Le module lunaire transformé en canot de sauvetage
Privés de l’énergie d’Odyssey, frappé par l’avarie, les trois hommes d’Apollo 13 se sont repliés dans Aquarius, le petit module qui devait les poser sur la Lune. Conçu pour deux hommes et deux jours, il doit désormais en abriter trois pendant près de quatre. Houston y rationne chaque watt, chaque litre, chaque souffle, tandis que l’engin file vers la Lune qu’il ne foulera pas — pour mieux en revenir.
Le vaisseau dans lequel voyagent les trois Américains n’est plus celui qui a quitté la Floride lundi. Depuis l’avarie de la nuit de lundi à mardi, qui a fait chuter la tension à bord et privé le module de commande Odyssey de la quasi-totalité de son énergie, l’équipage a dû abandonner sa cabine principale. Faute de pouvoir y vivre — plus de courant, plus d’eau produite, plus d’oxygène renouvelé en quantité utile —, les commandant Lovell, Swigert et Haise se sont réfugiés dans le seul abri qui leur restait : Aquarius, le module lunaire arrimé au nez du vaisseau.
Ce module n’a pas été bâti pour cela. Il a été conçu pour détacher deux hommes du vaisseau, les déposer sur la Lune et les ramener au rendez-vous : une cabine minuscule, prévue pour deux occupants et pour deux jours d’autonomie tout au plus. La voici sommée d’en abriter trois, et pendant près de quatre jours, le temps que dure le long retour vers la Terre. Houston a passé la nuit à réinventer, heure par heure, le mode d’emploi d’un engin que personne n’avait imaginé dans ce rôle.
On l’appelle, dans les comptes rendus du contrôle, un « canot de sauvetage ». L’image est juste. Odyssey, vaisseau-mère désormais inerte, est mis en sommeil, vidé de son courant pour préserver le peu de réserves qui devront le rallumer à l’ultime instant de la rentrée. C’est le frêle Aquarius qui, pour l’heure, fait vivre les trois hommes et qui, surtout, devra les ramener.
Rationner le watt, le litre, le souffle
Tout, à bord, est désormais compté. L’énergie d’abord : Aquarius ne tire plus son courant que de ses propres batteries, celles prévues pour les quelques heures d’une descente lunaire. Houston a ordonné d’éteindre tout ce qui pouvait l’être — calculateur, chauffage, instruments —, ramenant la consommation au plus bas niveau jugé possible, afin que ces accumulateurs tiennent jusqu’au bout du voyage.
L’eau ensuite. Privé des piles à combustible d’Odyssey, qui en fabriquaient en produisant l’électricité, l’équipage n’a plus que les réserves du module lunaire, indispensables aussi pour refroidir les appareils. La consigne est draconienne : chaque homme se voit allouer une ration de l’ordre d’un fond de verre par jour. Les contrôleurs de Houston calculent et recalculent sans cesse de combien d’heures ces réserves devanceront, ou non, la fin du voyage.
L’air enfin. Aquarius porte assez d’oxygène pour respirer, mais ses installations n’ont pas été prévues pour épurer l’air vicié de trois poumons supplémentaires : les cartouches qui retiennent le gaz carbonique expiré, de modèle différent de celles d’Odyssey, menacent la saturation. Houston travaille à un expédient pour adapter les unes aux autres. À tout cela s’ajoute le froid, qui gagne la cabine éteinte, privée de son chauffage : l’habitacle se refroidit d’heure en heure, et les trois hommes, peu vêtus pour cela, commencent à grelotter dans la pénombre.
Contourner la Lune pour en être renvoyé
Restait la question la plus lourde : comment ramener le vaisseau ? Au moment de l’avarie, Apollo 13 fonçait toujours vers la Lune. Faire aussitôt demi-tour eût exigé d’allumer le gros moteur du module de service — précisément la partie du vaisseau frappée par l’incident, et dont nul, à Houston, n’ose plus garantir le bon fonctionnement. Les responsables de la mission ont écarté ce pari.
Ils ont choisi la voie la plus sûre que permet la mécanique céleste : la trajectoire dite de « retour libre ». Le principe est de laisser le vaisseau contourner la Lune et de se servir de l’attraction de l’astre comme d’un tremplin qui le renvoie, presque de lui-même, vers la Terre. Pour s’y replacer, le contrôle a fait allumer non pas le moteur suspect, mais celui d’Aquarius — le moteur de descente, celui-là même qui aurait dû freiner l’alunissage. Une brève poussée, exécutée hier, a suffi à recaler le vaisseau sur cette trajectoire de contournement.
C’est ainsi qu’Apollo 13 a passé la Lune par sa face cachée, plus loin de la Terre qu’aucun équipage ne s’en était jamais trouvé, sans s’y poser, dans le seul but d’en être renvoyé. La cible de Fra Mauro, le sol lunaire si longuement préparé, est abandonnée sans retour : il ne s’agit plus de marcher sur la Lune, mais de rentrer vivant.
Une manœuvre fragile, annoncée réussie
Le retour libre, à lui seul, ramènerait le vaisseau vers la Terre, mais lentement, et vers l’océan Indien, loin des navires de récupération. Pour hâter le voyage et viser le Pacifique, le contrôle a commandé, après le passage de la Lune, une seconde mise à feu du moteur d’Aquarius, plus longue que la première. Là encore, c’est le petit moteur du module lunaire, et non l’organe blessé du vaisseau, qui a été sollicité pour accélérer la chute vers la Terre.
Cette manœuvre n’avait jamais été tentée dans de telles conditions : un moteur prévu pour l’alunissage employé à propulser tout le vaisseau, calculateur principal éteint, marges réduites au minimum. Houston l’a annoncée exécutée et conforme aux prévisions, à très peu de chose près. Le contrôle se garde pourtant d’y voir une assurance : recaler la trajectoire n’est qu’une étape ; le long retour, la survie à bord, puis la rentrée dans l’atmosphère restent autant d’épreuves devant les trois hommes.
Pour l’heure, Apollo 13 est sur le chemin du retour, son équipage entassé dans un module qui n’était pas fait pour lui, vivant au compte-gouttes de l’eau et du courant d’un engin de secours. La Terre suit, minute par minute, ce voyage que personne n’avait prévu de faire ainsi.