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Sous cloche : les hommes de la Lune en quarantaine

À peine repêchés du Pacifique, Armstrong, Aldrin et Collins ont été enfermés. Combinaisons d’isolement à la sortie de la capsule, badigeonnage au désinfectant, puis confinement dans une caravane étanche à bord du porte-avions : pour vingt et un jours, les trois hommes — et les pierres qu’ils rapportent — sont mis à l’écart du reste de l’humanité. La raison tient en une question sans réponse : nul ne sait, à cette heure, si la Lune est un monde stérile.

La rédaction scientifique 24 juillet 1969, 21h30 6 min de lecture

On les a vus, ce 24 juillet, sortir un à un de la capsule Columbia ballottée par la houle du Pacifique, non pas en héros que l’on porte en triomphe, mais en hommes vêtus d’étranges combinaisons grises qui leur couvraient jusqu’au visage, le souffle filtré derrière un masque. À peine la trappe ouverte par un nageur de combat lui-même engoncé dans une tenue de protection, on leur a lancé ces vêtements clos qu’il leur a fallu enfiler dans le canot avant toute autre chose. Puis on les a frottés, eux et leur engin, de produits désinfectants, avant de les hisser jusqu’au porte-avions Hornet.

Là, pas de défilé ni d’embrassades. Les trois hommes ont été conduits directement vers une caravane métallique close, arrimée sur le pont, dans laquelle ils se sont enfermés. C’est dans cette boîte étanche — on nous dit qu’on y maintient une pression abaissée pour qu’aucun air n’en sorte sans avoir été filtré — qu’ils achèveront la traversée, puis seront transportés, caravane comprise, jusqu’au centre des vols habités de Houston. Là les attend un bâtiment spécialement bâti pour les recevoir, où ils demeureront enfermés jusqu’à l’accomplissement de vingt et un jours de réclusion.

À qui s’étonnerait d’un tel appareil de précautions autour d’hommes que l’on fête par ailleurs comme les premiers visiteurs d’un autre monde, la réponse des responsables est d’une grande franchise : on ne sait pas. On ne sait pas si la Lune porte, ou non, quelque forme de vie ou quelque germe inconnu de nos savants. Et puisqu’on l’ignore, on ne peut écarter l’hypothèse, si mince paraisse-t-elle, qu’un organisme lunaire soit revenu sur la Terre accroché aux semelles, aux combinaisons ou aux échantillons des trois voyageurs.

La crainte n’est pas celle d’une maladie connue, mais celle de l’inconnu pur. Nos médecins savent reconnaître et combattre les fièvres de ce monde ; ils n’ont, par définition, aucune idée de ce que pourrait être un microbe né sur un astre où nul homme n’avait jamais mis le pied. Contre un mal dont on ignore jusqu’à l’existence, il n’est d’autre arme que la mise à l’écart : tenir séparé, le temps de l’observer, tout ce qui a touché la Lune, des hommes aux poussières qu’ils rapportent.

Ces poussières, justement, sont l’autre captive de la quarantaine. Les pierres et le sol lunaires recueillis là-haut voyagent sous double scellé et seront, dit-on, manipulés à Houston derrière des parois de verre, dans des enceintes vidées de leur air, par des mains gantées qui ne les toucheront jamais directement. On annonce qu’une part en sera présentée à des animaux et à des plantes de laboratoire, afin de guetter le moindre signe qu’une matière venue de là-haut pourrait nuire au vivant d’ici. Tant que ces épreuves n’auront rien donné, on tiendra les échantillons pour suspects.

Il faut le dire sans dramatiser : les savants qui ont conçu ces mesures jugent eux-mêmes fort improbable qu’un péril réel sommeille dans une cuillerée de sol lunaire. Mais improbable n’est pas impossible, et c’est tout l’objet de cette prudence. Une législation récente, adoptée à la veille de l’expédition, autorise d’ailleurs les autorités à placer en quarantaine quiconque ou quoi que ce soit ayant été en contact avec l’espace au-delà de la Terre — preuve que le souci a été pesé au plus haut niveau.

On mesure le paradoxe de la scène : le président des États-Unis est venu saluer les trois hommes, mais à travers la vitre de leur cellule roulante, sans pouvoir leur serrer la main. Le triomphe le plus éclatant que l’on puisse imaginer s’accompagne ainsi de la plus stricte des mises en cage. C’est que l’exploit lui-même a ouvert une question que personne, avant lui, n’avait eu à se poser : en allant chercher la Lune, n’a-t-on pas, par mégarde, ramené autre chose avec elle ?

