on laisse des mois à ne rien faire d’autre qu’attendre, cet homme s’use — et il se demande à quoi bon être soldat si l’on ne se bat pas.

On s’efforce d’y parer, je le sais, et il faut le reconnaître. On envoie aux armées des tournées de théâtre, on m’a parlé de M. Maurice Chevalier chantant devant les troupes ; on distribue des ballons, on veut du sport, on ouvre des foyers où l’homme trouve à lire et à s’asseoir au chaud. Ce sont de bonnes choses, et j’en use pour ma section autant que je le puis. Mais un ballon ne remplace pas un but, et une chanson ne dit pas à un homme pourquoi il est là. Sur une longue nuit d’hiver, ces remèdes-là s’épuisent vite. Ce que la troupe réclame, au fond, ce n’est pas d’être distraite : c’est d’être renseignée. On lui explique mal ce qu’on attend d’elle, et rien n’aigrit un soldat comme de servir sans comprendre.

Il y a une différence que je mesure chaque jour, à la tête de ces hommes. On raconte qu’en 1914 on partait la fleur au fusil, avec cette ardeur folle dont le pays a tant payé le prix par la suite. Cette fois, je n’ai vu ni fleurs ni fanfare quand ma compagnie s’est formée. Mes hommes sont venus graves, résolus, sans illusions, comme on va à une besogne dure qu’il faut bien faire. Cette fermeté sans emphase, je l’estime : c’est celle d’un peuple qui sait où il met les pieds. Mais la résolution n’est pas la patience, et je crains que la seconde ne dévore la première. On peut demander à un homme d’aller au feu ; lui demander de ne rien faire, indéfiniment, est peut-être plus rude encore.

Alors je m’interroge, et je n’ai pas la réponse. Ceux qui prêchent l’attente ont peut-être raison, et j’aurai eu tort de m’inquiéter pour mes hommes. Peut-être ce mur derrière lequel nous veillons nous épargnera-t-il la boucherie de l’autre guerre. Ou peut-être laissons-nous se défaire, dans l’ennui des cantonnements, une armée que nous voulions garder intacte. Je ne sais pas qui, du temps ou de nous, travaille pour l’autre. Je pose la question parce qu’elle me tient éveillé, la nuit, dans mon cantonnement, et parce que je la crois, ce soir, sur bien des lèvres qui n’osent pas la dire.

Le contexte

La France a décrété la mobilisation générale et déclaré la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939, à la suite de l’invasion de la Pologne ; plusieurs millions d’hommes ont été appelés sous les drapeaux, dont de nombreux réservistes rappelés de la vie civile.

À l’automne, une opération française a été poussée en territoire allemand dans la région de la Sarre, avant que les troupes ne se replient sur leurs positions ; depuis le début d’octobre, le front s’est immobilisé.

Les armées françaises s’appuient sur la ligne fortifiée qui couvre la frontière du Nord-Est ; en face, l’armée allemande tient ses propres ouvrages.

L’inaction prolongée pèse sur le moral des troupes ; le commandement multiplie les palliatifs — tournées d’artistes, sport, foyers du soldat — pour occuper les hommes et soutenir leur moral.

État des informations

Cette tribune, signée d’un officier de réserve rappelé sous les drapeaux, s’en tient à ce qui est observable et connaissable au 20 novembre 1939 : une ligne immobile, des hommes qui attendent, un débat sincère entre la prudence et l’impatience. Elle ne préjuge ni de la date, ni du lieu, ni de la forme d’une offensive à venir, et ne tranche pas la question qu’elle pose. Les propos prêtés au chef du gouvernement sont donnés comme un bruit de la ligne, non comme une citation.

Ce que l’on sait

  • Depuis le début d’octobre 1939, le front franco-allemand est immobile : aucune opération d’envergure n’y est menée, seules des patrouilles s’y affrontent par moments.
  • Plusieurs millions d’hommes ont été mobilisés ; des centaines de milliers stationnent le long de la ligne fortifiée, l’arme au pied, face aux positions allemandes.
  • L’inaction et l’ennui pèsent sur le moral des troupes ; un relâchement de la discipline et un recours accru à l’alcool sont signalés.
  • Le commandement met en place des distractions et des œuvres pour les soldats (tournées de théâtre et de music-hall — dont M. Maurice Chevalier —, sport, foyers du soldat).
  • La ligne du gouvernement et du commandement privilégie l’attente : durer, se renforcer et laisser le blocus économique user l’Allemagne plutôt que de lancer un assaut contre les positions fortifiées ennemies.

Ce que l’on ignore

  • On ignore quand l’Allemagne passera à l’attaque sur le front de l’Ouest, et sur quel secteur.
  • On ignore combien de temps durera cette période d’immobilité.
  • On ignore si la stratégie d’attente préservera l’armée ou si l’usure du moral, dans les cantonnements, l’aura entamée avant l’épreuve.

Sources historiques utilisées

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Drôle de guerre — Wikipédia

Consulté pour l’immobilité du front à partir d’octobre 1939, l’ampleur de la mobilisation, la stratégie d’attente (durer, se renforcer, blocus économique), l’appui sur la ligne fortifiée et la « dépression d’hiver » (relâchement de l’obéissance, alcoolisme, indiscipline). Toute information postérieure au 20 novembre 1939 a été écartée ; le terme commode forgé par la suite pour nommer la période n’est pas employé dans le corps de l’article.

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Offensive de la Sarre — Wikipédia

Consulté pour l’unique opération offensive française de l’automne 1939 (avance limitée en territoire allemand, arrêt devant la ligne Siegfried, repli ordonné le 21 septembre, retrait des dernières troupes du sol allemand mi-octobre). Aucun élément postérieur au 20 novembre 1939 n’a été retenu.

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Le sport pendant la drôle de guerre : occuper les soldats (Chemins de mémoire)

Consulté pour les palliatifs à l’ennui du front (activités sportives et distribution de ballons, tournées de spectacles avec Maurice Chevalier, foyers du soldat), l’alcoolisme décrit comme « une des plaies » de la période et la montée de l’indiscipline dans une troupe désœuvrée. Les éléments postérieurs au 20 novembre 1939 ont été écartés.

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Reconstitution journalistique

Cette tribune d’opinion est prêtée à un persona — un officier de réserve rappelé sous les drapeaux, en cantonnement sur le front de l’Est —, et non à une personne réelle. Elle simule un point de vue daté du 20 novembre 1939, écrit du seul horizon de savoir de ce moment : une ligne immobile, un débat ouvert entre attendre et agir, dont l’auteur ne connaît pas l’issue. Les formulations à chaud imitent la presse d’opinion du temps ; rien n’y est affirmé au-delà du connaissable à cette date.

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20 novembre 1939, 07h007 min