L’Aigle s’est posé sur la Mer de la Tranquillité
À 20 h 17 temps universel, au terme d’une descente que l’on a suivie minute par minute, le souffle court, le module lunaire Eagle a touché le sol de la Lune dans la Mer de la Tranquillité. Neil Armstrong et Edwin Aldrin sont à son bord, posés, vivants. « Ici la base de la Tranquillité. L’Aigle s’est posé. » Deux hommes reposent en cet instant sur un monde où nul n’a jamais marché.
Il est près de minuit ici, en Europe, et l’on n’a guère envie de dormir. Voici quelques heures, à dix-sept heures quarante-quatre minutes au temps universel, le module lunaire baptisé Eagle s’est détaché du vaisseau-mère Columbia, là-haut, en orbite autour de la Lune. À son bord, deux hommes : Neil Armstrong, qui commande l’expédition, et Edwin Aldrin, que ses camarades nomment Buzz. Le troisième, Michael Collins, est demeuré seul aux commandes de Columbia, tournant inlassablement autour de l’astre, à attendre le retour des siens.
Pendant une heure, l’étrange engin à quatre pattes — une machine qui ne volera jamais dans une atmosphère, car il n’en existe pas là où il va — a glissé vers la surface. Puis vint la descente motorisée, le moteur tourné vers le sol pour freiner la chute, et avec elle les minutes les plus longues que l’on ait vécues depuis le lancement.
Car tout, dans cette dernière manœuvre, ne s’est pas déroulé comme sur le papier. À mesure qu’Eagle approchait, le calculateur de bord s’est mis à sonner l’alarme — des codes énigmatiques, 1202 puis 1201, jetés dans la radio au milieu des chiffres de descente. À Houston, on a retenu son souffle ; on a délibéré en quelques secondes ; on a dit de continuer. Nous reviendrons en détail sur cette frayeur d’ordinateur, qui a bien failli faire rebrousser chemin à l’expédition.
Plus bas encore, ce fut l’homme qui reprit la main sur la machine. Là où le pilote automatique conduisait Eagle, Armstrong a vu, dit-on, un terrain mauvais : un sol semé de blocs de rocher, autour de ce qui paraissait un cratère, où poser l’engin eût été le briser. Il a saisi les commandes, survolé la zone, cherché du regard une aire plus nette, et reporté plus loin le point d’arrivée. On l’imagine, penché à son hublot, jaugeant à l’œil un sol que nul n’a jamais foulé.
Et pendant ce temps, le carburant baissait. La voix d’Aldrin égrenait les chiffres ; celle de Houston annonçait les secondes de vol qui restaient avant qu’il faille renoncer et remonter. On a parlé d’une marge tenue — de l’ordre, dit-on, de quelques dizaines de secondes seulement, peut-être entre vingt-cinq et cinquante, sans que l’on puisse à cette heure trancher le compte exact. Autant dire que l’Aigle s’est posé le réservoir presque vide, dans la dernière fenêtre que lui laissaient ses ailes.
Puis, à vingt heures dix-sept minutes et quarante secondes au temps universel — un peu après quinze heures à l’horloge de Houston —, le silence des moteurs, et cette phrase qui restera : « Houston, ici la base de la Tranquillité. L’Aigle s’est posé. » À l’autre bout, on entendit l’opérateur répondre, la voix nouée, que des hommes en bas avaient bien cru manquer d’air à force d’avoir cessé de respirer. Tout, ici, fut de même.
Le lieu où ils reposent porte un nom de paix : la Mer de la Tranquillité, l’une de ces vastes plaines sombres que l’on aperçoit à l’œil nu sur la face de la Lune. On en donne les coordonnées avec une précision qui force le respect — par zéro degré et quarante minutes de latitude nord, vingt-trois degrés et vingt-huit minutes de longitude est. Une plaine que l’on avait jugée plate et sûre depuis la Terre, et qui s’est révélée, de près, plus rude qu’on ne l’espérait.
Que se passe-t-il, à cette minute, sous le ciel noir de la Lune ? Les deux hommes sont à l’intérieur d’Eagle, harnachés, environnés d’instruments. Ils n’ont pas encore ouvert l’écoutille ; aucun n’a posé le pied sur le sol. La grande sortie, celle que le monde entier attend, n’a pas eu lieu. On la dit prévue dans les heures qui viennent, après que les deux pilotes auront vérifié leur machine et repris quelque force. Nul, à cet instant, n’a encore marché sur la Lune.
Et nul ne sait non plus comment cette poussière grise, sur laquelle Eagle est posé, supportera le poids d’un homme. Tiendra-t-elle, ou se dérobera-t-elle ? La question, qui ferait sourire pour un terrain de chez nous, demeure ici entière : ce sol, personne ne l’a jamais éprouvé. C’est l’un des inconnus qu’il faudra lever, le moment venu, quand un soulier d’homme s’y posera pour la première fois.
Il faut enfin le dire avec netteté, car l’émotion presse de tout tenir pour gagné : l’Aigle est posé, mais l’expédition n’est pas finie, ni le retour assuré. Pour quitter la Lune, il faudra que l’unique moteur de la partie haute d’Eagle, celle qui doit rendre les deux hommes à Columbia, s’allume et tienne sa promesse — plus tard, sur ce sol étranger, sans recours en cas de défaillance. Nous tenons une chose, énorme et suffisante : pour la première fois, une machine portant des hommes s’est posée, intacte, sur un autre monde que la Terre.