Sous cloche : les hommes de la Lune en quarantaine
À peine repêchés du Pacifique, Armstrong, Aldrin et Collins ont été enfermés. Combinaisons d’isolement à la sortie de la capsule, badigeonnage au désinfectant, puis confinement dans une caravane étanche à bord du porte-avions : pour vingt et un jours, les trois hommes — et les pierres qu’ils rapportent — sont mis à l’écart du reste de l’humanité. La raison tient en une question sans réponse : nul ne sait, à cette heure, si la Lune est un monde stérile.
On les a vus, ce 24 juillet, sortir un à un de la capsule Columbia ballottée par la houle du Pacifique, non pas en héros que l’on porte en triomphe, mais en hommes vêtus d’étranges combinaisons grises qui leur couvraient jusqu’au visage, le souffle filtré derrière un masque. À peine la trappe ouverte par un nageur de combat lui-même engoncé dans une tenue de protection, on leur a lancé ces vêtements clos qu’il leur a fallu enfiler dans le canot avant toute autre chose. Puis on les a frottés, eux et leur engin, de produits désinfectants, avant de les hisser jusqu’au porte-avions Hornet.
Là, pas de défilé ni d’embrassades. Les trois hommes ont été conduits directement vers une caravane métallique close, arrimée sur le pont, dans laquelle ils se sont enfermés. C’est dans cette boîte étanche — on nous dit qu’on y maintient une pression abaissée pour qu’aucun air n’en sorte sans avoir été filtré — qu’ils achèveront la traversée, puis seront transportés, caravane comprise, jusqu’au centre des vols habités de Houston. Là les attend un bâtiment spécialement bâti pour les recevoir, où ils demeureront enfermés jusqu’à l’accomplissement de vingt et un jours de réclusion.
À qui s’étonnerait d’un tel appareil de précautions autour d’hommes que l’on fête par ailleurs comme les premiers visiteurs d’un autre monde, la réponse des responsables est d’une grande franchise : on ne sait pas. On ne sait pas si la Lune porte, ou non, quelque forme de vie ou quelque germe inconnu de nos savants. Et puisqu’on l’ignore, on ne peut écarter l’hypothèse, si mince paraisse-t-elle, qu’un organisme lunaire soit revenu sur la Terre accroché aux semelles, aux combinaisons ou aux échantillons des trois voyageurs.
La crainte n’est pas celle d’une maladie connue, mais celle de l’inconnu pur. Nos médecins savent reconnaître et combattre les fièvres de ce monde ; ils n’ont, par définition, aucune idée de ce que pourrait être un microbe né sur un astre où nul homme n’avait jamais mis le pied. Contre un mal dont on ignore jusqu’à l’existence, il n’est d’autre arme que la mise à l’écart : tenir séparé, le temps de l’observer, tout ce qui a touché la Lune, des hommes aux poussières qu’ils rapportent.
Ces poussières, justement, sont l’autre captive de la quarantaine. Les pierres et le sol lunaires recueillis là-haut voyagent sous double scellé et seront, dit-on, manipulés à Houston derrière des parois de verre, dans des enceintes vidées de leur air, par des mains gantées qui ne les toucheront jamais directement. On annonce qu’une part en sera présentée à des animaux et à des plantes de laboratoire, afin de guetter le moindre signe qu’une matière venue de là-haut pourrait nuire au vivant d’ici. Tant que ces épreuves n’auront rien donné, on tiendra les échantillons pour suspects.
Il faut le dire sans dramatiser : les savants qui ont conçu ces mesures jugent eux-mêmes fort improbable qu’un péril réel sommeille dans une cuillerée de sol lunaire. Mais improbable n’est pas impossible, et c’est tout l’objet de cette prudence. Une législation récente, adoptée à la veille de l’expédition, autorise d’ailleurs les autorités à placer en quarantaine quiconque ou quoi que ce soit ayant été en contact avec l’espace au-delà de la Terre — preuve que le souci a été pesé au plus haut niveau.
On mesure le paradoxe de la scène : le président des États-Unis est venu saluer les trois hommes, mais à travers la vitre de leur cellule roulante, sans pouvoir leur serrer la main. Le triomphe le plus éclatant que l’on puisse imaginer s’accompagne ainsi de la plus stricte des mises en cage. C’est que l’exploit lui-même a ouvert une question que personne, avant lui, n’avait eu à se poser : en allant chercher la Lune, n’a-t-on pas, par mégarde, ramené autre chose avec elle ?
Nous n’en saurons rien avant des semaines. Le terme de la quarantaine dira si les craintes étaient vaines ou fondées. Ce confinement n’est ni une comédie ni un excès de zèle : il est, à sa manière, l’aveu le plus honnête de cette aventure. Les hommes qui ont marché sur la Lune sont enfermés parce qu’on ne sait pas encore ce qu’ils ont foulé.