← Retour à l’édition Société

Le froid, la soif, l’air vicié : la survie heure par heure dans Aquarius

Réfugiés dans le module lunaire transformé en canot de sauvetage, les trois hommes d’Apollo 13 vivent depuis trois jours dans un habitacle glacé, économisant chaque goutte d’eau. Et c’est l’air lui-même qui menace : le gaz carbonique de leur respiration s’y accumule, contraignant Houston à dicter, pièce par pièce, l’assemblage d’un filtre de fortune.

La rédaction 16 avril 1970, 08h00 8 min de lecture
Le filtre à gaz carbonique de fortune (« boîte aux lettres ») assemblé à bord du module lunaire Aquarius, avril 1970.
NASA / Johnson Space Center, photographie AS13-62-8929 (avril 1970) — domaine public (Wikimedia Commons).

On a beaucoup dit, depuis lundi soir, la prouesse de pilotage et le ballet des trajectoires qui ramènent Apollo 13 vers la Terre. Mais derrière les chiffres d’altitude et les allumages de moteur se joue une autre épreuve, plus sourde et plus humaine : celle de trois hommes enfermés dans une cabine exiguë, privés de chaleur, de sommeil et d’eau, qui doivent tenir là, jour après jour, dans un engin qui n’avait pas été conçu pour les abriter.

Aquarius, le module lunaire qui devait poser deux hommes sur la Lune, sert depuis l’avarie de refuge aux trois membres de l’équipage. Il a été pensé pour deux occupants pendant deux jours ; il en abrite trois, et doit les porter pendant quatre. Tout, à bord, est désormais affaire de rationnement : l’électricité, l’eau, et jusqu’à l’air que l’on respire. Pour ménager les batteries, près des quatre cinquièmes des équipements ont été éteints. Le prix de cette économie, c’est le froid.

Selon les indications transmises par le contrôle de Houston, la température à l’intérieur des cabines est tombée très bas — quelques degrés au-dessus de zéro, dit-on, l’habitacle endormi du module de commande Odyssey étant plus glacial encore que celui d’Aquarius. L’humidité dégagée par la respiration et la transpiration des trois hommes se condense sur les parois métalliques refroidies ; les surfaces, les hublots, les instruments se couvrent d’une buée et de gouttelettes. On imagine mal le repos dans un tel réduit, trempé et grelottant, où l’on ne peut ni se réchauffer ni vraiment dormir.

À cette morsure du froid s’ajoute la soif. L’eau du bord sert aussi à refroidir les machines : en boire trop, c’est en manquer pour le matériel. La consommation a donc été réduite à l’extrême, et les trois hommes se contentent depuis plusieurs jours d’une ration dérisoire — on parle d’à peine plus d’un verre par homme et par jour. La déshydratation guette. On rapporte, sans pouvoir le confirmer, que l’un des trois, Fred Haise, le pilote du module lunaire, souffrirait d’un malaise — fièvre, état grippal —, conséquence possible de ces privations. La nouvelle reste à vérifier ; la NASA n’en a pas fait état officiellement, et nous la donnons sous toute réserve.

Mais de toutes les menaces qui pèsent sur la cabine, la plus insidieuse est invisible. À chaque souffle, les trois hommes rejettent du gaz carbonique. Dans un espace clos, ce gaz s’accumule ; au-delà d’un certain seuil, il étourdit, accable, puis tue. Or le dispositif qui devait l’absorber n’a pas été prévu pour trois respirations pendant quatre jours. Depuis hier, les voyants l’ont signalé : la teneur en gaz carbonique d’Aquarius montait dangereusement. Il a fallu, dans l’urgence, inventer une parade.

Une cabine glacée, ruisselante d’humidité

Pour épargner les réserves électriques, qui sont désormais le bien le plus précieux du bord, presque tout ce qui chauffe a été coupé. Plus de système de régulation thermique digne de ce nom : la cabine se refroidit au rythme du vide spatial qui l’entoure. Les hommes n’ont pour se protéger que leurs combinaisons et le peu qu’ils peuvent superposer ; ils dorment, quand ils le peuvent, par à-coups, transis.

