Une plaque, des instruments, des pierres rapportées
Une fois le drapeau planté et la conversation avec le président échangée, les deux hommes de l’Eagle ont employé leurs quelques heures sur la Lune à un travail de savants : déposer deux instruments scientifiques, dévoiler une plaque scellée au train d’atterrissage, et remplir leurs caisses de roches et de poussière lunaires. C’est de cette moisson, si elle revient à bon port, que l’on espère apprendre quelque chose de notre voisine.
Marcher sur la Lune fait rêver le monde entier ; mais les responsables de la NASA, eux, répètent depuis des mois que la sortie d’Armstrong et d’Aldrin n’aurait de prix que par ce qu’elle rapporterait à la connaissance. Sur ce point, malgré une promenade comptée en heures, les deux hommes paraissent n’avoir pas perdu de temps. Outre le drapeau et les honneurs, ils ont accompli trois tâches dont les laboratoires attendent beaucoup : poser des instruments de mesure, sceller un message au sol, et ramasser de la matière lunaire.
Le cœur de cette besogne porte un nom : EASEP, pour « Early Apollo Scientific Experiments Package », un jeu d’expériences volontairement réduit. Faute de temps pour le déploiement de la station scientifique complète prévue pour les vols suivants, on a retenu deux seuls appareils, qu’un homme pouvait installer en quelques minutes, et alimentés par leurs propres panneaux solaires. Aldrin les a portés à quelque distance du module pour les déposer sur le sol, à l’écart des gaz du moteur.
Un sismomètre pour écouter la Lune
Le premier instrument est un sismomètre, que la NASA désigne par le sigle PSEP. Sa mission : guetter les tremblements de la Lune. La Terre, on le sait, est secouée de séismes qui trahissent ce qui se passe sous son écorce ; reste à savoir si l’astre mort en apparence qu’est la Lune connaît, lui aussi, de telles secousses. L’appareil, posé et mis à niveau sur le sol, doit transmettre vers la Terre le moindre frémissement qu’il enregistrera.
Les techniciens disent l’instrument d’une sensibilité extrême — au point, assurent-ils, de percevoir le pas d’un homme à proximité. S’il capte des ébranlements, on tiendra là un moyen de sonder ce que cache la surface lunaire, sa croûte, ce qui peut-être bouge en dessous. La Lune tremble-t-elle ? Est-elle un monde inerte ou parcouru d’une vie souterraine ? Nul ne le sait encore : c’est précisément la question que cette boîte solitaire est chargée de poser.
Un miroir pour mesurer la distance à la Lune
Le second appareil est plus étrange encore : un réflecteur, sorte de panneau hérissé d’une centaine de petits prismes de silice taillés de telle façon qu’ils renvoient tout rayon lumineux exactement dans la direction d’où il vient. On l’appelle le réflecteur laser, ou LRRR. Aucun fil, aucune pile : il se contente d’attendre, tourné vers la Terre.
Son usage tient à une idée d’une belle simplicité. Depuis un observatoire terrestre, on lancera vers ce miroir un trait de cette lumière concentrée qu’on nomme laser ; le faisceau frappera les prismes et reviendra. En mesurant le temps de l’aller-retour, les astronomes calculeront la distance de la Terre à la Lune avec une précision que les méthodes anciennes ne permettaient pas d’approcher. On parle de pouvoir suivre, au fil des ans, les variations infimes de cette distance et les irrégularités du mouvement de notre planète. L’instrument, dit-on, pourrait servir longtemps après que les hommes auront quitté ce sol.
Une plaque scellée au train d’atterrissage
Avant de remonter, les astronautes ont dévoilé une plaque d’acier fixée à l’un des pieds du module lunaire, celui qui porte l’échelle, et destinée à demeurer sur place lorsque l’étage de descente y restera. Elle porte, gravée, l’image des deux hémisphères de la Terre et ces mots, qu’Armstrong a lus à haute voix : « Here men from the planet Earth first set foot upon the Moon July 1969, A.D. We came in peace for all mankind » — « Ici, des hommes venus de la planète Terre ont posé pour la première fois le pied sur la Lune, en juillet 1969. Nous sommes venus en paix au nom de toute l’humanité. »
Au-dessous figurent les signatures des trois membres de l’équipage et celle du président des États-Unis. Le message se veut adressé moins aux contemporains qu’à un avenir indéfini : il restera là, sans air ni pluie pour l’effacer, bien après que la mémoire des hommes d’aujourd’hui se sera estompée.
Vingt et un kilos de Lune
Reste la récolte la plus convoitée des savants : la matière lunaire elle-même. Dès ses premières minutes au sol, Armstrong avait prélevé une poignée de poussière et glissé l’échantillon dans une poche, par précaution, au cas où il eût fallu repartir en hâte. Par la suite, les deux hommes ont rempli leurs caisses scellées de roches ramassées et de sol pelleté à la surface : on parle d’environ vingt et un kilogrammes et demi de pierres et de poussière.
Ces caisses ont été hissées dans la cabine de l’Eagle et doivent maintenant accomplir le long retour, du sol lunaire jusqu’aux laboratoires terrestres, en passant par le vaisseau resté en orbite et par l’océan où l’on récupérera l’équipage. Rien n’est rapporté tant que tout n’est pas revenu ; et c’est seulement entre les mains des géologues, sous les microscopes et dans les fours d’analyse, que ces fragments livreront, ou non, leurs secrets.
Que dira cette poussière ? De quoi la Lune est-elle faite, de quel âge sont ses roches, ressemblent-elles à celles de la Terre ou en diffèrent-elles ? Comment ce monde s’est-il formé ? Autant de questions ouvertes, auxquelles nul ne saurait répondre aujourd’hui. Les premiers hommes à fouler la Lune n’y auront passé que quelques heures ; mais ils en rapportent, si la chance les escorte au retour, de quoi occuper les savants pour bien des années.