Apollo 13 a décollé : trois hommes en route vers Fra Mauro
Partie ce samedi à 14 h 13, heure de Floride, du Centre spatial Kennedy, la fusée Saturn V a placé Apollo 13 sur la route de la Lune. James Lovell, John Swigert et Fred Haise visent les hauteurs de Fra Mauro, un sol que les géologues disent riche entre tous. Une légère défaillance d’un moteur au lancement, aussitôt compensée, n’a pas troublé un départ que beaucoup, déjà, regardent d’un œil distrait.
La troisième expédition américaine vers le sol lunaire est lancée. Ce samedi 11 avril, à 14 h 13 précises, heure de la côte est des États-Unis, la fusée géante Saturn V s’est arrachée de son pas de tir du Centre spatial Kennedy, en Floride, emportant la capsule Apollo 13 et ses trois occupants. Quelques heures plus tard, après une révolution de mise en route autour de la Terre, l’étage supérieur a été rallumé pour les jeter sur la grande ellipse qui mène à la Lune. À l’heure où nous écrivons, les trois hommes filent déjà loin de notre planète, sur une trajectoire que Houston annonce conforme aux prévisions.
L’équipage est commandé par James Lovell, l’un des astronautes les plus aguerris de l’Amérique : déjà quatre fois parti, vétéran des vols Gemini et passager d’Apollo 8, la première cabine à avoir tourné autour de la Lune voici un peu plus de quinze mois. À ses côtés, deux hommes pour qui c’est le baptême de l’espace : John Swigert, chargé de la cabine de commande baptisée « Odyssey », et Fred Haise, qui pilotera le module lunaire « Aquarius » jusqu’au sol. Swigert n’a rejoint l’équipage qu’à la toute dernière semaine, en remplacement de Thomas Mattingly, écarté par mesure de précaution sanitaire — sujet que nous traitons par ailleurs.
Le but du voyage porte un nom de cartographe : Fra Mauro. Il s’agit d’une vaste région de collines, au sud de l’équateur lunaire, que les savants tiennent pour l’un des terrains les plus prometteurs jamais visés. On y verrait, affleurant au jour, des matériaux projetés au loin par l’immense choc qui creusa jadis la mer des Pluies, aux premiers âges de la Lune. En y plantant leurs pelles, Lovell et Haise rapporteraient des roches plus anciennes et plus profondes que toutes celles recueillies jusqu’ici par leurs prédécesseurs : de quoi, espère-t-on, lire un peu de la jeunesse de notre satellite.
Les deux hommes doivent y séjourner plus longtemps que les équipages précédents, déployer un jeu d’instruments scientifiques laissés en place après leur départ et ramener une ample moisson de pierres. C’est dire que cette mission se veut, plus que les deux premières, une expédition de géologues autant que d’aviateurs. Mais tout cela appartient encore aux jours qui viennent : pour l’heure, l’essentiel est fait, la cabine est en route, et la Lune l’attend dans trois jours.
Un moteur s’est tu plus tôt que prévu
Le départ n’a pas été tout à fait sans accroc, mais l’incident fut de ceux que les ingénieurs rangent dans les petites misères de la mécanique. Pendant la poussée du deuxième étage de la fusée, l’un des cinq moteurs — celui du centre — s’est éteint avant l’heure, de l’ordre de deux minutes trop tôt. Les techniciens de Houston attribuent cette extinction à des vibrations excessives qui ont déclenché, comme prévu en pareil cas, l’arrêt automatique du moteur.
La parade était inscrite dans les calculs : les quatre moteurs restants ont prolongé leur combustion pour rattraper l’élan manquant, et l’étage suivant a fait le reste. Au bout du compte, la vitesse et l’altitude voulues ont été atteintes, et la cabine a rejoint sa route sans dévier. Le contrôle au sol a tenu à le souligner aussitôt : la trajectoire vers la Lune est bonne, et le vol se poursuit comme prévu. Un moteur qui se tait trop tôt, voilà l’histoire du jour côté technique — et elle est déjà close.
La Lune deviendrait-elle ordinaire ?
Il faut bien le constater : ce troisième départ vers la Lune n’a pas soulevé la fièvre des précédents. Voici à peine neuf mois, le monde entier retenait son souffle devant les premiers pas de l’homme sur un autre astre. Ce samedi, plusieurs chaînes de télévision américaines n’ont même pas jugé bon de retransmettre les images envoyées par l’équipage. L’extraordinaire, à force d’être réussi, prendrait-il déjà des airs d’habitude ?
Le voyage de la Terre à la Lune, qui tenait hier du prodige, s’installe peu à peu dans les mœurs comme une traversée réglée. On part, on contourne notre satellite, on s’y pose, on revient : la chose paraît presque convenue. Cette accoutumance a ses raisons — deux missions menées à bien y invitent — mais elle ne doit pas faire oublier ce que représente, à chaque fois, d’arracher trois hommes à la pesanteur et de les confier, des jours durant, au vide. Apollo 13 vient de le refaire, ce samedi, sous un ciel de Floride à peine plus regardé que celui d’un jour de semaine.