Lovell, Swigert, Haise — et l’absent : pourquoi Mattingly est resté à terre
Ils sont trois à bord d’Apollo 13, partis cet après-midi vers Fra Mauro. Mais l’équipage qui s’est élancé n’est pas tout à fait celui que la NASA présentait il y a quinze jours : à soixante-douze heures du tir, le pilote du module de commande Ken Mattingly a été écarté pour un risque de rubéole, et sa doublure, Jack Swigert, a pris sa place dans le fauteuil de droite.
On retient les noms des hommes qui partent. On oublie souvent celui qui reste. À l’heure où Apollo 13 file vers la Lune, lancée cet après-midi du cap Kennedy, il faut pourtant nommer les quatre astronautes que cette mission concerne : trois sont à bord, un est demeuré au sol, et c’est l’histoire de ce dernier qui aura tenu en haleine les couloirs de Houston durant toute la semaine écoulée.
À bord, donc : James Lovell, qui commande ; Fred Haise, qui pilotera le module lunaire ; et John Swigert, dit Jack, qui veille sur le module de commande Odyssey. Resté à terre : Thomas Kenneth Mattingly, dit Ken, écarté à la dernière heure. Le remaniement a été annoncé publiquement par la NASA il y a deux jours à peine. Il est, pour l’opinion comme pour les intéressés, l’épisode le plus inattendu de la préparation de ce vol.
La cause en est aussi banale qu’imprévisible : une maladie d’enfant. Dans la semaine qui a précédé le départ, l’un des membres de l’équipage de réserve, Charles Duke, a contracté la rubéole — ce que l’on nomme communément la rougeole allemande — au contact d’un enfant de son entourage. Or les équipages titulaire et de réserve s’entraînent côte à côte. Les médecins de la mission ont alors passé en revue l’immunité de chacun. Tous les hommes concernés s’étaient révélés protégés, pour avoir déjà rencontré le mal — tous, sauf un : Ken Mattingly.
Devant ce verdict, la NASA a tranché à contrecœur. Faire monter dans la capsule un homme susceptible de déclarer la fièvre en plein vol, à quelque trois cent mille kilomètres de tout secours, au moment précis où ses deux camarades descendraient vers le sol lunaire, était un risque que les responsables de la mission n’ont pas voulu courir. Soixante-douze heures environ avant le tir, Mattingly a été retiré de l’équipage de pointe. Sa doublure, Jack Swigert, a glissé d’un cran et pris le siège laissé vacant.
Pour Swigert, c’est l’aboutissement d’une fonction ingrate : celle du remplaçant, entraîné aux mêmes gestes que le titulaire sans jamais l’assurance de voler. Pilote de l’armée de l’air passé par la Garde nationale aérienne, devenu pilote d’essai puis astronaute, il avait jusqu’ici la réputation d’un homme méthodique, spécialiste réputé du module de commande et de ses procédures d’urgence. Célibataire, âgé de trente-huit ans, il rejoint l’espace pour la première fois — propulsé, en quelques jours, du banc de touche au premier rang.
Pour Mattingly, c’est l’épreuve inverse. Pilote de la marine, âgé de trente-quatre ans, sélectionné comme astronaute en 1966, il s’était préparé des mois durant à ce vol, en avait appris par cœur chaque manœuvre. À soixante-douze heures du but, il a vu la porte se refermer pour une exposition à un virus qu’il n’a, à ce jour, pas même contracté. Aucun homme, dans ce métier, n’est à l’abri d’un tel coup du sort : on s’y entraîne pour partir, et l’on peut être laissé à terre par une fièvre que l’on n’a pas attrapée.
Reste la figure centrale de l’équipage, celle que cette substitution n’a pas effleurée : le commandant. À quarante-deux ans, James Lovell est l’astronaute le plus chevronné dont dispose l’agence américaine, et Apollo 13 sera son quatrième vol. Diplômé de l’Académie navale, aviateur puis pilote d’essai, il a derrière lui une expérience de l’espace que nul autre, aujourd’hui, ne peut revendiquer. C’est lui qui, le moment venu, doit poser le module lunaire Aquarius dans la région accidentée de Fra Mauro et y poser le pied.
