L’homme qui a bâti la fusée : Wernher von Braun, des V-2 de Londres à la Saturn V
La tour de métal qui s’est arrachée de Floride mercredi porte la signature d’un homme : Wernher von Braun, directeur du centre de Huntsville, architecte en chef de la Saturn V. Vedette de la conquête américaine de l’espace, il fut, vingt-cinq ans plus tôt, le concepteur des V-2 qui s’abattirent sur Londres et Anvers, et un serviteur du Reich rallié aux États-Unis en 1945. La gloire d’aujourd’hui n’a pas effacé la question d’hier. Nous la posons sans la trancher.
On a tous, mercredi, regardé la même image : cette colonne de feu de plus de cent mètres qui s’est détachée du cap Kennedy pour jeter trois hommes sur la route de la Lune. La fusée a un nom, Saturn V ; elle a aussi, plus discrètement, un auteur. Derrière le plus puissant engin jamais construit pour lancer un équipage se tient un ingénieur de cinquante-sept ans, directeur du centre spatial de Huntsville, en Alabama, et architecte en chef de la machine : Wernher von Braun.
Son visage est familier des Américains depuis bientôt vingt ans. Vulgarisateur infatigable, il a expliqué les voyages spatiaux dans les magazines à grand tirage et jusque sur les écrans de télévision, prêtant son nom et sa voix aux rêves d’une nation qui voulait monter là-haut. Il est, aujourd’hui, l’une des figures les plus populaires du programme lunaire, l’homme par qui la fusée est arrivée.
Mais cet homme a un passé, et ce passé n’est pas américain. Il y a vingt-cinq ans à peine, c’est pour l’Allemagne du Reich que von Braun construisait des fusées — celles, précisément, qui tombaient sur Londres. La question que sa gloire d’aujourd’hui n’a pas dissoute, et que d’autres, ici même, posent à voix haute, est celle-ci : que doit-on à l’homme qui a bâti la Saturn V, et que faut-il se rappeler de celui qui, avant elle, bâtit le V-2 ? Nous ne prétendons pas la trancher. Nous la rapportons.
L’architecte de la Saturn V
Wernher von Braun dirige depuis 1960 le Marshall Space Flight Center de Huntsville, le centre de la NASA chargé de concevoir les grands lanceurs. C’est là qu’a été pensée, étage par étage, la fusée Saturn V dont les cinq moteurs ont fait trembler la Floride mercredi. À la tête d’une vaste équipe d’ingénieurs, il est, de l’aveu général, le maître d’œuvre de la machine qui porte aujourd’hui Apollo 11.
Sa renommée déborde largement les cercles techniques. Dès le début des années 1950, von Braun a porté devant le grand public américain l’idée du vol spatial : une série d’articles parus en 1952 dans un magazine à fort tirage, puis, à partir de 1955, des films réalisés avec les studios Disney — l’un d’eux, « L’Homme dans l’espace », fut vu par des dizaines de millions de téléspectateurs — ont fait de lui le visage et la voix de la conquête à venir. Bien avant qu’aucune fusée américaine n’eût quitté la Terre avec un homme à son bord, il en avait dessiné le rêve pour tout un pays.
De sorte qu’au moment où la Saturn V s’élève, c’est aussi une revanche personnelle qui s’accomplit : celle d’un ingénieur qui répète depuis vingt ans que l’homme ira sur la Lune, et qui en a construit l’instrument. À Huntsville, mercredi, on disait sa joie. Elle est, à cette heure, celle d’un triomphe.
Avant Huntsville : les fusées du Reich
Il faut pourtant remonter le fil. Wernher von Braun n’est pas né ingénieur américain ; il l’est devenu. Avant la Saturn V, avant Huntsville, il fut, dans son Allemagne natale, le concepteur d’une autre fusée, autrement plus sombre : l’arme que les Alliés appelèrent le V-2, et que ses constructeurs nommaient A-4.
Mise au point sur le site de Peenemünde, au bord de la Baltique, pour le compte de l’armée du Reich, cette fusée fut la première à franchir les confins de l’atmosphère. Son premier tir réussi remonte à 1942. Mais ce n’était pas un engin de science : c’était une arme. À partir de l’automne 1944 et jusqu’aux derniers mois de la guerre, plus de trois mille V-2 furent lancés sur les villes alliées — Londres et Anvers au premier rang —, frappant sans visée précise des quartiers entiers, sans qu’aucune alerte fût possible, puisque l’engin tombait plus vite que son propre bruit. La même technique qui porte aujourd’hui trois hommes vers la Lune a d’abord porté la mort sur des villes.
