← Retour à l’édition À la une

Apollo 11 a quitté la Terre : cap sur la Lune

À 13 h 32, temps universel, la fusée géante Saturn V s’est arrachée du pas de tir du cap Kennedy dans un fracas qui a fait trembler la Floride, emportant Armstrong, Aldrin et Collins. Après un tour et demi autour de la Terre, le vaisseau a rallumé son moteur et pris la route de la Lune. Le plus long et le plus incertain des voyages ne fait que commencer.

L’envoyé spécial au cap Kennedy 16 juillet 1969, 21h00 7 min de lecture
La fusée Saturn V de la mission Apollo 11 s’élève au-dessus du pas de tir 39A du centre spatial Kennedy, le 16 juillet 1969, dans une colonne de fumée et de flammes.
Décollage de la Saturn V d’Apollo 11 depuis le pas de tir 39A (cap Kennedy), 16 juillet 1969 à 13 h 32 TU. Photo NASA (réf. S69-39960) — domaine public (Wikimedia Commons).

Il faut avoir entendu ce bruit pour le croire. À 13 h 32 ce matin, temps universel — neuf heures et demie à la pendule de Floride —, les cinq moteurs du premier étage de la fusée Saturn V se sont allumés ensemble, et la terre du cap Kennedy s’est mise à trembler à plusieurs kilomètres à la ronde. Une colonne de feu, puis une fumée énorme, et cette tour de métal de plus de cent mètres qui, lentement d’abord, presque avec lenteur, s’est détachée de son pas de tir pour s’élever dans le ciel clair du matin. Apollo 11 est partie.

Sur les routes, les plages et les bords de lagune alentour, on parle d’un million de personnes venues regarder ce départ. Elles ont attendu des heures sous le soleil, l’œil fixé sur le pylône lointain où la fusée fumait doucement. Au moment de l’allumage, beaucoup se sont tus ; d’autres ont crié ; quelques-uns, dit-on, ont prié. Puis le grondement les a rattrapés, ce roulement de tonnerre qui arrive après l’image, et qui semble venir du sol autant que du ciel.

À bord, ils sont trois. Neil Armstrong, le commandant, un civil, pilote d’essai réputé pour son sang-froid. Edwin Aldrin, dit « Buzz », chargé de piloter le module qui doit, le moment venu, se poser sur la Lune, et que l’équipage a baptisé Eagle, l’aigle. Et Michael Collins, qui tiendra les commandes du module principal, Columbia, et restera à son bord tandis que ses deux compagnons tenteront la descente. Ce sont là les noms que l’on retiendra de ce jour : trois hommes scellés au sommet d’une fusée, allongés sur le dos, lancés vers un astre que nul des leurs n’a jamais touché.

Le décollage, ce départ que tout le monde a vu, n’est pourtant que la première marche. Une dizaine de minutes après l’allumage, le vaisseau s’est trouvé satellisé autour de notre planète, sur une orbite presque circulaire, à quelque deux cents kilomètres d’altitude. Là, durant un tour et demi, équipage et hommes de la station de contrôle ont vérifié, l’un après l’autre, que tout était en ordre à bord avant la manœuvre décisive.

Cette manœuvre, on l’a tentée : peu après seize heures, temps universel, au-dessus de l’océan, le dernier étage de la Saturn V s’est rallumé pour près de six minutes. Il s’agissait d’accélérer assez — on parle de près de quarante mille kilomètres à l’heure — pour échapper à l’attraction de la Terre et jeter le vaisseau sur la longue route de la Lune. Les premières indications données par la station de contrôle parlent d’une mise sur trajectoire réussie. Apollo 11 a quitté l’orbite terrestre. Elle vogue désormais vers son but.

Et c’est ici que commence l’inconnu. Car ce que ces trois hommes entreprennent n’est pas une affaire de quelques heures, mais de plusieurs jours. La Lune est loin — près de quatre cent mille kilomètres —, et il faudra trois jours de vol pour l’atteindre, puis se mettre en cercle autour d’elle, puis seulement tenter ce que nul n’a tenté : détacher un engin, le faire descendre, le poser. Chaque étape est une manœuvre nouvelle, exécutée plus loin de tout secours qu’aucun équipage ne s’est jamais aventuré.

On comprend, dans ces conditions, que l’enthousiasme du départ se mêle d’une gravité contenue. Voilà huit ans qu’un président américain, devant le Congrès, jurait que son pays poserait un homme sur la Lune et le ramènerait sain et sauf avant la fin de cette décennie. Le serment touche à son échéance, et c’est aujourd’hui qu’on en joue la chance. Mais nul, au cap Kennedy, ne parle comme si la partie était gagnée. On se souvient trop bien de ce qu’elle a déjà coûté.

Il y a deux ans et demi, trois autres hommes périrent dans l’incendie d’une cabine Apollo, au sol, lors d’un essai. Ce deuil a longtemps pesé sur le programme, et l’a contraint à tout reprendre. Les ingénieurs disent avoir tiré de ce malheur mille leçons ; ils savent aussi que l’espace ne pardonne pas l’erreur. Ceux qui suivent ce départ depuis les tribunes le savent également, et leur joie, ce matin, est de celles qui retiennent leur souffle.

Pour l’heure, donc, voici ce que l’on peut dire avec certitude : la fusée a parfaitement décollé, le vaisseau a été placé sur orbite, puis lancé vers la Lune, et ses trois passagers se portent bien. Le reste — la mise en orbite lunaire, la descente, et le retour surtout — appartient aux jours qui viennent. Nous suivrons ce voyage heure par heure.

