Luna 15 : Moscou n’a pas dit son dernier mot
Tandis qu’Apollo 11 file vers la Lune, un engin soviétique automatique, Luna 15, lancé le 13 juillet, chemine vers le même but. Moscou a fait connaître sa trajectoire — par prudence, dit-on, pour écarter tout risque de collision — mais se tait sur sa mission. À Jodrell Bank, en Grande-Bretagne, les radioastronomes n’en captent que des signaux. Et déjà, dans les chancelleries et les observatoires, court une question : l’Union soviétique ne chercherait-elle pas à ravir aux Américains la première poignée de sol lunaire ?
On croyait la voie libre devant les trois Américains lancés vers la Lune. Elle ne l’est pas tout à fait. Depuis le dimanche 13 juillet, un autre voyageur fait route vers le même astre : Luna 15, engin soviétique sans équipage, parti du cosmodrome de Baïkonour trois jours avant le décollage d’Apollo 11. Les deux vaisseaux convergent à présent vers la Lune, et c’est la première fois qu’un appareil soviétique et un appareil américain s’y trouvent en même temps. Le rapprochement, à lui seul, donne à cette semaine un relief singulier.
L’affaire a d’abord pris l’allure d’un geste de courtoisie, chose si rare entre les deux blocs qu’elle mérite d’être relevée. Moscou a communiqué aux Américains les éléments de la trajectoire de Luna 15, afin, assure-t-on, qu’aucune rencontre fortuite ne vienne mettre en péril les vaisseaux de la mission Apollo. On a vu là, des deux côtés de l’Atlantique, un signe d’apaisement inattendu, presque une première dans l’histoire des deux programmes spatiaux.
Mais si l’Union soviétique a livré la route de son engin, elle n’en a pas dit le but. Aucun communiqué de Moscou ne précise ce que Luna 15 vient faire autour de la Lune. L’agence Tass s’en tient à des formules mesurées : un appareil automatique poursuit l’étude de l’espace circumlunaire. Sur la nature précise de la mission, le silence est complet, et c’est ce silence même qui nourrit toutes les conjectures.
Faute de confidences soviétiques, l’Occident en est réduit à tendre l’oreille. C’est le rôle qu’assument, en Grande-Bretagne, les radioastronomes de l’observatoire de Jodrell Bank, dans le Cheshire, dont le vaste télescope dirigeable — le plus grand du monde de son genre — passe pour l’oreille la plus fine de l’hémisphère. Son directeur, le professeur Bernard Lovell, suit à la trace les émissions de l’engin soviétique. Mais une trajectoire et des signaux ne disent pas une intention : on capte la voix de Luna 15, on n’entend pas ce qu’elle est venue dire.
De ce mutisme est née une hypothèse, qui court d’observatoire en chancellerie et qu’il faut donner pour ce qu’elle est : une conjecture d’observateurs, non un fait. Luna 15 pourrait être un engin conçu pour se poser sur la Lune, y prélever du sol et le rapporter sur Terre, le tout sans le moindre homme à bord. Si tel était le dessein, et s’il réussissait, l’Union soviétique se trouverait en mesure de ramener la première de la matière lunaire — coiffant sur le poteau les astronautes américains, qui visent ce même trophée mais ne reviendront que dans plusieurs jours.
On mesure ce qu’aurait, dans ce cas, de retentissant un tel coup. Là où les États-Unis engagent trois hommes, un déluge de moyens et la lumière des caméras du monde entier, Moscou jouerait la discrétion d’une machine et la rapidité d’un retour automatique. Le prestige de la première matière lunaire rapportée échapperait, à peu de frais et sans risque humain, à celui qui aura mené le plus grand des deux efforts. La rumeur, sur ce point, devance de loin ce que l’on sait : nul, hors de Moscou, n’est en mesure de dire si Luna 15 en a seulement les moyens.
Il faut donc se garder de conclure. On ignore le poids de l’engin, son équipement, ses manœuvres à venir ; on ne sait s’il doit se poser ou seulement tourner autour de la Lune ; on ne sait s’il vise un retour ou une simple reconnaissance. Les observateurs occidentaux scrutent ses changements d’orbite et y cherchent des indices, mais ces lectures restent fragiles, et l’on prête volontiers à un silence l’audace qu’on redoute.
Ce qui est sûr, c’est que la course n’est pas finie, et que l’idée d’une victoire américaine déjà acquise paraît, cette semaine, présomptueuse. Deux engins font route vers la Lune, l’un porté par des hommes et par le bruit du monde, l’autre muet et solitaire. Lequel touchera le but le premier, et dans quel ordre l’un et l’autre rentreront, voilà ce que les prochains jours diront. Nous suivrons, d’ici et depuis Jodrell Bank, ce que l’on peut suivre de cette étrange rencontre au-dessus de nos têtes.