Singulière destinée que la sienne : Lovell a déjà approché la Lune sans jamais la fouler. Il en garde, depuis dix-huit mois, le souvenir le plus rare qui soit. Cette fois, si tout se déroule comme prévu, il ne se contentera plus de tourner autour de l’astre : il doit y descendre. Pour le vétéran, ce vol n’est pas un de plus — c’est celui de l’alunissage tant attendu.
Jim Lovell, le vétéran qui n’a jamais marché sur la Lune
Commandant d’Apollo 13, James Lovell est, à quarante-deux ans, le doyen de l’expérience spatiale américaine. Entré à la NASA en 1962 au sein du deuxième groupe d’astronautes, il a volé sur Gemini 7 fin 1965, lors du long séjour orbital qui réalisa le premier rendez-vous de deux engins habités, puis commandé Gemini 12 en 1966. Avec ces deux missions, il avait déjà accumulé plus d’heures hors de l’atmosphère que quiconque.
C’est pourtant Apollo 8, en décembre 1968, qui a inscrit son nom dans toutes les mémoires : à bord de ce vaisseau, il fut, avec Frank Borman et William Anders, l’un des trois premiers hommes à quitter l’attraction de la Terre, à contourner la Lune et à en revenir. Ils tournèrent autour de l’astre sans pouvoir s’y poser — le module lunaire n’était pas du voyage. Lovell connaît donc la Lune de près, de très près, sans l’avoir jamais touchée. Apollo 13 lui offre, pour la première fois, la perspective d’en descendre l’échelle.
Fred Haise, la recrue qui doit poser Aquarius
À trente-six ans, Fred Haise effectue son premier vol spatial. Pilote du module lunaire, il aura, aux côtés de Lovell, la charge de manœuvrer Aquarius lors de la descente vers Fra Mauro. Ancien pilote de chasse passé par les Marines puis pilote de recherche au service de la NASA, il a été retenu dans le cinquième groupe d’astronautes et compte parmi les meilleurs connaisseurs du module lunaire, ce frêle engin conçu pour l’unique trajet entre l’orbite et le sol.
Pour une recrue, la responsabilité est lourde : il s’agit de piloter, avec le commandant, la phase la plus délicate de toute la mission. Mais c’est précisément cette familiarité poussée avec Aquarius qui lui a valu sa place. Il aborde son baptême de l’espace au rang d’homme-clé de l’alunissage.
Jack Swigert, la doublure devenue titulaire
Personne, il y a une semaine, n’attendait Jack Swigert dans la capsule. Doublure de Mattingly au poste de pilote du module de commande, il s’était entraîné en parallèle de l’équipage de pointe, dans l’ombre, comme l’exige sa fonction. Le sort en a décidé autrement : c’est lui qui, depuis cet après-midi, a la garde d’Odyssey, le vaisseau qui ramènera les trois hommes vers la Terre quand Aquarius aura été abandonné.
Âgé de trente-huit ans, célibataire, ce pilote d’essai venu de l’armée de l’air et de la Garde nationale aérienne passe pour l’un des spécialistes les plus pointilleux des procédures du module de commande. Sa promotion de dernière minute a obligé la NASA à vérifier, en quelques jours, qu’il formait avec Lovell et Haise un équipage soudé. Les responsables de la mission s’en sont déclarés assurés avant d’autoriser le départ.
L’absent : Ken Mattingly, écarté pour un virus qu’il n’a pas
Thomas Kenneth Mattingly devait occuper le siège qu’occupe aujourd’hui Swigert. Pilote de la marine, trente-quatre ans, astronaute du cinquième groupe, il avait franchi toutes les étapes de la préparation. Son éviction, à trois jours du but, tient à un enchaînement que nul n’aurait pu prévoir : la rubéole contractée par Charles Duke, membre de l’équipage de réserve avec lequel les titulaires s’étaient entraînés, et l’absence, chez Mattingly seul, de l’immunité qui protégeait ses camarades.
Les médecins de la NASA ont redouté qu’il ne déclarât la maladie au cours de la mission. Plutôt que de risquer de voir un membre d’équipage fiévreux et diminué au plus fort du vol, l’agence a préféré le remplacer. La décision, prise dans les tout derniers jours, a été rendue publique avant le tir. Mattingly demeure à terre tandis que ses trois compagnons d’entraînement gagnent la Lune sans lui.