Le contexte

Le 25 mai 1961, le président John Kennedy s’était engagé devant le Congrès à poser un homme sur la Lune et à le ramener sur la Terre avant la fin de la décennie.

Le 27 janvier 1967, un incendie survenu au sol, lors d’un essai de la cabine Apollo 1, avait coûté la vie à trois astronautes et imposé une longue refonte du vaisseau.

La course à l’espace oppose depuis plus de dix ans les États-Unis à l’Union soviétique, qui a tenu longtemps l’avance avec le premier satellite et le premier homme dans l’espace.

La fusée Saturn V, haute de plus de cent mètres, est l’engin le plus puissant jamais construit pour lancer un équipage ; c’est elle qui, en décembre dernier, avait porté trois hommes en orbite autour de la Lune lors du vol d’Apollo 8.

État des informations

Cet article est écrit le soir du 16 juillet 1969, quelques heures après le décollage et la mise sur trajectoire lunaire. Nous nous en tenons à ce qui est observé ou confirmé par le contrôle de la mission à cette heure, et nous ne préjugeons en rien des manœuvres et du voyage qui restent à accomplir.

Ce que l’on sait

  • Le 16 juillet 1969, à 13 h 32 temps universel (9 h 32 du matin, heure de Floride), la fusée Saturn V d’Apollo 11 a décollé du pas de tir 39-A du cap Kennedy.
  • L’équipage est formé de trois hommes : Neil Armstrong, commandant ; Edwin « Buzz » Aldrin, chargé du module lunaire baptisé Eagle ; Michael Collins, pilote du module de commande Columbia.
  • Le vaisseau a été placé sur une orbite presque circulaire autour de la Terre, à quelque deux cents kilomètres d’altitude, une dizaine de minutes après le décollage.
  • Peu après seize heures temps universel, le dernier étage s’est rallumé pour lancer le vaisseau hors de l’orbite terrestre, sur sa trajectoire vers la Lune ; les premières indications du contrôle donnent la manœuvre pour réussie.

Ce que l’on ignore

  • La réussite des manœuvres encore à venir — mise en orbite autour de la Lune, descente du module lunaire, alunissage — dont aucune n’a jamais été tentée à pareille distance avec un équipage.
  • Le déroulement des trois jours de voyage qui séparent le vaisseau de la Lune, et la tenue des appareils sur une si longue route.
  • Le sort de l’entreprise dans son ensemble : rien, à cette heure, ne permet de tenir l’alunissage ni le retour pour acquis.

Sources historiques utilisées

secondary

Apollo 11 — Wikipédia (FR)

Cadre de la mission : décollage du 16 juillet 1969 depuis le pas de tir 39-A du Centre spatial Kennedy, fusée Saturn V, équipage (Armstrong commandant, Aldrin et Collins), rappel du serment de Kennedy de 1961 et de l’incendie d’Apollo 1 (27 janvier 1967).

secondary

Apollo 11 — Wikipedia (EN)

Heures précises : décollage à 13 h 32 TU (9 h 32 EDT), pas de tir 39-A, Saturn V AS-506, orbite terrestre quasi circulaire vers 200 km, injection translunaire (TLI) débutée à 16 h 16 TU pour environ 5 min 47 s, voyage d’environ trois jours, rôles de l’équipage (Armstrong commandant, Collins pilote de Columbia, Aldrin pilote du module lunaire Eagle), foule estimée à environ un million de spectateurs.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cet article imite la couverture à chaud d’un grand quotidien au soir du 16 juillet 1969, écrit depuis le cap Kennedy quelques heures après le décollage et l’injection translunaire. Aucune information postérieure à cette date — ni la mise en orbite lunaire, ni la descente, ni l’alunissage ou le retour — n’y est introduite.

Articles liés

Portrait

Trois hommes pour la Lune

Ils ont décollé ce matin de Floride, sanglés au sommet de la fusée géante, et filent à présent vers la Lune. Qui sont-ils ? Trois pilotes nés la même année, trois trajectoires d’aviateurs et d’ingénieurs taillées pour ce voyage. Neil Armstrong commande la mission ; Edwin Aldrin pilotera le module qui doit se poser ; Michael Collins veillera, seul, sur le vaisseau resté en orbite. Portrait de l’équipage, à l’heure où tout reste à faire.

16 juillet 1969, 20h009 min
Analyse

« Avant la fin de la décennie » : huit ans de course vers ce départ

Ce matin, une fusée a quitté la Floride avec trois hommes à son bord, en route vers la Lune. Pour mesurer le chemin parcouru, il faut remonter huit ans en arrière, à ce jour de mai 1961 où un jeune président américain, sous le coup d’un double affront soviétique, lança à son pays un défi que beaucoup tinrent alors pour téméraire : poser un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf avant que la décennie ne s’achève. Cette échéance, aujourd’hui, est à portée de calendrier.

16 juillet 1969, 19h009 min
Analyse

L’homme qui a bâti la fusée : Wernher von Braun, des V-2 de Londres à la Saturn V

La tour de métal qui s’est arrachée de Floride mercredi porte la signature d’un homme : Wernher von Braun, directeur du centre de Huntsville, architecte en chef de la Saturn V. Vedette de la conquête américaine de l’espace, il fut, vingt-cinq ans plus tôt, le concepteur des V-2 qui s’abattirent sur Londres et Anvers, et un serviteur du Reich rallié aux États-Unis en 1945. La gloire d’aujourd’hui n’a pas effacé la question d’hier. Nous la posons sans la trancher.

17 juillet 1969, 18h009 min