Eagle a redécollé : les trois hommes ont repris la route de la Terre
Hier soir, l’étage supérieur du module lunaire a quitté la mer de la Tranquillité, emportant Armstrong et Aldrin vers Collins resté en orbite. L’équipage est de nouveau réuni à bord de Columbia, et son moteur l’a remis cette nuit sur le chemin du retour. La partie la plus redoutée s’est jouée hier : le moteur de remontée, unique et sans secours, a bien fonctionné. Restent l’approche de la Terre et la rentrée, attendues jeudi.
Ils ont quitté la Lune. Hier soir, peu avant dix-huit heures, heure de Greenwich, l’étage de remontée du module lunaire baptisé Eagle s’est arraché du sol de la mer de la Tranquillité, emportant les deux hommes qui, la veille, y avaient posé le pied. À l’instant où nous écrivons, Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins sont de nouveau réunis tous trois à bord de la cabine Columbia, et celle-ci, son moteur ayant donné cette nuit la poussée attendue, a mis le cap sur la Terre.
On respire, à Houston comme ailleurs. Car la manœuvre d’hier soir était, de l’aveu même des ingénieurs, l’une des plus périlleuses de tout le voyage. Pour rendre les deux explorateurs à leur compagnon resté en orbite, il fallait que le moteur de l’étage supérieur d’Eagle s’allume, et qu’il s’allume du premier coup. Ce moteur est unique : on ne lui a prévu aucun secours, aucune doublure. S’il avait refusé de partir, rien ni personne n’aurait pu aller chercher les deux hommes sur le sol lunaire. Cette éventualité, que nul n’osait nommer, a pesé sur toutes les heures passées là-haut.
Le moteur a fonctionné. À la poussée, l’étage de remontée s’est élevé au-dessus de la plaine, laissant sur place le train d’atterrissage qui avait amorti la descente et lui servait à présent de rampe. La petite cabine, allégée de tout ce qui ne devait pas revenir, a gagné l’orbite où Collins, depuis la veille, tournait seul autour de la Lune à bord de Columbia, attendant le retour de ses camarades.
Vint alors la délicate affaire du rendez-vous. Les deux engins, lancés sur des trajectoires distinctes, devaient se rejoindre, se rapprocher avec une lenteur extrême, puis s’accrocher l’un à l’autre. C’est Collins, aux commandes de Columbia, qui a conduit l’approche et réussi l’amarrage, dans la soirée d’hier, vers vingt et une heures trente, heure de Greenwich. Les deux véhicules une fois solidement réunis, le passage d’une cabine à l’autre a pu se faire.
Pour la première fois depuis qu’Eagle s’était détaché pour descendre, les trois hommes se sont retrouvés ensemble dans le même habitacle. On imagine l’émotion de ces retrouvailles, après les heures d’attente solitaire de Collins et l’aventure de ses deux compagnons sur un sol où nul humain ne s’était posé. L’étage de remontée d’Eagle, qui avait rempli son office, a ensuite été largué et abandonné à l’orbite lunaire : il ne servait plus à rien de le garder.
Restait l’étape décisive de la nuit : reprendre le chemin de la Terre. Pour cela, il fallait, au moment précis où Columbia passait derrière la Lune et échappait aux liaisons radio, mettre à feu le gros moteur de la cabine afin de l’arracher à l’attraction lunaire. Cette mise à feu, que l’on nomme l’injection vers la Terre, a eu lieu cette nuit, aux environs de cinq heures du matin, heure de Greenwich. Le moteur a brûlé quelque deux minutes et demie, le temps de donner à Columbia l’élan nécessaire.
Lorsque la cabine a reparu de l’autre côté de la Lune et que la voix des équipages a de nouveau rejoint Houston, on a su que la manœuvre avait réussi. Columbia file désormais vers notre planète, qui grossira de jour en jour dans le hublot des trois voyageurs. La vitesse, encore modeste à l’instant de l’allumage, ne cessera de croître à mesure que la Terre attirera l’engin à elle.
Il serait imprudent, pourtant, de tenir la chose pour finie. Le plus dur, côté Lune, est derrière les voyageurs ; mais le voyage, lui, ne l’est pas. Il reste à parcourir le long chemin du retour, puis à affronter ce que les ingénieurs redoutent presque autant que le décollage d’hier : la rentrée dans l’atmosphère. La cabine devra plonger dans l’air de la Terre selon un angle d’une précision extrême, protégée par son bouclier contre la chaleur effroyable du frottement, avant de retomber, freinée par des parachutes, dans les eaux du Pacifique. Cet amerrissage est attendu pour jeudi.
D’ici là, rien n’est acquis. Mais ce matin, après les angoisses d’hier, une certitude au moins est permise : les trois hommes ont quitté la Lune et voguent vers nous. Le reste se jouera dans les jours qui viennent, et nous le suivrons heure par heure.