Une armée qui attend
Cinq millions d’hommes sous les drapeaux, et un front qui ne bouge plus depuis octobre. On nous dit qu’il faut durer, se renforcer, laisser le blocus faire son œuvre et ne pas jeter nos garçons à découvert contre le béton allemand. Je l’entends, et une part de moi l’approuve. Mais je commande une compagnie de ces hommes qu’on a arrachés à leurs usines et à leurs champs, et je vois, jour après jour, ce que l’inaction leur fait. Voici, en conscience, ce qui me trouble.
Il y a quelque chose que je n’arrive pas à saisir tout à fait, et je crois que je ne suis pas seul à cantonner sans le comprendre. Voilà bientôt trois mois que le pays a repris les armes. Cinq millions d’hommes, dit-on, ont endossé la capote — moi le premier, rappelé de ma vie civile, laissant là mon métier et les miens pour venir prendre ce commandement. Et depuis le repli de la Sarre, au début de l’automne, ce front immense, qui court de la Suisse au Luxembourg, ne remue plus. Les deux armées se regardent d’un bout à l’autre de la frontière, chacune derrière son mur de béton, et ne se font rien, ou presque. On a mobilisé une nation entière pour la tenir l’arme au pied.
Qu’on m’entende bien : les raisons de cette prudence, je les connais, et il en est que j’approuve du fond du cœur. Ceux qui nous gouvernent et ceux qui nous commandent ont médité, eux aussi, ce que fut la grande saignée. Ils savent ce qu’il en a coûté, en 1914 et les années d’après, de lancer des vagues de poitrines contre la mitraille et le fil de fer. Jeter aujourd’hui mes hommes hors de leurs abris, à découvert, contre les ouvrages allemands qui valent bien les nôtres, ce serait payer très cher quelques arpents de terrain. Il y a une sagesse à ne pas le faire. On me dit encore qu’en attendant nous nous armons, que nos usines tournent, que nos alliés se renforcent, et que le blocus qui étreint l’Allemagne travaille pour nous sans nous coûter un homme. Laisser le temps user l’adversaire plutôt que d’y user notre jeunesse : le calcul se défend.
Le chef du gouvernement lui-même, à ce qu’on rapporte, tient que notre intérêt du moment est d’attendre et de laisser mûrir nos forces. Je ne me hasarderai pas à lui prêter des mots que je n’ai pas entendus de sa bouche, mais la ligne est claire, et elle a sa logique. Une France qui se garde vaut mieux qu’une France qui se précipite. Et pour l’officier qui sait ce que réclame un assaut bien conduit — le canon, les réserves, le terrain reconnu —, cette patience-là n’a rien de méprisable.
Et pourtant. Pourtant, je songe à ces centaines de milliers d’hommes que l’on tient là, dans le froid qui vient, à guetter un horizon vide, et je n’ai qu’à sortir de mon abri pour en voir toute une compagnie. On raconte que, dans l’autre guerre, c’était l’épreuve commune du feu qui soudait une unité ; ceux de 14 tenaient parce qu’ils souffraient ensemble, et parce qu’ils savaient, au moins, pourquoi ils souffraient. Que soude-t-on, aujourd’hui, dans l’oisiveté ? Je le vois de mes yeux, chez mes hommes : l’ennui qui ronge, les journées vides, le vin et l’alcool qui tentent plus qu’à leur tour, les ordres exécutés sans entrain, une obéissance qui se relâche par le bas. On ne le crie pas, mais je le lis sur leurs visages. Un homme qu’on a tiré de son atelier, de sa ferme, de sa boutique, et qu’on laisse des mois à ne rien faire d’autre qu’attendre, cet homme s’use — et il se demande à quoi bon être soldat si l’on ne se bat pas.
On s’efforce d’y parer, je le sais, et il faut le reconnaître. On envoie aux armées des tournées de théâtre, on m’a parlé de M. Maurice Chevalier chantant devant les troupes ; on distribue des ballons, on veut du sport, on ouvre des foyers où l’homme trouve à lire et à s’asseoir au chaud. Ce sont de bonnes choses, et j’en use pour ma section autant que je le puis. Mais un ballon ne remplace pas un but, et une chanson ne dit pas à un homme pourquoi il est là. Sur une longue nuit d’hiver, ces remèdes-là s’épuisent vite. Ce que la troupe réclame, au fond, ce n’est pas d’être distraite : c’est d’être renseignée. On lui explique mal ce qu’on attend d’elle, et rien n’aigrit un soldat comme de servir sans comprendre.
Il y a une différence que je mesure chaque jour, à la tête de ces hommes. On raconte qu’en 1914 on partait la fleur au fusil, avec cette ardeur folle dont le pays a tant payé le prix par la suite. Cette fois, je n’ai vu ni fleurs ni fanfare quand ma compagnie s’est formée. Mes hommes sont venus graves, résolus, sans illusions, comme on va à une besogne dure qu’il faut bien faire. Cette fermeté sans emphase, je l’estime : c’est celle d’un peuple qui sait où il met les pieds. Mais la résolution n’est pas la patience, et je crains que la seconde ne dévore la première. On peut demander à un homme d’aller au feu ; lui demander de ne rien faire, indéfiniment, est peut-être plus rude encore.
Alors je m’interroge, et je n’ai pas la réponse. Ceux qui prêchent l’attente ont peut-être raison, et j’aurai eu tort de m’inquiéter pour mes hommes. Peut-être ce mur derrière lequel nous veillons nous épargnera-t-il la boucherie de l’autre guerre. Ou peut-être laissons-nous se défaire, dans l’ennui des cantonnements, une armée que nous voulions garder intacte. Je ne sais pas qui, du temps ou de nous, travaille pour l’autre. Je pose la question parce qu’elle me tient éveillé, la nuit, dans mon cantonnement, et parce que je la crois, ce soir, sur bien des lèvres qui n’osent pas la dire.