Quand le Reich s’effondre, von Braun et une partie de son équipe d’ingénieurs choisissent de se rendre aux Américains plutôt qu’à l’Armée rouge : c’est chose faite au début du mois de mai 1945. Les vainqueurs, qui mesurent l’avance allemande en matière de fusées, emmènent le groupe travailler pour l’armée des États-Unis. De là, par étapes, von Braun passera au service de l’agence spatiale civile, la NASA. L’homme qui visait Londres construit désormais des lanceurs pour Washington.
« Un savant apolitique » : la défense de von Braun
Sur ce passé, l’intéressé n’a jamais fait mystère du fait essentiel : il a bien servi le Reich, et il a appartenu au parti national-socialiste. Sa ligne de défense, qu’il oppose publiquement à qui l’interroge, tient en quelques propositions. Son adhésion, dit-il, fut « nominale » et imposée par les circonstances : on ne dirigeait pas un programme d’armement sous ce régime sans en passer par là. Il se présente, pour le reste, en savant que seule la fusée intéressait — un technicien voué à un rêve d’espace, que la guerre détourna de son but et contraignit à forger des armes.
C’est l’image d’un homme apolitique, prisonnier de son temps et de son pays, ayant servi l’État qui lui donnait les moyens de bâtir ses machines, et qui se serait tourné vers les étoiles dès qu’il l’a pu. Cette version, von Braun la défend avec constance, et nombre de ses concitoyens d’adoption l’admettent sans réserve : l’Amérique a fait de lui un héros, et un héros n’a pas de passé.
La question que la satire tient éveillée
Tous, pourtant, ne s’en satisfont pas. Si la question du passé de von Braun n’est pas tout à fait morte, c’est que des voix, aux États-Unis mêmes, refusent de la laisser s’éteindre — et qu’elles ont choisi pour cela l’arme de la satire, plus tenace que le réquisitoire.
La plus célèbre est une chanson. En 1965, le chansonnier américain Tom Lehrer lui a consacré une pièce mordante, simplement intitulée « Wernher von Braun », sur un disque tiré de ses revues d’actualité. Il y raille la conscience élastique du bâtisseur de fusées par un vers devenu fameux : « Once the rockets are up, who cares where they come down? / That’s not my department, says Wernher von Braun » (« Une fois les fusées en l’air, qui se soucie de savoir où elles retombent ? Ce n’est pas mon rayon, dit Wernher von Braun »). Et Lehrer de rappeler, d’un mot cruel, les « widows and cripples in old London town » — les veuves et les estropiés du vieux Londres — que ces fusées-là avaient faits.
Quelques années plus tôt, la sortie d’un film à la gloire de l’ingénieur, « I Aim at the Stars » (« Je vise les étoiles »), en 1960, avait déjà soulevé l’ironie et la colère. L’humoriste Mort Sahl en avait proposé un sous-titre resté dans les mémoires : « I aim at the stars, but sometimes I hit London » (« Je vise les étoiles, mais il m’arrive de toucher Londres »). À sa sortie, le film fut accueilli par des manifestations — à Munich, à Londres, à New York —, signe que la blessure des V-2 n’était pas refermée et que la promotion d’un tel personnage en héros pacifique heurtait encore.
Ces railleries ne sont pas des preuves, et nous ne les donnons pas pour telles : elles sont l’écho d’un malaise. Elles disent qu’une partie du public américain et britannique, au moment même où l’on célèbre l’architecte de la Saturn V, n’a pas oublié l’architecte du V-2, et tient les deux pour un seul homme.
Ce que nous savons, ce que nous ignorons
Où s’arrête le savoir, sur cette affaire ? À ceci : von Braun a conçu une arme qui a tué des civils, il a servi le Reich, il l’a reconnu, et il est aujourd’hui au service des États-Unis, comblé d’honneurs. Voilà les faits, et ils ne sont pas contestés.
Le reste relève de la zone d’ombre. L’ampleur réelle de son engagement dans l’appareil du régime, ce qu’il a su et ce qu’il a fait, dans le détail, durant la fabrication de ses fusées — sur tout cela, ce que l’on possède à l’Ouest est mince, et l’on en est réduit, pour beaucoup, à sa propre parole. Des voix, surtout venues de l’Est, lui prêtent un passé plus lourd que sa version officielle ; mais elles n’apportent, à notre connaissance et à ce jour, aucune preuve accessible et vérifiable de ce côté-ci du rideau.
Notre métier n’est pas de juger là où il ne peut établir. Nous constatons que le même homme a signé l’arme de Londres et la fusée de la Lune ; que sa gloire présente n’a pas effacé la mémoire de la première ; et que la question de savoir ce qu’on doit retenir de lui demeure ouverte, posée par d’autres autant que par nous. Nous la laissons ouverte. Le triomphe de mercredi est réel ; l’ombre qu’il porte l’est aussi.