Le froid, la soif, l’air vicié : la survie heure par heure dans Aquarius
Réfugiés dans le module lunaire transformé en canot de sauvetage, les trois hommes d’Apollo 13 vivent depuis trois jours dans un habitacle glacé, économisant chaque goutte d’eau. Et c’est l’air lui-même qui menace : le gaz carbonique de leur respiration s’y accumule, contraignant Houston à dicter, pièce par pièce, l’assemblage d’un filtre de fortune.
On a beaucoup dit, depuis lundi soir, la prouesse de pilotage et le ballet des trajectoires qui ramènent Apollo 13 vers la Terre. Mais derrière les chiffres d’altitude et les allumages de moteur se joue une autre épreuve, plus sourde et plus humaine : celle de trois hommes enfermés dans une cabine exiguë, privés de chaleur, de sommeil et d’eau, qui doivent tenir là, jour après jour, dans un engin qui n’avait pas été conçu pour les abriter.
Aquarius, le module lunaire qui devait poser deux hommes sur la Lune, sert depuis l’avarie de refuge aux trois membres de l’équipage. Il a été pensé pour deux occupants pendant deux jours ; il en abrite trois, et doit les porter pendant quatre. Tout, à bord, est désormais affaire de rationnement : l’électricité, l’eau, et jusqu’à l’air que l’on respire. Pour ménager les batteries, près des quatre cinquièmes des équipements ont été éteints. Le prix de cette économie, c’est le froid.
Selon les indications transmises par le contrôle de Houston, la température à l’intérieur des cabines est tombée très bas — quelques degrés au-dessus de zéro, dit-on, l’habitacle endormi du module de commande Odyssey étant plus glacial encore que celui d’Aquarius. L’humidité dégagée par la respiration et la transpiration des trois hommes se condense sur les parois métalliques refroidies ; les surfaces, les hublots, les instruments se couvrent d’une buée et de gouttelettes. On imagine mal le repos dans un tel réduit, trempé et grelottant, où l’on ne peut ni se réchauffer ni vraiment dormir.
À cette morsure du froid s’ajoute la soif. L’eau du bord sert aussi à refroidir les machines : en boire trop, c’est en manquer pour le matériel. La consommation a donc été réduite à l’extrême, et les trois hommes se contentent depuis plusieurs jours d’une ration dérisoire — on parle d’à peine plus d’un verre par homme et par jour. La déshydratation guette. On rapporte, sans pouvoir le confirmer, que l’un des trois, Fred Haise, le pilote du module lunaire, souffrirait d’un malaise — fièvre, état grippal —, conséquence possible de ces privations. La nouvelle reste à vérifier ; la NASA n’en a pas fait état officiellement, et nous la donnons sous toute réserve.
Mais de toutes les menaces qui pèsent sur la cabine, la plus insidieuse est invisible. À chaque souffle, les trois hommes rejettent du gaz carbonique. Dans un espace clos, ce gaz s’accumule ; au-delà d’un certain seuil, il étourdit, accable, puis tue. Or le dispositif qui devait l’absorber n’a pas été prévu pour trois respirations pendant quatre jours. Depuis hier, les voyants l’ont signalé : la teneur en gaz carbonique d’Aquarius montait dangereusement. Il a fallu, dans l’urgence, inventer une parade.
Une cabine glacée, ruisselante d’humidité
Pour épargner les réserves électriques, qui sont désormais le bien le plus précieux du bord, presque tout ce qui chauffe a été coupé. Plus de système de régulation thermique digne de ce nom : la cabine se refroidit au rythme du vide spatial qui l’entoure. Les hommes n’ont pour se protéger que leurs combinaisons et le peu qu’ils peuvent superposer ; ils dorment, quand ils le peuvent, par à-coups, transis.
Le froid a un effet pernicieux : il fait se condenser, sur toutes les surfaces métalliques, l’eau que les corps exhalent. Les parois suintent, les fenêtres se voilent, des gouttes perlent un peu partout dans l’habitacle. Cette humidité ruisselante n’est pas seulement inconfortable ; elle inquiète les ingénieurs au sol, qui redoutent qu’elle ne s’infiltre derrière les panneaux d’instruments et n’y provoque des courts-circuits le jour où il faudra tout rallumer. Pour l’heure, on surveille, on essuie ce que l’on peut, et l’on tient.
L’eau comptée goutte à goutte
À bord, l’eau ne sert pas qu’à boire : elle refroidit aussi les équipements en marche. Chaque gorgée prélevée est de l’eau en moins pour la machine. Le contrôle au sol a donc imposé une réduction drastique de la consommation, et les astronautes s’y plient, au prix d’une soif tenace. La ration quotidienne, dit-on, se compte en quelques centaines de grammes par homme — l’équivalent d’un grand verre, à peine, pour toute une journée d’effort et d’angoisse.
Une telle privation ne reste pas sans effet sur les organismes. La déshydratation use, affaiblit, expose aux malaises. C’est dans ce contexte que circule la nouvelle, non confirmée, d’un état fiévreux de Fred Haise. Rien, à ce stade, ne permet d’en mesurer la gravité, ni même d’en établir la réalité avec certitude : nous la rapportons comme une indication prudente, non comme un fait acquis. Les trois hommes, en tout état de cause, paient dans leur chair les économies imposées par l’avarie.
Le gaz carbonique : la menace qu’on ne voit pas
Le danger le plus pressant ne se sent ni ne se voit. À mesure que les heures passent, le gaz carbonique exhalé par l’équipage sature peu à peu l’atmosphère confinée d’Aquarius. Le module disposait bien de cartouches absorbantes — des boîtiers garnis d’une substance qui fixe ce gaz —, mais en quantité calculée pour deux hommes et deux jours. Avec trois respirations et quatre jours à tenir, la réserve d’Aquarius ne suffit pas.
Il restait, en principe, les cartouches du module de commande Odyssey, abondantes. Mais voici l’obstacle, aussi banal qu’il est cruel : celles d’Odyssey sont carrées, tandis que les logements d’Aquarius sont ronds. Les unes n’entrent pas dans les autres. Deux services d’un même vaisseau, conçus par des équipes différentes, parlent ici deux langages incompatibles — et trois vies tiennent à ce détail de forme.
Au sol, des ingénieurs se sont attelés à résoudre l’insoluble avec les seuls objets dont disposent les astronautes là-haut, et rien d’autre. De cet inventaire de fortune est née une bricole improbable, aussitôt baptisée par les hommes « la boîte aux lettres », tant sa silhouette est cocasse : on emboîte une cartouche carrée d’Odyssey dans un assemblage de sacs en plastique, de couvertures de manuel en carton, d’un tuyau de combinaison et de larges bandes de ruban adhésif, le tout raccordé au circuit de ventilation pour forcer l’air vicié à traverser l’absorbant.
L’assemblage a été dicté depuis Houston, étape par étape, geste après geste, à voix lente, le contrôle décrivant chaque pli de plastique et chaque morceau de ruban à coller, les hommes exécutant là-haut ce qu’on leur lisait ici-bas. L’opération a demandé près d’une heure de cette patiente dictée. Une fois la « boîte aux lettres » en place et la ventilation lancée, les instruments ont, dit la NASA, marqué une baisse de la teneur en gaz carbonique. La cabine, pour l’heure, respire un peu mieux.