Nous n’en saurons rien avant des semaines. Le terme de la quarantaine dira si les craintes étaient vaines ou fondées. Ce confinement n’est ni une comédie ni un excès de zèle : il est, à sa manière, l’aveu le plus honnête de cette aventure. Les hommes qui ont marché sur la Lune sont enfermés parce qu’on ne sait pas encore ce qu’ils ont foulé.

Le contexte

Le vaisseau Apollo 11, parti le 16 juillet 1969, a porté pour la première fois des hommes sur le sol de la Lune ; deux d’entre eux y ont marché et en ont rapporté des échantillons de roche et de poussière.

La capsule Columbia, avec à son bord Neil Armstrong, Edwin « Buzz » Aldrin et Michael Collins, a amerri dans le Pacifique le 24 juillet 1969 et a été recueillie par le porte-avions américain USS Hornet.

Les responsables de l’expédition ont prévu de longue date un dispositif d’isolement : combinaisons d’isolement biologique, caravane étanche embarquée (« Mobile Quarantine Facility ») et laboratoire dédié à Houston (« Lunar Receiving Laboratory »).

Une loi américaine de 1969 sur l’exposition extraterrestre permet de placer en quarantaine hommes et matières revenus de l’espace au-delà de l’orbite terrestre.

État des informations

Nous écrivons au soir de l’amerrissage, le 24 juillet 1969, alors que la quarantaine commence à peine. Nous rapportons le dispositif et la question scientifique qu’il pose — la Lune est-elle stérile ? Aucun résultat n’est connu à ce jour, et nous ne donnons pour acquis que ce que les semaines d’observation auront établi.

Ce que l’on sait

  • Dès leur sortie de la capsule, le 24 juillet 1969, les trois hommes ont revêtu des combinaisons d’isolement et ont été désinfectés, eux et leur engin, avant d’être hissés à bord du porte-avions.
  • Ils sont enfermés dans une caravane étanche, à pression abaissée et air filtré, où ils achèveront vingt et un jours de quarantaine, d’abord en mer, puis au laboratoire de réception lunaire de Houston.
  • Les échantillons de sol et de roche rapportés de la Lune sont soumis au même isolement et seront manipulés en enceinte close, à l’abri de tout contact direct.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si la Lune est un monde stérile : nul ne peut affirmer ni exclure qu’un micro-organisme lunaire inconnu existe et ait pu revenir avec les hommes ou les échantillons.
  • On ne sait pas davantage ce que pourrait être un tel organisme, ni si nos remèdes auraient prise sur lui ; c’est précisément cette ignorance qui justifie la quarantaine.
  • L’issue des épreuves menées sur les échantillons — exposition à des animaux et à des plantes — n’est pas connue à cette heure et ne le sera qu’au terme de la réclusion.

Sources historiques utilisées

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Mobile quarantine facility — Wikipedia (EN)

Caravane Airstream modifiée embarquée sur l’USS Hornet, étanche, à pression abaissée et air filtré ; entrée des astronautes après l’amerrissage du 24 juillet 1969, transfert au Lunar Receiving Laboratory pour achever les 21 jours, finalité de prévention d’une contamination lunaire jugée peu probable.

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Lunar Receiving Laboratory — Wikipedia (EN)

Bâtiment de confinement du centre de Houston destiné à mettre en quarantaine les hommes et les matières rapportés de la Lune (crainte de contamination en retour) ; manipulation des échantillons en enceintes sous vide à boîtes à gants, incertitude scientifique sur l’existence d’une vie microbienne lunaire.

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Apollo 11 — Wikipedia (EN)

Amerrissage du 24 juillet 1969 dans le Pacifique nord, récupération par l’USS Hornet ; port des combinaisons d’isolement biologique (BIG) et décontamination avant l’entrée dans la caravane de quarantaine ; visite du président à travers la vitre ; quarantaine de 21 jours, transfert au Lunar Receiving Laboratory.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cet article imite une chronique scientifique rédigée au soir de l’amerrissage, le 24 juillet 1969, à l’ouverture de la quarantaine. Il décrit le dispositif d’isolement et l’incertitude réelle sur la stérilité de la Lune sans en livrer aucun résultat, inconnu à cette date, et n’introduit aucune information postérieure.

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21 juillet 1969, 11h006 min