L’heure de vérité : Apollo 13 vers la rentrée, le sort des trois hommes en jeu
C’est aujourd’hui, dans les heures qui viennent, que se joue le retour de Lovell, Swigert et Haise. Réveil du module Odyssey laissé pour mort, largage du module de service, abandon du canot Aquarius, puis la plongée dans l’atmosphère et son redoutable silence radio : chaque manœuvre est une première, tentée sans filet. Nul, ce matin, ne peut dire comment elle finira.
Voici le matin que le monde entier attendait et redoutait. Après quatre jours d’un voyage devenu une lutte pour la survie, les trois hommes d’Apollo 13 — Jim Lovell, Jack Swigert et Fred Haise — approchent de la Terre. Dans les heures qui viennent, leur cabine doit rentrer dans l’atmosphère et, si tout se déroule comme on l’espère, descendre sous parachutes vers le Pacifique. Mais entre eux et la mer s’interposent une série de manœuvres jamais tentées dans ces conditions, et une part d’ombre que personne, à cette heure, ne sait dissiper.
Depuis l’avarie du 13 avril, qui a privé le module de commande Odyssey de son oxygène et de son courant, l’équipage s’est réfugié dans le module lunaire Aquarius, transformé en canot de sauvetage. C’est ce frêle habitacle, conçu pour deux hommes et deux jours, qui les a maintenus en vie à trois et pendant le double de temps. Mais Aquarius ne sait pas rentrer dans l’atmosphère : pour franchir cette dernière épreuve, il faut revenir dans Odyssey, le vaisseau endormi, et le rallumer.
Houston a passé la nuit à mettre au point, minute par minute, la chorégraphie de cette journée. Tout doit s’enchaîner sans faute et dans l’ordre : larguer le module de service avarié, ranimer Odyssey, abandonner Aquarius, puis affronter la rentrée. Une erreur de séquence, une réserve d’énergie mal calculée, et la mécanique entière se grippe. Nous rapportons ici le programme tel qu’il est annoncé, en sachant qu’aucune de ses étapes n’est jouée d’avance.
Larguer le module de service, et voir enfin la plaie
Première manœuvre de la journée : se débarrasser du module de service, ce long cylindre qui porte le moteur principal et qui abritait les réservoirs d’oxygène et les piles à combustible. C’est lui qui a été frappé l’autre nuit ; depuis, il n’est plus qu’un poids mort, et l’on craint que ses entrailles éventrées ne menacent la cabine au moment de la rentrée. On s’en sépare donc avant de plonger.
À l’instant de la séparation, pour la première fois depuis l’accident, l’équipage doit pouvoir regarder de ses propres yeux ce qui s’est passé. Les premiers comptes rendus venus de l’espace sont sans ambiguïté : un panneau entier du flanc du module a été arraché, laissant à nu l’intérieur de l’engin ; on signale des débris, des éléments déplacés. La violence du dégât saute aux yeux. Mais voir n’est pas comprendre : ce que les hommes décrivent là-haut, c’est l’effet, non la cause. Pourquoi le réservoir a-t-il lâché, ce qui a déclenché l’avarie, demeure ce matin une énigme, et nous nous gardons d’y répondre par des suppositions.
Ce constat visuel confirme du moins la prudence des contrôleurs, qui ont renoncé dès le premier jour à se servir du grand moteur du module de service : on ignorait son état, on le sait désormais malmené. Reste la grande inconnue, celle que le largage ne lève pas — l’état de l’écran thermique d’Odyssey, ce bouclier qui doit encaisser la fournaise de la rentrée et qui, lui, est resté caché tout ce temps sous le module que l’on vient seulement de jeter.
Réveiller Odyssey, vaisseau laissé pour mort
Vient ensuite l’opération la plus délicate de la matinée : rallumer Odyssey. Le module de commande a été mis en sommeil presque entièrement pour économiser ses maigres batteries, seule réserve d’énergie disponible pour la descente finale. Le rallumer à froid, après des jours d’extinction, n’avait jamais été prévu : les procédures normales supposent un vaisseau alimenté de bout en bout par les piles du module de service, aujourd’hui mortes.
Au sol, des équipes ont travaillé sans relâche à écrire une marche à suivre entièrement nouvelle, pesant chaque interrupteur pour ne pas épuiser le courant avant l’amerrissage. Cette liste de manœuvres, transmise à l’équipage, doit ranimer les instruments, le pilotage et le maintien de vie de la cabine dans un ordre strict. Les hommes la suivent point par point. À l’intérieur, le froid et l’humidité accumulés depuis des jours ajoutent au péril : l’eau de condensation suinte sur les parois et les appareils, et l’on craint qu’elle ne provoque des courts-circuits au moment où l’on remet le tout sous tension.
Si Odyssey ne se réveille pas, ou se réveille mal, il n’y a pas de seconde tentative. C’est dire la tension qui règne, là-haut comme à Houston, pendant que défile cette litanie d’interrupteurs dont dépend tout le reste.
Abandonner Aquarius, le canot qui les a sauvés
Vient alors le moment de se séparer d’Aquarius. Le module lunaire les a portés autour de la Lune et ramenés jusqu’au seuil de la Terre ; mais il ne peut pas les accompagner plus loin, et il faut le larguer avant la rentrée, faute de quoi il gênerait la descente de la cabine. Au moment de cet adieu, le canot disposerait encore, dit-on, de plusieurs jours d’oxygène, mais de quelques heures à peine d’eau et de courant : il aura tenu jusqu’au bout, ou presque.
Là encore, rien n’est ordinaire. La méthode habituelle pour repousser le module lunaire s’appuyait sur les moteurs du module de service — précisément celui que l’on a déjà jeté. Il a donc fallu imaginer un autre moyen de l’écarter proprement, en jouant sur la pression de l’air dans le tunnel qui relie les deux engins, de manière à les chasser l’un de l’autre sans heurt. Tout cela se règle au jugé, sur des calculs faits dans l’urgence.
La rentrée, et le silence que l’on redoute
Reste l’épreuve dont tout dépend : la rentrée dans l’atmosphère. Lancée à très grande vitesse, la cabine va heurter les hautes couches de l’air et s’entourer d’une gaine de gaz incandescents. C’est l’écran thermique, à l’arrière du vaisseau, qui doit absorber cette chaleur et préserver les trois hommes. Or nul ne sait s’il a souffert de l’explosion qui a ravagé le module voisin : il est demeuré masqué jusqu’à présent, et aucune inspection n’a pu lever le doute. On entre dans le feu sans savoir si le bouclier est intact.
À cet instant, la chaleur enveloppe la cabine d’un voile de plasma qui coupe toute liaison radio : c’est le « blackout », le silence d’usage de chaque rentrée. Pour les missions précédentes, il dure quatre minutes environ ; chacune de ces minutes paraît une éternité à ceux qui, en bas, attendent la voix de l’équipage à la sortie. Ce matin, la moindre prolongation de ce silence sera un supplice : un retard à reprendre contact serait le signe que quelque chose s’est mal passé dans la traversée de feu.
Si le bouclier tient, si la cabine ressort intacte de ce mur de flammes, restera l’ultime geste : l’ouverture des parachutes, qui doivent freiner la chute et déposer Odyssey sur l’océan, où des navires se tiennent prêts à recueillir l’équipage. Tout, ce matin, est suspendu à cet enchaînement. À l’heure où nous écrivons, les trois hommes sont vivants et en route vers la Terre ; ce qui les attend dans les prochaines heures, nul ne le sait encore, et le monde retient son souffle.