Qu’est-ce qui a explosé ? Les questions sans réponse
Trois jours après la détonation qui a frappé Apollo 13, une certitude domine : un réservoir d’oxygène du module de service a lâché et le vaisseau est gravement diminué. Sur le pourquoi, en revanche, nul ne sait rien. Tour d’horizon de ce que l’on tient pour établi, de ce qui demeure scellé, et des prudentes conjectures que se risquent, sous toutes réserves, les ingénieurs.
Depuis la nuit du 13 au 14 avril, une question revient sur toutes les lèvres, à Houston comme dans les rédactions du monde entier : qu’est-ce qui a explosé à bord d’Apollo 13 ? La franchise oblige à le dire d’emblée — à l’heure où nous écrivons, personne, pas même les ingénieurs de la NASA penchés sur leurs écrans, n’est en mesure de répondre. On sait qu’un réservoir a cédé ; on ignore pourquoi.
Cette ignorance n’est pas un aveu d’incurie. Le vaisseau blessé file à des centaines de milliers de kilomètres de la Terre, hors de toute portée d’examen. Les seuls éléments dont disposent les équipes au sol sont les chiffres qu’ont renvoyés les instruments dans les secondes qui ont suivi la détonation, et les quelques mots des trois hommes du bord. C’est peu pour reconstituer un accident que nul n’a vu se produire.
Plutôt que de combler ce vide par des suppositions présentées comme des certitudes, il nous a paru plus honnête de séparer nettement trois choses : ce que les faits établissent, ce qui reste inconnu, et les hypothèses — rien que des hypothèses — que l’on entend murmurer dans les couloirs des centres spatiaux.
Ce que l’on tient pour établi
Le déroulé des secondes critiques est, lui, à peu près reconstitué. Le 13 avril au soir (heure de l’Est), peu après que l’équipage eut, sur demande de Houston, procédé à un brassage de routine des réservoirs cryogéniques, une détonation sourde a secoué le vaisseau. Dans la foulée, les contrôleurs ont vu plonger la tension du circuit électrique principal B et deux des trois piles à combustible du module de service cesser de fournir le courant.
Le réservoir d’oxygène numéro deux du module de service s’est vidé presque instantanément ; la pression du réservoir numéro un, lui, n’a cessé depuis de décliner. Privé d’une part de son oxygène et de ses piles à combustible — qui produisent à la fois l’électricité, l’eau et l’air —, le module de commande Odyssey a dû être mis en sommeil, et l’équipage s’est réfugié dans le module lunaire Aquarius, transformé en canot de sauvetage.
Un dernier élément, et non le moindre, ancre tout cela dans le réel : le commandant Lovell a rapporté avoir vu, par son hublot, une matière gazeuse s’échapper du vaisseau et se disperser dans le vide. Cette fuite, constatée de visu, confirme qu’il ne s’agit pas d’un simple emballement d’instruments, mais bien d’une avarie matérielle, structurelle, du module de service. Voilà pour les faits : un réservoir a lâché, le vaisseau perd de l’oxygène et de la puissance, il est endommagé. Tout le reste relève de l’incertitude.
Ce que l’on ignore
La question essentielle — pourquoi ce réservoir a-t-il explosé ? — demeure entière. On ne sait pas ce qui, à l’intérieur du module de service, a déclenché la rupture. On ignore l’ampleur exacte des dégâts : le module de service n’est pas visible depuis les hublots de l’équipage, et nul n’a pu en constater l’état de ses propres yeux. On ne sait pas davantage si d’autres éléments du vaisseau ont été touchés par le souffle.
Surtout, une inconnue plane sur le reste du voyage : l’écran thermique d’Odyssey, ce bouclier qui doit protéger l’habitacle de la fournaise de la rentrée dans l’atmosphère, a-t-il souffert ? Logé du même côté que le module de service avarié, il est, lui aussi, invisible. Personne, à cette heure, ne peut affirmer qu’il est intact — ni qu’il ne l’est pas.
Nous nous garderons donc de remplir ces blancs. Une avarie que l’on n’a pas vue, sur un vaisseau que l’on ne peut approcher, ne se laisse pas expliquer à distance par la seule force du raisonnement. L’honnêteté commande de ranger ces questions parmi les inconnues, et de les y laisser.
Les conjectures, données pour ce qu’elles sont
Cela dit, les ingénieurs ne restent pas muets, et il serait vain de prétendre qu’aucune piste n’est évoquée. Mais ces pistes ne sont, à ce jour, que des conjectures, avancées du bout des lèvres et sous toutes réserves par des hommes habitués à ne rien affirmer qu’ils n’aient prouvé.
Certains s’interrogent sur ce qui a pu, à l’intérieur du réservoir d’oxygène, mettre le feu aux poudres : un court-circuit, un arc électrique, une étincelle dans un milieu saturé d’oxygène sous pression — autant d’explications possibles, aucune établie. D’autres relèvent que la détonation a suivi de peu l’opération de brassage des cryogènes et se demandent, prudemment, s’il faut y voir un lien ou une coïncidence. Nul, à ce stade, ne tranche.
Nous rapportons ces interrogations parce qu’elles ont cours, non parce qu’elles seraient acquises. Aucune n’a été vérifiée ; aucune ne saurait être présentée ici comme la cause de l’accident. Les avancer comme des certitudes serait tromper le lecteur. Ce sont des hypothèses de travail, et rien de plus.
Une enquête à venir, un examen impossible aujourd’hui
Il faut se résoudre à l’évidence : la cause de l’explosion ne sera pas connue de sitôt, et certainement pas tant que les trois hommes ne seront pas rentrés et que les éléments du vaisseau n’auront pas été étudiés. La pièce maîtresse de toute enquête — le module de service lui-même — sera, le moment venu, larguée et abandonnée, vouée à se consumer dans l’atmosphère lors de la rentrée : on ne pourra jamais en disséquer les entrailles.
On s’attend à ce qu’une commission d’enquête soit constituée pour faire la lumière sur l’origine de l’avarie. Elle aura à reconstituer, à partir des seuls relevés de télémesure et de l’historique de l’appareil, un accident dont la preuve matérielle sera perdue. C’est un travail de longue haleine, qui ne commencera pas avant que la priorité absolue du moment — ramener l’équipage vivant — ait été tranchée par les faits.
En attendant, cet article s’arrête là où s’arrête le savoir. Il n’apporte pas de réponse, et n’en feint aucune. Un réservoir d’oxygène a explosé ; le vaisseau est endommagé ; le pourquoi nous échappe. C’est, ce 16 avril, tout ce que l’on peut écrire sans mentir.