« Avant la fin de la décennie » : huit ans de course vers ce départ
Ce matin, une fusée a quitté la Floride avec trois hommes à son bord, en route vers la Lune. Pour mesurer le chemin parcouru, il faut remonter huit ans en arrière, à ce jour de mai 1961 où un jeune président américain, sous le coup d’un double affront soviétique, lança à son pays un défi que beaucoup tinrent alors pour téméraire : poser un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf avant que la décennie ne s’achève. Cette échéance, aujourd’hui, est à portée de calendrier.
On a regardé, ce mercredi, la fusée Saturn V s’arracher de Cap Kennedy dans un grondement qui a fait trembler les marais de Floride. Mais ce départ, si l’on veut en prendre la mesure, ne se comprend pas dans l’instant : il est l’aboutissement d’une décennie de course, de promesses, de revers et de deuils. Au commencement de cette histoire, il n’y a pas un exploit américain, mais une humiliation.
Car c’est l’adversaire qui, le premier, est allé là-haut. Tout au long de ces années, les États-Unis ont couru derrière une avance soviétique sans cesse renouvelée. Le voyage qui commence aujourd’hui est le terme provisoire de cette poursuite — un terme dont nul, à cette heure, ne connaît l’issue.
Le choc de Spoutnik, puis de Gagarine
Tout part d’un bip-bip dans la nuit. Le 4 octobre 1957, l’Union soviétique met sur orbite Spoutnik, première lune artificielle de l’histoire — une sphère d’une cinquantaine de centimètres dont le signal radio, capté du monde entier, sidère l’Amérique. Au-delà de la prouesse, c’est la portée militaire qui glace les chancelleries occidentales : qui lance un satellite peut, demain, lancer une ogive. De ce traumatisme naîtra, l’année suivante, l’agence spatiale civile américaine, la NASA, créée en juillet 1958.
Le second coup tombe au printemps de 1961, plus rude encore. Le 12 avril, le cosmonaute Iouri Gagarine boucle un tour complet de la Terre à bord de Vostok et redescend vivant : le premier homme dans l’espace est soviétique. Les Américains, eux, n’ont alors pas même envoyé un des leurs en orbite — Alan Shepard ne fera qu’un saut suborbital quelques semaines plus tard. L’avance de Moscou paraît, à ce moment, écrasante.
Le serment de Kennedy (25 mai 1961)
C’est dans ce climat de retard et d’inquiétude qu’un président de quarante-quatre ans prend, le 25 mai 1961, une décision qui paraît alors démesurée. Devant le Congrès réuni, John Fitzgerald Kennedy engage la nation à « se donner pour but, avant la fin de cette décennie, de poser un homme sur la Lune et de le ramener sain et sauf sur la Terre ». À peine plus d’un mois après le vol de Gagarine, l’Amérique répond au défi non en cherchant à rattraper l’adversaire sur son terrain, mais en désignant un horizon que personne n’a encore atteint.
L’année suivante, le 12 septembre 1962, le même président reprend ce serment dans un discours resté fameux, à l’université Rice de Houston : « Nous avons choisi d’aller sur la Lune, déclare-t-il, non parce que c’est facile, mais parce que c’est difficile. » Pour beaucoup, alors, ces mots tiennent du pari impossible, lancé par un pays qui n’a pas encore fait orbiter un seul de ses astronautes. Le calendrier qu’ils fixent — la fin de la décennie — est aujourd’hui le compte à rebours sous lequel cette mission s’élance.
Une avance soviétique sans cesse devancée
Le serment était une chose ; le rattrapage en était une autre. Tout au long de ces années, les sondes Luna soviétiques ont jalonné le chemin de la Lune de premières fois. Dès septembre 1959, Luna 2 devenait le premier objet humain à toucher le sol lunaire ; le mois suivant, Luna 3 ramenait les premières images de la face cachée, jamais vue de la Terre. En février 1966, Luna 9 réussissait le premier alunissage en douceur et transmettait des vues prises depuis le sol même de notre satellite.
Face à cette série, les États-Unis ont méthodiquement comblé leur retard, programme après programme, jusqu’à passer, ces derniers mois, en tête de la course aux vols habités vers la Lune. La compétition reste vive : on sait qu’une sonde soviétique, Luna 15, a été lancée ces jours derniers en direction de notre satellite, et nul ne connaît au juste son dessein. La rivalité qui a tout déclenché, en 1957, n’est pas éteinte au moment où Apollo 11 quitte la Terre.
Les répétitions : Apollo 8, Apollo 10
Le voyage d’aujourd’hui n’a rien d’un saut dans l’inconnu : il a été préparé, étape par étape, par une série de répétitions de plus en plus poussées. À la Noël 1968, Apollo 8 emportait pour la première fois des hommes jusqu’à la Lune, qu’ils contournèrent à dix reprises avant de revenir — sans s’y poser, mais en prouvant qu’on pouvait atteindre l’orbite lunaire et en repartir.
En mai dernier, Apollo 10 est allé plus loin encore dans la simulation : son module lunaire s’est détaché et a plongé jusqu’à une quinzaine de kilomètres du sol, frôlant l’alunissage sans le tenter, pour éprouver toutes les manœuvres à l’exception de la dernière. Chacune de ces missions a retranché un risque à celle qui devait suivre. C’est sur cette suite de répétitions que repose la mission partie ce matin.
Le prix déjà payé
Cette marche vers la Lune n’a pas été sans deuil, et il serait malhonnête de l’oublier au jour du départ. Le 27 janvier 1967, lors d’un essai au sol à Cap Kennedy, un incendie se déclara dans la cabine d’Apollo 1, emplie d’oxygène pur, tandis que l’équipage y était enfermé. Les trois astronautes — Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee — y trouvèrent la mort en quelques instants, la trappe ne pouvant être ouverte à temps.
Le drame imposa près de deux ans de remise à plat et une refonte profonde du vaisseau. C’est dans l’ombre de cette tragédie, et au prix de ces trois vies, que le programme a repris sa route et atteint le point où il se trouve aujourd’hui. Les hommes partis ce matin s’élancent sur un chemin que d’autres ont payé avant eux.
Une échéance à portée, une issue inconnue
Huit ans après le serment de mai 1961, l’échéance fixée par Kennedy — qui n’a pas vécu pour la voir approcher — est désormais affaire de calendrier : il reste à la décennie quelques mois à courir. La fusée est partie ; trois hommes font route vers la Lune. Mais entre ce départ et le but que s’était donné l’Amérique s’étend encore tout ce qu’une telle entreprise comporte d’inconnu, et que nul ici ne se hasardera à anticiper.
Ce qui est acquis, ce soir, c’est le chemin parcouru depuis le bip-bip de Spoutnik : une décennie de retard rattrapé, de paris tenus, de morts pleurés. Le reste appartient aux jours qui viennent.