Antioche est prise : une tour livrée dans la nuit, la ville emportée
Après plus de sept mois devant ses murs, la grande cité est tombée dans la nuit du 2 au 3 juin. Un homme de la garnison a ouvert une tour ; les nôtres s'y sont hissés, les portes se sont ouvertes, et la ville a été emportée. La citadelle, au sommet, tient encore.
Dieu a rendu Antioche à ses fidèles. Depuis les jours d'automne où l'ost s'est rangé devant cette place immense, adossée à sa montagne et ceinte de murailles que nul assaut n'avait pu forcer, nous avons enduré la faim, le froid et les sorties de l'ennemi. Cette nuit du 2 au 3 juin, la cité que le gouverneur turc tenait fermée s'est ouverte à nous, et les Infidèles qui la gardaient ont été taillés en pièces dans ses rues.
La ville n'a pas été prise par la brèche ni par l'échelle dressée de vive force. Elle a été livrée. Un homme de la garnison, dont on chuchote le nom sans qu'on en soit assuré, avait pris langue avec Bohémond et lui a ouvert l'une des tours. Ce qui s'est ensuite passé dans les ténèbres, nul ne le raconte tout à fait de la même manière ; mais au petit jour, la bannière de Bohémond flottait sur la muraille, et l'ost était maître de la place.
Il faut dire les choses comme elles furent, car la nuit fut confuse et cruelle. Une fois nos gens entrés, on a frappé partout, sans toujours regarder qui l'on frappait.
Une tour ouverte de l’intérieur
Selon ce qui se dit dans le camp, un homme qui commandait une tour des remparts — on la nomme la tour des Deux Sœurs — était entré en pourparlers avec Bohémond depuis quelques jours. Au soir du 2 juin, l'ost feignit de marcher vers le midi, comme pour aller au-devant de l'ennemi qu'on annonce ; puis, la nuit venue, il revint sous les murs.
L'homme laissa nos gens dresser leurs échelles contre sa tour. Un petit nombre s'y hissa d'abord, Bohémond parmi eux, dit-on ; ils s'emparèrent des tours voisines, puis ouvrirent une poterne. Alors la foule des combattants, tapie dans les rochers au pied de la muraille, se rua dans la ville. Les cors sonnèrent, les portes furent enfoncées de l'intérieur, et l'on cria par les rues que la cité était prise.
On ne s'accorde ni sur le nom de cet homme, ni sur sa loi, ni sur ce qui l'a mû. Les uns le disent chrétien d'Orient ; d'autres, un converti ; d'autres encore un homme de rancune contre le gouverneur, ou d'appât du gain. Nous n'en fixons rien : seul est sûr qu'une tour a été livrée, et que par elle Antioche est tombée.
Le sac, sans distinction
Ce qui suivit, il faut le dire sans le farder. Nos gens, entrés en masse et dans le noir, ont tué par les rues et les maisons sans presque distinguer les visages. Les Turcs de la garnison ont été massacrés ; mais les chrétiens du pays, Arméniens et Syriens qui vivaient dans la ville et dont beaucoup se joignirent à nous contre les Turcs, portent le même habit que leurs anciens maîtres. Dans la confusion de la nuit, plusieurs d'entre eux tombèrent aussi sous nos coups.
Les plus pauvres de l'ost se sont jetés sur tout ce qu'ils pouvaient prendre, en désordre. On rapporte des monceaux de morts dans les ruelles au matin. Nous ne saurions dire combien : les chiffres qui courent le camp sont ceux de la peur et de la colère, non ceux d'un compte fait.
La tête du gouverneur
Le gouverneur, ce Yaghi-Siyan qui nous tint si longtemps en échec, s'est enfui de la ville à la faveur du désordre. Il n'est pas allé loin. Des chrétiens du pays l'ont pris hors les murs, l'ont mis à mort et lui ont tranché la tête. Cette tête, on l'a portée à Bohémond. Ainsi finit celui qui, sept mois durant, nous refusa Antioche.
La citadelle tient toujours
La ville est à nous, mais non toute la place. Au sommet de la montagne qui la domine se dresse une citadelle que nos gens n'ont pu enlever. Le fils du gouverneur, qu'on nomme Shams ad-Daula, s'y est retranché avec ce qui lui reste d'hommes. De là-haut, il tient encore, et ce qu'il adviendra de ce dernier réduit, nul ici ne le sait.
L’ombre de Mossoul
La joie de la prise ne va pas sans inquiétude. On annonce depuis quelques jours qu'une grande armée marche sur nous, celle de Kerbogha, l'atabeg de Mossoul, venu de l'Orient au secours des Turcs. On la dit nombreuse ; de combien, personne ne le sait au juste, et la peur grossit toujours ce qu'elle ne voit pas encore. Elle n'est point devant nos murs à cette heure, mais on la dit proche.
Il nous faudra donc défendre demain la ville que nous avons prise cette nuit, et achever de réduire la citadelle qui nous surplombe. Quelques-uns des nôtres, dit-on, ont quitté l'ost ces derniers jours plutôt que d'attendre l'ennemi. Ceux qui restent mettent leur confiance en Dieu, qui nous a ouvert Antioche, et qui saura garder les siens.