Trois hommes pour la Lune
Ils ont décollé ce matin de Floride, sanglés au sommet de la fusée géante, et filent à présent vers la Lune. Qui sont-ils ? Trois pilotes nés la même année, trois trajectoires d’aviateurs et d’ingénieurs taillées pour ce voyage. Neil Armstrong commande la mission ; Edwin Aldrin pilotera le module qui doit se poser ; Michael Collins veillera, seul, sur le vaisseau resté en orbite. Portrait de l’équipage, à l’heure où tout reste à faire.
On les a vus ce matin, casqués et impassibles, gagner d’un même pas la passerelle qui mène à la cabine. Trois silhouettes blanches, trois Américains de trente-huit ou trente-neuf ans, que rien ne distingue à cet instant sinon l’ordre dans lequel ils sont montés. Depuis, ils ne sont plus pour nous que trois noms portés par la radio, quelque part entre la Terre et la Lune, et qui répondent au présent à un voyage dont nul ne connaît l’issue.
Ils se ressemblent par bien des traits. Tous trois sont nés en 1930. Tous trois sont passés par le métier des armes et par le pilotage, ce monde des avions poussés au-delà du raisonnable, des moteurs qui s’éteignent et des cabines qui s’affolent, où l’on apprend à garder la tête froide quand la machine s’emballe. Tous trois ont déjà tourné une fois autour de la Terre, à bord des capsules Gemini, et savent ce que c’est que d’ouvrir une écoutille sur le vide.
Mais leurs rôles, à présent, divergent autant que peuvent diverger trois destins liés à un même vaisseau. Deux d’entre eux descendront, si tout va bien, jusqu’au sol lunaire à bord d’un engin frêle nommé Eagle ; le troisième restera là-haut, seul, à bord de Columbia, à tourner et retourner derrière la Lune en attendant leur retour. Voici qui ils sont, et ce que chacun risque.
Neil Armstrong, le commandant au sang-froid
C’est lui qui commande, et c’est sur lui que pèse la conduite de l’ensemble. Neil Armstrong, né le 5 août 1930 à Wapakoneta, dans l’Ohio, a la réputation d’un homme rare : un pilote que rien, dit-on, ne fait sortir de son calme. Ceux qui l’ont côtoyé dans les hangars d’essai en parlent comme d’un taciturne, économe de mots et de gestes, qui résout les pannes comme on résout un problème d’ingénieur — froidement, méthodiquement.
Le métier, il l’a appris tôt. Breveté pilote avant même d’avoir l’âge de conduire une automobile, étudiant en aéronautique à l’université Purdue, il sert ensuite dans l’aéronavale et accomplit, dit-on, près de quatre-vingts missions de combat au-dessus de la Corée, à bord de chasseurs à réaction. Il en revient pour devenir l’un de ces pilotes d’essai d’élite qui, dans le désert de Californie, poussent les machines les plus folles de leur temps. On le crédite d’avoir piloté l’avion-fusée X-15, cet engin lâché en plein ciel qui frôle les confins de l’atmosphère — l’une des montures les plus redoutables jamais confiées à un homme.
Entré dans le corps des astronautes en 1962, fait notable comme civil parmi des militaires, il a connu le baptême de l’espace en mars 1966, aux commandes de Gemini 8. Ce vol lui valut sa renommée : il y réussit le tout premier amarrage de deux engins en orbite, exploit jamais tenté. Mais l’affaire faillit tourner au drame. Une fois les deux vaisseaux accrochés, l’ensemble se mit à tournoyer sur lui-même, de plus en plus vite, sans qu’on en comprît la cause. Armstrong parvint à se désamarrer et à reprendre la main sur sa capsule emballée, au prix d’une manœuvre qui contraignit à interrompre la mission et à amerrir en hâte. On retint surtout qu’il avait, dans le tournoiement, gardé assez de sang-froid pour sauver l’équipage. C’est cet homme-là qui tient aujourd’hui la barre du voyage vers la Lune.
Edwin « Buzz » Aldrin, l’ingénieur du rendez-vous
À côté du commandant a pris place celui qui pilotera le module lunaire Eagle dans sa descente : Edwin Aldrin, que tout le monde appelle « Buzz » depuis l’enfance — un sobriquet né, dit-on, d’une sœur qui prononçait mal le mot « brother ». Né le 20 janvier 1930 à Glen Ridge, dans le New Jersey, il offre un profil tout différent de celui d’Armstrong : là où le commandant est un homme de silence, Aldrin passe pour un esprit théoricien, presque universitaire, féru de calculs.
