Apollo 11 est revenu
À 16h50 TU, le module de commande Columbia a touché les eaux du Pacifique Nord. Les trois hommes ont été repêchés vivants par le porte-avions Hornet, au terme de huit jours et quelques heures de voyage. Partis et revenus : le serment du président Kennedy est tenu. Reste, par prudence, une dernière épreuve — celle de l’isolement.
Ils sont revenus. À seize heures cinquante minutes et trente-cinq secondes, temps universel, le module de commande Columbia a percé la couche de nuages du Pacifique Nord et s’est posé sur l’eau dans une gerbe d’écume, à quelque treize degrés dix-neuf de latitude nord et cent soixante-neuf degrés neuf de longitude ouest. Suspendu à ses trois grands parachutes, le cône noirci par la rentrée a basculé sur la houle, puis s’est redressé. À l’intérieur, Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins, les trois hommes de la Lune, étaient vivants.
La rentrée dans l’atmosphère, redoutée entre toutes, s’est déroulée sans accroc. Lancé vers la Terre à une vitesse qu’aucun équipage n’avait connue, Columbia a plongé dans les hautes couches de l’air en présentant son bouclier, qui s’est embrasé sous la friction. Pendant ces quelques minutes où aucune onde ne traverse la gaine de feu, la rédaction, comme le monde, a retenu son souffle. Puis la voix est revenue, les parachutes se sont épanouis, et l’on a su que le pari le plus périlleux du retour était gagné.
Le porte-avions Hornet attendait à quelques milles, tout proche du point prévu — on dit l’écart de moins de deux lieues. Aussitôt, les hélicoptères et les nageurs de combat de la marine se sont portés vers le module qui dansait sur les vagues. La récupération, longuement répétée, a été exécutée avec une précision d’horloge.
Mais ici l’ordinaire des retours de marins cède la place à une scène que nul n’avait jamais vue. Avant même que les trois hommes ne quittent leur cabine, les sauveteurs leur ont passé d’étranges combinaisons closes, sortes de scaphandres d’étoffe qui les enveloppent tout entiers, visage compris. Car on ne peut écarter tout à fait une crainte : nul ne sait si les voyageurs, ou les pierres qu’ils rapportent, n’ont pas ramené de la Lune quelque germe inconnu, quelque micro-organisme contre lequel notre monde serait sans défense. Le risque est jugé infime ; il n’est pas tenu pour nul.
C’est donc masqués et gantés, les combinaisons frottées d’un produit désinfectant sur le canot pneumatique, que les astronautes ont été hissés un à un dans l’hélicoptère, puis déposés sur le pont du Hornet. Là, sans une poignée de main, sans un contact, ils ont gagné aussitôt une grande caisse métallique aménagée en logement étanche, où ils demeureront enfermés. L’isolement durera, nous dit-on, plusieurs semaines, le temps de s’assurer qu’aucun mal ne couve. Nous consacrons à cette précaution sans précédent un article particulier.
Le président des États-Unis se tenait sur le pont pour les accueillir. Il n’a pu les saluer qu’à travers la vitre de leur réduit, leur adressant ses compliments par un hublot et un microphone, image singulière de gloire et de prudence mêlées. Les voilà au plus haut des honneurs et derrière une paroi de verre, fêtés et tenus à distance dans le même instant.
Le voyage aura duré huit jours, trois heures et dix-huit minutes — cent quatre-vingt-quinze heures et dix-huit minutes, d’un bout à l’autre. En ce laps, des hommes ont quitté la Terre, marché sur un autre monde et en sont revenus. Il y a huit ans, devant le Congrès, le président Kennedy engageait son pays à porter un homme sur la Lune et à le ramener sain et sauf avant la fin de la décennie. À cette heure, sur le pont d’un porte-avions du Pacifique, le compte est réglé : ils étaient partis, ils sont revenus.
Reste cette dernière étrangeté, qui retient un peu la joie : l’aventure n’est pas tout à fait close. Tant que les portes du logement étanche ne se rouvriront pas, tant que les médecins n’auront pas prononcé leur verdict, ces trois hommes que la Terre entière acclame resteront, à bord du Hornet puis à terre, des revenants en quarantaine. Le monde, ce soir, est soulagé ; il attend encore.