Apollo 11 a quitté la Terre : cap sur la Lune
À 13 h 32, temps universel, la fusée géante Saturn V s’est arrachée du pas de tir du cap Kennedy dans un fracas qui a fait trembler la Floride, emportant Armstrong, Aldrin et Collins. Après un tour et demi autour de la Terre, le vaisseau a rallumé son moteur et pris la route de la Lune. Le plus long et le plus incertain des voyages ne fait que commencer.
Il faut avoir entendu ce bruit pour le croire. À 13 h 32 ce matin, temps universel — neuf heures et demie à la pendule de Floride —, les cinq moteurs du premier étage de la fusée Saturn V se sont allumés ensemble, et la terre du cap Kennedy s’est mise à trembler à plusieurs kilomètres à la ronde. Une colonne de feu, puis une fumée énorme, et cette tour de métal de plus de cent mètres qui, lentement d’abord, presque avec lenteur, s’est détachée de son pas de tir pour s’élever dans le ciel clair du matin. Apollo 11 est partie.
Sur les routes, les plages et les bords de lagune alentour, on parle d’un million de personnes venues regarder ce départ. Elles ont attendu des heures sous le soleil, l’œil fixé sur le pylône lointain où la fusée fumait doucement. Au moment de l’allumage, beaucoup se sont tus ; d’autres ont crié ; quelques-uns, dit-on, ont prié. Puis le grondement les a rattrapés, ce roulement de tonnerre qui arrive après l’image, et qui semble venir du sol autant que du ciel.
À bord, ils sont trois. Neil Armstrong, le commandant, un civil, pilote d’essai réputé pour son sang-froid. Edwin Aldrin, dit « Buzz », chargé de piloter le module qui doit, le moment venu, se poser sur la Lune, et que l’équipage a baptisé Eagle, l’aigle. Et Michael Collins, qui tiendra les commandes du module principal, Columbia, et restera à son bord tandis que ses deux compagnons tenteront la descente. Ce sont là les noms que l’on retiendra de ce jour : trois hommes scellés au sommet d’une fusée, allongés sur le dos, lancés vers un astre que nul des leurs n’a jamais touché.
Le décollage, ce départ que tout le monde a vu, n’est pourtant que la première marche. Une dizaine de minutes après l’allumage, le vaisseau s’est trouvé satellisé autour de notre planète, sur une orbite presque circulaire, à quelque deux cents kilomètres d’altitude. Là, durant un tour et demi, équipage et hommes de la station de contrôle ont vérifié, l’un après l’autre, que tout était en ordre à bord avant la manœuvre décisive.
Cette manœuvre, on l’a tentée : peu après seize heures, temps universel, au-dessus de l’océan, le dernier étage de la Saturn V s’est rallumé pour près de six minutes. Il s’agissait d’accélérer assez — on parle de près de quarante mille kilomètres à l’heure — pour échapper à l’attraction de la Terre et jeter le vaisseau sur la longue route de la Lune. Les premières indications données par la station de contrôle parlent d’une mise sur trajectoire réussie. Apollo 11 a quitté l’orbite terrestre. Elle vogue désormais vers son but.
Et c’est ici que commence l’inconnu. Car ce que ces trois hommes entreprennent n’est pas une affaire de quelques heures, mais de plusieurs jours. La Lune est loin — près de quatre cent mille kilomètres —, et il faudra trois jours de vol pour l’atteindre, puis se mettre en cercle autour d’elle, puis seulement tenter ce que nul n’a tenté : détacher un engin, le faire descendre, le poser. Chaque étape est une manœuvre nouvelle, exécutée plus loin de tout secours qu’aucun équipage ne s’est jamais aventuré.
On comprend, dans ces conditions, que l’enthousiasme du départ se mêle d’une gravité contenue. Voilà huit ans qu’un président américain, devant le Congrès, jurait que son pays poserait un homme sur la Lune et le ramènerait sain et sauf avant la fin de cette décennie. Le serment touche à son échéance, et c’est aujourd’hui qu’on en joue la chance. Mais nul, au cap Kennedy, ne parle comme si la partie était gagnée. On se souvient trop bien de ce qu’elle a déjà coûté.
Il y a deux ans et demi, trois autres hommes périrent dans l’incendie d’une cabine Apollo, au sol, lors d’un essai. Ce deuil a longtemps pesé sur le programme, et l’a contraint à tout reprendre. Les ingénieurs disent avoir tiré de ce malheur mille leçons ; ils savent aussi que l’espace ne pardonne pas l’erreur. Ceux qui suivent ce départ depuis les tribunes le savent également, et leur joie, ce matin, est de celles qui retiennent leur souffle.
Pour l’heure, donc, voici ce que l’on peut dire avec certitude : la fusée a parfaitement décollé, le vaisseau a été placé sur orbite, puis lancé vers la Lune, et ses trois passagers se portent bien. Le reste — la mise en orbite lunaire, la descente, et le retour surtout — appartient aux jours qui viennent. Nous suivrons ce voyage heure par heure.