Sorti de la prestigieuse académie militaire de West Point, il sert dans l’aviation de chasse et combat lui aussi en Corée, où on lui prête plusieurs appareils ennemis abattus. Mais ce qui le distingue, c’est la suite : il s’en va décrocher, au Massachusetts Institute of Technology, un doctorat consacré aux techniques de rendez-vous entre engins en orbite. Cette spécialité savante — comment deux vaisseaux lancés séparément peuvent se rejoindre dans le vide et s’accrocher — est précisément la clef de voûte du voyage lunaire. Ses camarades l’ont, pour cela, surnommé « docteur Rendez-vous », moitié hommage, moitié moquerie.
Astronaute depuis 1963, Aldrin a volé en novembre 1966 à bord de Gemini 12. Il y a établi, par de longues sorties dans le vide hors de la cabine, une endurance à manœuvrer en scaphandre que nul n’avait montrée avant lui — preuve qu’un homme peut travailler dehors, dans l’espace, sans s’épuiser ni perdre la maîtrise de ses gestes. C’est cette expérience qu’il emporte aujourd’hui : s’il pose Eagle, il faudra qu’il sache, le sol lunaire sous les bottes, accomplir une besogne minutieuse là où nul être vivant n’a jamais posé le pied.
Michael Collins, l’homme qui restera seul
Le troisième n’ira pas sur la Lune, et c’est peut-être à lui qu’échoit le rôle le plus singulier. Michael Collins, né le 31 octobre 1930 à Rome, où son père officier était en poste, pilotera le module de commande Columbia. Sa tâche : rester en orbite autour de la Lune pendant que ses deux compagnons descendront, puis les y recueillir au terme de leur remontée. Tout le voyage de retour repose sur ce rendez-vous-là.
Issu d’une lignée de soldats — on compte un général parmi les siens —, formé lui aussi à West Point, Collins a été pilote d’essai avant d’entrer chez les astronautes en 1963. Il a volé en juillet 1966 à bord de Gemini 10, sortant dans le vide et menant à bien les délicates manœuvres d’approche entre engins. Son chemin vers ce vol n’a pourtant pas été sans accroc : une affection de la colonne vertébrale, l’an dernier, a nécessité une opération et l’a un temps écarté du service de vol, avant qu’il ne recouvre sa pleine aptitude.
On a beaucoup dit la solitude qui l’attend. Lorsque Columbia passera derrière la Lune, aucune onde ne pourra plus l’atteindre : pendant ces longues minutes, retranché de l’autre côté de l’astre, Collins sera l’homme le plus isolé qui ait jamais existé, seul à bord, hors de portée de toute voix humaine, ses deux camarades quelque part en contrebas sur un sol étranger. Il lui faudra veiller seul sur le vaisseau dont dépend leur retour à tous. Loin d’être en reste, sa part de risque est de celles qui ne laissent place à aucune erreur.
Armstrong, désigné pour le premier pas
Reste cette question que chacun se pose : lequel des deux hommes d’Eagle descendra le premier l’échelle pour fouler le sol lunaire ? Elle a, depuis le printemps, sa réponse. Le 14 avril dernier, la NASA a fait savoir publiquement que ce serait Neil Armstrong, le commandant, qui sortirait le premier du module lunaire. La presse avait jusque-là prêté ce premier pas tantôt à l’un, tantôt à l’autre des deux hommes ; l’agence a tranché.
La raison invoquée tient à la disposition des lieux. Dans l’étroite cabine d’Eagle, l’écoutille s’ouvre du côté où se tient Aldrin, le pilote du module ; faire sortir celui-ci le premier l’eût contraint à enjamber son commandant dans un espace où nul ne se meut sans peine, alourdi du scaphandre. Sortir Armstrong d’abord s’est imposé comme la solution la plus naturelle. L’explication n’a pas empêché les commentaires : certains y voient l’ordre logique de la hiérarchie, le commandant ouvrant la marche ; d’autres soulignent qu’une simple contrainte de mécanique a, autant que le grade, décidé du nom qui restera.
Le geste, lui, n’appartient encore qu’à l’avenir. Il ne se jouera que dans plusieurs jours, à des milliers de lieues d’ici, et bien des étapes restent à franchir avant cet instant. À cette heure, l’essentiel est ailleurs : trois hommes filent vers la Lune, et c’est ensemble qu’ils partent.