Un homme a posé le pied sur la Lune
Cette nuit, à 2 h 56 min temps universel, Neil Armstrong est descendu de l’échelle du module Eagle et a posé sa botte sur le sol de la Mer de la Tranquillité. Pour la première fois dans l’histoire, un être humain a marché sur un autre corps que la Terre. « C’est un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité », a-t-il dit. Des centaines de millions de personnes l’ont suivi en direct, le souffle court, devant des écrans de télévision aux images fantomatiques.
Il faudra, je crois, beaucoup de nuits avant que ceux qui l’ont vécue cessent d’en parler. Celle-ci s’est jouée loin au-dessus de nos têtes, à quelque trois cent quatre-vingt mille kilomètres, sur une plaine grise que les astronomes nomment Mer de la Tranquillité. À 2 heures 56 minutes et 15 secondes, temps universel, ce 21 juillet, un homme y a posé le pied. Il s’appelle Neil Armstrong, il commande la mission Apollo 11, et il vient d’accomplir le geste que des générations avaient rêvé sans oser y croire : marcher sur la Lune.
L’image nous est parvenue en noir et blanc, tremblante, striée de neige électrique, prise par une caméra fixée au flanc de l’engin. On y devine d’abord une silhouette blanche, gauche dans son scaphandre, qui descend avec une lenteur infinie les quelques barreaux de l’échelle du module lunaire Eagle. Puis la botte gauche se détache du dernier échelon, hésite au-dessus du sol, et se pose. La voix, hachée par la distance, tombe alors dans les haut-parleurs de la salle de contrôle de Houston, et de là dans le monde entier.
« That’s one small step for man, one giant leap for mankind » — « C’est un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité ». Ce sont les mots qu’Armstrong a prononcés en touchant le sol. Nous les rapportons tels que la transmission nous les a livrés. On notera toutefois que l’enregistrement, brouillé de parasites, laisse planer un doute : l’astronaute aurait voulu dire « for a man », « pour un homme », l’article « a » se perdant dans le grésillement. À cette heure, nul ne saurait trancher avec certitude si le mot a été dit et avalé par la friture, ou simplement omis. La phrase, elle, restera.
La crainte qui hantait les ingénieurs depuis des mois s’est dissipée en une seconde. On redoutait que la poussière lunaire, accumulée peut-être en couche profonde depuis des temps immémoriaux, ne se dérobât comme un sable mouvant et n’engloutît l’homme et la machine. Il n’en a rien été. « La surface est fine et poudreuse », a décrit Armstrong, dont la botte ne s’enfonce que de quelques fractions de pouce. Le sol porte. Derrière lui, dans la poussière, son empreinte est restée nette, comme moulée.
Quelques heures plus tôt, dans la soirée d’hier 20 juillet, le module Eagle s’était détaché de la cabine restée en orbite et était descendu vers la plaine au terme d’une manœuvre que l’on a suivie à Houston dans un silence de cathédrale. À 20 heures 17, temps universel, Armstrong avait annoncé : « Ici la Base de la Tranquillité. L’Aigle s’est posé. » On a su plus tard qu’il ne restait dans les réservoirs que de quoi tenir quelques dizaines de secondes encore. Le commandant avait dû piloter à la main par-dessus un champ de rochers pour trouver où poser les pieds de l’engin.
Pendant les six heures et demie qui ont séparé l’atterrissage de la sortie, les deux hommes — Armstrong et son compagnon, Edwin Aldrin, qu’on appelle Buzz — ont vérifié leurs appareils, ajusté leurs scaphandres, et renoncé au repos qui était prévu : qui aurait pu dormir ? Puis la trappe s’est ouverte, et Armstrong a entamé sa lente descente, déroulant au passage la caméra qui nous a tout montré.
Une vingtaine de minutes après lui, Aldrin l’a rejoint sur le sol, devenant le deuxième homme à fouler la Lune. On l’a entendu décrire le paysage qui s’étendait devant eux : « Une magnifique désolation. » Sur les images, on voit les deux silhouettes se mouvoir d’une démarche étrange, par petits bonds souples, comme allégées — ce qu’elles sont, la pesanteur là-haut ne valant que le sixième de la nôtre. Ils ont planté une bannière américaine, dont la hampe n’a mordu le sol dur que de quelques pouces, et dévoilé une plaque de métal portant ces mots : « Ici, des hommes de la planète Terre ont posé le pied sur la Lune, juillet 1969 de notre ère. Nous sommes venus en paix au nom de toute l’humanité. »
On mesure mal, à chaud, ce que nous venons de regarder. Quelque part dans le ciel de cette nuit d’été, deux hommes marchent là où jamais aucun n’avait marché, et nous les voyons. Mais il faut le dire avec netteté : rien n’est fini. Ces deux hommes sont posés sur la Lune ; il leur faut maintenant en repartir. Le moteur de remontée du module n’a jamais été essayé ailleurs qu’à l’épreuve : il doit s’allumer une fois, sans faute, pour les arracher à cette plaine et les ramener vers leur camarade Michael Collins, demeuré seul à tourner autour de la Lune dans la cabine Columbia. Il faudra ensuite réussir le rendez-vous des deux engins, puis le long voyage de retour, puis la rentrée dans notre atmosphère et la chute dans l’océan. Chacun de ces gestes reste à accomplir, et chacun peut échouer.
Nous disons seulement ce qui est : un homme a posé le pied sur la Lune, et il y est encore. Le reste — sa remontée, son retour, son amerrissage — appartient aux jours qui viennent, et nous le suivrons heure par heure. Pour l’instant, il suffit de ce fait nu, immense, que nul ne pourra plus défaire : la Lune a reçu le pas d’un homme.