Deux heures et demie sur la Lune
Pendant deux heures et trente et une minutes, deux hommes ont travaillé, marché et sauté sur le sol de la Mer de la Tranquillité. Aldrin a rejoint Armstrong au-dehors ; ils ont planté une bannière étoilée dans une poussière qui les porte, et reçu, en pleine sortie, l’appel du président des États-Unis. Récit d’une promenade que rien, jusqu’ici, ne permettait d’imaginer.
On retiendra peut-être qu’elle aura duré deux heures, trente et une minutes et quarante secondes. C’est le temps qu’aura tenu, cette nuit, la première sortie d’hommes hors de leur engin sur un autre monde — une seule sortie, prévue brève, et que l’on a vue se remplir, minute après minute, de gestes que nul n’avait jamais accomplis ailleurs que sur la Terre. Pendant que nous écrivons, le module est reparti vers son ascension et les deux hommes ont regagné l’habitacle ; mais c’est de ces deux heures et demie au-dehors qu’il faut rendre compte, car elles ne ressemblent à rien de ce que l’on connaissait.
Le premier, Armstrong, avait posé le pied au sol peu avant trois heures du matin, temps universel ; son compagnon Aldrin l’a rejoint une vingtaine de minutes plus tard, descendant à reculons la même petite échelle. Les deux silhouettes blanches, alourdies de leur sac dorsal, se sont alors mises au travail dans la lumière crue et les ombres dures de ce paysage que les caméras nous renvoient en gris tremblé. « Magnifique désolation », a lâché Aldrin en découvrant l’étendue autour de lui — deux mots qui disent assez l’étrangeté du lieu.
Car le décor, à les entendre, n’est qu’une plaine poudreuse, semée de pierres et de petits cratères, sans un souffle, sans une couleur, fermée par un horizon proche et net. La poussière, fine « presque comme du talc », monte sous les semelles et retombe net, sans le moindre nuage flottant ; elle se colle aux bottes, noircit le bas des combinaisons, et garde, dit-on, l’empreinte du pied aussi nettement que de la cire. C’est dans cette poudre, et sur ce sol, que les deux hommes ont mené tout ce que leur séjour comportait.
La sortie
Tout, dehors, s’est fait avec une lenteur appliquée. Les hommes prennent leur temps, vérifient chaque prise, s’assurent de leur équilibre avant de lâcher la main courante. Le poids, ici, n’est que le sixième de celui qu’ils auraient chez nous ; mais ce poids allégé ne supprime ni la masse des corps ni celle des sacs, et c’est tout l’art de la sortie que d’apprendre, en direct, à composer avec cette mécanique nouvelle.
Le programme de ces deux heures et demie était chargé : déployer la bannière, recueillir des échantillons du sol et des roches, disposer quelques instruments destinés à demeurer sur place, photographier les alentours et le module. À mesure, les voix des deux hommes, relayées jusqu’à Houston puis jusqu’à nous, commentaient l’ouvrage d’un ton calme, presque domestique, coupé d’exclamations devant tel reflet, telle pierre, telle facilité ou difficulté inattendue du geste.
On dira plus tard ce que ces gestes, additionnés, auront rapporté de matière et de mesures. Ce qui frappe, à cette heure, c’est qu’ils se soient accomplis du tout : que deux hommes aient pu, dehors, sur ce sol, se pencher, ramasser, planter, viser, sans autre lien avec le vivant que le mince conduit de leur respiration et la voix lointaine qui les guidait.
Le drapeau et l’appel de la Maison-Blanche
Le moment le plus attendu fut celui de la bannière. Les deux hommes ont sorti un mât télescopique surmonté d’une traverse — il faut bien une armature, là où aucun vent ne saurait déployer une étoffe — et l’ont voulu ficher dans le sol. Mais la croûte, sous la première couche de poudre, s’est révélée plus dure qu’on ne l’avait prévu : la tige n’est entrée que de deux pouces environ, à peine cinq centimètres, et l’on a vu les deux hommes la consolider avec soin, peu rassurés, semble-t-il, sur sa tenue. La bannière dressée, l’un d’eux a marqué un bref salut militaire devant la caméra.
C’est alors, le drapeau à peine planté, que survint l’instant le plus singulier de la sortie. La voix de Houston a annoncé que le président des États-Unis souhaitait s’adresser aux deux hommes ; et, depuis un cabinet de la Maison-Blanche, Richard Nixon a parlé, ses mots franchissant d’un trait la distance qui nous sépare de la Lune. « Je vous parle par téléphone depuis le cabinet ovale de la Maison-Blanche, a-t-il dit, et ceci doit assurément être le plus historique appel téléphonique jamais passé depuis la Maison-Blanche. »
Le président a poursuivi en disant que, « pour chaque Américain, ce doit être le jour le plus fier de notre vie », et que, « pour un instant inestimable dans toute l’histoire de l’homme, tous les peuples de cette Terre ne font véritablement qu’un ». Armstrong a répondu, d’une voix posée, qu’il était « un grand honneur et un privilège » d’être là, représentant non seulement les États-Unis mais « les hommes des nations pacifiques ». L’échange, bref, dit assez la charge que ce pays met dans l’entreprise.
Marcher sur la Lune
Reste ce que les deux hommes ont appris de leurs propres pas. Car nul ne savait au juste comment un corps se meut sur ce sol, et une part de la sortie fut consacrée à l’éprouver. Aldrin s’est essayé à des bonds à pieds joints, une sorte de saut de kangourou, avant de juger la chose moins commode qu’une autre démarche. Armstrong, lui, a trouvé le déplacement « peut-être même plus aisé que dans les simulations » qu’on leur avait fait répéter à terre.
La manière qui semble s’imposer tient d’une course chaloupée, par petits bonds enchaînés, le corps porté en avant. Mais le sol fin et glissant oblige à la prudence : il faut, ont-ils dit, prévoir ses mouvements « six ou sept pas à l’avance », car on ne s’arrête pas ici aussi court que chez nous, et l’élan se prolonge avant que la semelle ne morde. On les a vus se reprendre, corriger leur appui, mesurer leurs gestes comme on apprend à marcher.
De tout cela, on ne peut, à cette heure, tirer que des impressions à chaud, celles que les deux hommes ont confiées au fil de l’ouvrage et que Houston nous relaie. Elles disent une chose simple et inouïe : que des hommes se sont tenus debout sur la Lune, y ont travaillé deux heures et demie durant, et que la poussière de ce monde a porté leur poids. Nous reviendrons sur ce qu’ils en auront rapporté ; pour l’heure, il suffit qu’ils y aient été.