Le froid a un effet pernicieux : il fait se condenser, sur toutes les surfaces métalliques, l’eau que les corps exhalent. Les parois suintent, les fenêtres se voilent, des gouttes perlent un peu partout dans l’habitacle. Cette humidité ruisselante n’est pas seulement inconfortable ; elle inquiète les ingénieurs au sol, qui redoutent qu’elle ne s’infiltre derrière les panneaux d’instruments et n’y provoque des courts-circuits le jour où il faudra tout rallumer. Pour l’heure, on surveille, on essuie ce que l’on peut, et l’on tient.

L’eau comptée goutte à goutte

À bord, l’eau ne sert pas qu’à boire : elle refroidit aussi les équipements en marche. Chaque gorgée prélevée est de l’eau en moins pour la machine. Le contrôle au sol a donc imposé une réduction drastique de la consommation, et les astronautes s’y plient, au prix d’une soif tenace. La ration quotidienne, dit-on, se compte en quelques centaines de grammes par homme — l’équivalent d’un grand verre, à peine, pour toute une journée d’effort et d’angoisse.

Une telle privation ne reste pas sans effet sur les organismes. La déshydratation use, affaiblit, expose aux malaises. C’est dans ce contexte que circule la nouvelle, non confirmée, d’un état fiévreux de Fred Haise. Rien, à ce stade, ne permet d’en mesurer la gravité, ni même d’en établir la réalité avec certitude : nous la rapportons comme une indication prudente, non comme un fait acquis. Les trois hommes, en tout état de cause, paient dans leur chair les économies imposées par l’avarie.

Le gaz carbonique : la menace qu’on ne voit pas

Le danger le plus pressant ne se sent ni ne se voit. À mesure que les heures passent, le gaz carbonique exhalé par l’équipage sature peu à peu l’atmosphère confinée d’Aquarius. Le module disposait bien de cartouches absorbantes — des boîtiers garnis d’une substance qui fixe ce gaz —, mais en quantité calculée pour deux hommes et deux jours. Avec trois respirations et quatre jours à tenir, la réserve d’Aquarius ne suffit pas.

Il restait, en principe, les cartouches du module de commande Odyssey, abondantes. Mais voici l’obstacle, aussi banal qu’il est cruel : celles d’Odyssey sont carrées, tandis que les logements d’Aquarius sont ronds. Les unes n’entrent pas dans les autres. Deux services d’un même vaisseau, conçus par des équipes différentes, parlent ici deux langages incompatibles — et trois vies tiennent à ce détail de forme.

Au sol, des ingénieurs se sont attelés à résoudre l’insoluble avec les seuls objets dont disposent les astronautes là-haut, et rien d’autre. De cet inventaire de fortune est née une bricole improbable, aussitôt baptisée par les hommes « la boîte aux lettres », tant sa silhouette est cocasse : on emboîte une cartouche carrée d’Odyssey dans un assemblage de sacs en plastique, de couvertures de manuel en carton, d’un tuyau de combinaison et de larges bandes de ruban adhésif, le tout raccordé au circuit de ventilation pour forcer l’air vicié à traverser l’absorbant.

L’assemblage a été dicté depuis Houston, étape par étape, geste après geste, à voix lente, le contrôle décrivant chaque pli de plastique et chaque morceau de ruban à coller, les hommes exécutant là-haut ce qu’on leur lisait ici-bas. L’opération a demandé près d’une heure de cette patiente dictée. Une fois la « boîte aux lettres » en place et la ventilation lancée, les instruments ont, dit la NASA, marqué une baisse de la teneur en gaz carbonique. La cabine, pour l’heure, respire un peu mieux.

Le contexte

Apollo 13 a quitté la Floride le 11 avril en direction de la Lune. Dans la nuit du 13 au 14 avril, l’explosion d’un réservoir d’oxygène du module de service a privé le vaisseau de courant et d’oxygène, contraignant l’équipage à se réfugier dans le module lunaire Aquarius.

Un module lunaire est conçu pour abriter deux hommes pendant la descente et le séjour sur la Lune, soit une mission de courte durée ; il sert ici de canot de sauvetage à trois hommes pour le long retour vers la Terre.

Les cartouches d’hydroxyde de lithium absorbent le gaz carbonique rejeté par la respiration. Module de commande et module lunaire en possèdent chacun, mais de formes différentes, et non interchangeables.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable au 16 avril 1970, à partir des communiqués de la NASA et des retransmissions en direct. Les conditions à bord évoluent d’heure en heure ; l’issue du vol n’est pas anticipée, et l’état de santé de l’équipage n’est rapporté que dans la mesure où il est rendu public.

