Le monde retient son souffle : prières, veilles et vœux pour trois hommes
D’une place Saint-Pierre comble au Mur des Lamentations, de Times Square aux postes de radio des chaumières, la planète s’est arrêtée pour trois Américains accrochés à un canot de fortune à des centaines de milliers de kilomètres d’ici. Le Sénat des États-Unis appelle à prier, des navires soviétiques mettent le cap sur le Pacifique : par-dessus les blocs, une même inquiétude.
Il y a quelques jours encore, on la disait routinière. La troisième expédition humaine vers la Lune, dont le décollage avait à peine retenu l’attention des grandes chaînes de télévision, n’intéressait plus grand monde : on avait déjà marché là-haut, deux fois ; le public, blasé, regardait ailleurs. En l’espace d’une nuit, l’avarie qui a frappé Apollo 13 a tout renversé. Boudée à son départ, la mission est redevenue, depuis l’explosion de lundi soir, l’affaire de la Terre entière.
Partout, depuis trois jours, c’est la même scène : des familles agglutinées autour d’un poste de radio ou d’un écran, guettant le prochain communiqué de Houston, comptant les heures qui séparent encore les trois hommes — James Lovell, John Swigert et Fred Haise — d’un éventuel retour. Les chaînes américaines, qui n’avaient pas jugé bon de retransmettre les images envoyées par l’équipage avant le drame, interrompent désormais leurs programmes pour la moindre nouvelle. La nouvelle court sur tous les fuseaux, et nulle frontière ne l’arrête.
Ce qui frappe, ce soir, ce n’est pas seulement l’ampleur de l’angoisse, c’est son universalité. Trois hommes en péril ont fait, le temps d’une crise, ce qu’aucun triomphe n’avait accompli : suspendre, par-dessus les rivalités des blocs, le souffle d’un monde entier.
Le Sénat américain appelle à prier
À Washington, la mobilisation a gagné jusqu’aux institutions. Mardi 14 avril, le Sénat des États-Unis a adopté une résolution invitant les entreprises et les commerces du pays à interrompre leur activité le soir même, à neuf heures, afin que chacun puisse s’associer à une prière pour le retour sain et sauf de l’équipage. Geste rare d’une assemblée parlementaire, qui dit l’émotion saisissant la nation.
Le président Nixon, lui, a renoncé à une partie de ses obligations pour suivre l’affaire de près : on le dit en contact avec les familles des trois hommes, et il s’est rendu en personne, dès le lendemain de l’explosion, dans l’après-midi du 14 avril, au centre spatial chargé du suivi des communications. La Maison-Blanche a joint sa voix aux appels à la prière qui se multiplient à travers le pays. Du Capitole à la présidence, l’Amérique officielle veille avec ses astronautes.
Place Saint-Pierre, Times Square, le Mur des Lamentations
À Rome, le pape Paul VI s’est associé publiquement à l’inquiétude générale. Devant une place Saint-Pierre comble — on parle de plusieurs dizaines de milliers de fidèles —, le Souverain pontife a baissé la tête et invité l’assistance à prier pour que les trois voyageurs soient ramenés vivants sur la Terre. Dans des milliers d’églises et de synagogues, à travers les deux continents, des offices ont été dits à la même intention.
Le mouvement n’a épargné aucun lieu où les hommes se rassemblent. À New York, des passants se sont arrêtés et recueillis à Times Square ; à Jérusalem, des fidèles sont venus prier devant le Mur des Lamentations ; au marché de Chicago, on rapporte que l’on a marqué un temps de silence. Jusqu’aux Indes, où des dizaines de milliers de personnes, réunies à l’occasion d’une fête religieuse, auraient joint leurs prières à celles de l’Occident. Croyances et latitudes confondues, c’est la même supplique qui monte.
Des navires soviétiques font route vers le Pacifique
Le plus inattendu vient peut-être de l’Est. En pleine guerre froide, alors que la course à la Lune était précisément l’un des terrains de l’affrontement entre les deux Grands, l’Union soviétique a fait savoir qu’elle offrait son concours. Plusieurs navires soviétiques — on en cite quatre — auraient été déroutés vers la zone du Pacifique où pourrait se poser, si tout va bien, la cabine des astronautes, afin de prêter main-forte en cas de besoin.
Moscou n’est pas seule : on indique qu’une dizaine de pays se sont tournés vers Washington pour proposer leurs moyens navals, au cas où l’engin devrait amerrir loin de la flotte américaine. Le temps d’un sauvetage incertain, les pavillons rivaux semblent vouloir converger vers un même point de l’océan. Que des bâtiments soviétiques fassent route pour secourir, le cas échéant, des Américains tombés du ciel, voilà qui n’aurait, hier encore, guère paru croyable.
Une issue qui se joue loin de nos regards
Toute cette ferveur, pourtant, ne change rien à la dureté des faits. Les trois hommes demeurent à bord d’un module lunaire transformé en canot de sauvetage, conçu pour deux passagers et qui doit en abriter trois ; ils luttent contre le froid, économisent l’eau et l’air, et n’ont devant eux qu’une longue route vers la Terre. Aucune prière, aucun navire ne peut écourter le voyage : il faudra encore patienter.
Nous rapportons ces gestes de solidarité pour ce qu’ils sont — l’expression, datée et publique, d’une émotion planétaire —, sans rien préjuger de ce que les heures à venir réservent à l’équipage. Ce soir, des deux côtés du rideau de fer, dans les églises comme sur les ponts des navires, le monde fait la seule chose qui lui reste : attendre, et veiller.