Ce que l’on sait

  • Depuis l’avarie, les trois membres d’équipage vivent réfugiés dans le module lunaire Aquarius, conçu pour deux hommes et une courte durée.
  • Pour préserver les batteries, l’essentiel des équipements a été éteint et la température des cabines est tombée à quelques degrés au-dessus de zéro, avec une forte condensation sur les parois.
  • L’eau et la consommation sont sévèrement rationnées, exposant l’équipage à la déshydratation.
  • La teneur en gaz carbonique d’Aquarius a augmenté dangereusement, les cartouches absorbantes du module lunaire étant insuffisantes pour trois hommes pendant quatre jours.
  • Les cartouches carrées du module de commande Odyssey ne s’adaptent pas aux logements ronds d’Aquarius ; un filtre de fortune (« boîte aux lettres ») a été assemblé à partir de sacs plastique, de carton, d’un tuyau et de ruban adhésif, sur instructions dictées depuis Houston.
  • Après la mise en place de ce dispositif, la NASA fait état d’une baisse de la teneur en gaz carbonique dans la cabine.

Ce que l’on ignore

  • La durée pendant laquelle les réserves d’eau, d’électricité et les moyens d’épuration de l’air permettront de tenir.
  • La réalité et la gravité exactes de l’état de santé de Fred Haise, dont une indisposition fiévreuse est rapportée sans confirmation officielle.
  • Les conséquences à terme du froid et de l’humidité sur les équipements qu’il faudra rallumer pour la rentrée.

Sources historiques utilisées

secondary

Apollo 13

Article de Wikipédia en français consulté pour les conditions à bord : températures de cabine (quelques degrés au-dessus de zéro), rationnement de l’eau, infection / fièvre de Fred Haise donnée sous réserve, montée du gaz carbonique et filtre de fortune en sacs plastique, carton et ruban adhésif. Éléments postérieurs au 16 avril 1970 écartés.

secondary

Apollo 13

Article de Wikipédia en anglais consulté pour recouper la température minimale (~3 °C), la condensation, la ration d’eau (~200 ml par homme et par jour), l’incompatibilité des cartouches carrées d’Odyssey avec les logements ronds d’Aquarius, et l’assemblage de la « boîte aux lettres » dicté depuis le sol.

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations à chaud imitent la couverture qu’un quotidien francophone aurait pu donner au 16 avril 1970, à partir des communiqués de la NASA et des retransmissions en direct. L’état de santé de l’équipage et l’issue du vol ne sont pas préjugés ; aucun élément postérieur au 16 avril 1970 n’est employé.

Articles liés

Entretien

« Maintenir trois hommes en vie là-haut, c’est compter chaque goutte et chaque souffle »

À l’heure où Lovell, Swigert et Haise approchent de la Terre dans leur module lunaire transformé en canot de sauvetage, qui dira ce que c’est que de tenir trois vies sur des réserves prévues pour deux ? Pour le comprendre, faute de pouvoir interroger les responsables accaparés par la manœuvre, nous avons reconstruit cet entretien avec une voix de fonction : un ingénieur des systèmes de survie de la NASA. Les propos qui suivent sont une mise en situation éditoriale, fidèle aux contraintes techniques connues ce matin.

17 avril 1970, 09h0012 min
Société

Le monde retient son souffle : prières, veilles et vœux pour trois hommes

D’une place Saint-Pierre comble au Mur des Lamentations, de Times Square aux postes de radio des chaumières, la planète s’est arrêtée pour trois Américains accrochés à un canot de fortune à des centaines de milliers de kilomètres d’ici. Le Sénat des États-Unis appelle à prier, des navires soviétiques mettent le cap sur le Pacifique : par-dessus les blocs, une même inquiétude.

16 avril 1970, 18h007 min
À la une

Le module lunaire transformé en canot de sauvetage

Privés de l’énergie d’Odyssey, frappé par l’avarie, les trois hommes d’Apollo 13 se sont repliés dans Aquarius, le petit module qui devait les poser sur la Lune. Conçu pour deux hommes et deux jours, il doit désormais en abriter trois pendant près de quatre. Houston y rationne chaque watt, chaque litre, chaque souffle, tandis que l’engin file vers la Lune qu’il ne foulera pas — pour mieux en revenir.

15 avril 1970, 07h007 min