Devant Antioche, l’étau se resserre
Une flotte a touché Saint-Siméon avec du matériel de siège ; l’ost dresse des forts de bois devant les portes pour couper la ville. Sous la tente, on débat d’une offre apportée par des envoyés du Caire.
Voici bientôt six mois que l’ost du Christ campe devant Antioche, la grande cité aux trois enceintes adossée à la montagne, que tient pour les Turcs le gouverneur Yaghi Siyan. On n’a pu la prendre d’assaut : ses murs sont trop hauts, ses tours trop nombreuses, et l’hiver a été dur, entre la faim et les chevaux qui manquent. Mais depuis la victoire remportée aux bords du lac contre les gens d’Alep, au cœur de février, l’humeur du camp a changé. On ne cherche plus à emporter la place d’un coup : on entreprend de l’étrangler.
Le dessein des barons est clair. Puisque la ville est trop vaste pour être investie tout entière, il faut au moins fermer les portes par où entrent encore le blé et les hommes, et rendre les sorties de la garnison plus coûteuses. À cette besogne patiente s’ajoute une aide venue de la mer, et une nouvelle qui court les tentes : des envoyés du sultan d’Égypte, ennemis des Turcs, seraient au camp pour parler d’un partage du pays.
De la citadelle qui couronne la montagne, les Infidèles voient tout cela se mettre en place. Nul ici ne se figure que la délivrance soit pour demain. Mais on tient que le siège, jusqu’ici flottant, prend enfin la forme d’un ouvrage méthodique.
Une flotte à Saint-Siméon
Au début de mars, des vaisseaux ont abordé au port de Saint-Siméon, à l’embouchure de l’Oronte, à quelques lieues du camp. Ils portaient ce dont l’ost manquait le plus pour un siège en règle : bois, fers, cordages et outils, de quoi bâtir enfin des machines. On ne s’accorde pas, dans les tentes, sur l’origine de cette flotte. Certains la disent partie de chez les Grecs, d’autres l’attribuent à un prince chrétien exilé venu de l’Occident lointain ; nul ne peut le certifier, et l’on se garde de trancher.
Le transport du matériel, du rivage jusqu’au camp, n’a pas été sans danger. La garnison, avertie, a tenté une sortie pour couper la colonne ; on a perdu dans l’échauffourée une part des charrois et plusieurs dizaines d’hommes avant que les nôtres ne repoussent l’attaque. L’essentiel de la charge est toutefois parvenu à bon port. C’est cette cargaison qui rend aujourd’hui possibles les ouvrages que l’on élève devant les portes.
Ceinturer les portes
Devant le Pont, à l’ouest de la ville, on achève un fort que l’on nomme déjà la Mahomerie, du nom d’un lieu de prière des Infidèles qui s’élevait là. Le comte Raymond de Saint-Gilles en a pris la charge. Sa fonction est de barrer la porte du Pont, par laquelle Yaghi Siyan lançait ses gens contre nos convois et nos fourrageurs : la tenir, c’est protéger la route de nos vivres.
Plus à l’ouest encore, vers la porte que l’on appelle de Saint-Georges, restée ouverte au ravitaillement de la place, on fortifie un monastère abandonné. La garde en est confiée à Tancrède, neveu de Bohémond ; il aurait fallu, dit-on, quelque quatre cents marcs d’argent pour l’en convaincre et payer l’ouvrage. De ce poste, il doit fermer la dernière porte commode par où entrait le grain.
Ces deux forts s’ajoutent à celui que les gens de Bohémond avaient dressé dès l’automne au nord-est, du côté de la porte Saint-Paul, contre les traits des assiégés. De proche en proche, l’ost boucle ainsi les issues. On ne prétend pas encore murer la cité : la montagne et l’étendue des remparts l’interdisent. Mais chaque porte close resserre d’un cran la faim dans les murs.
Sous la tente, les envoyés du Caire
À cette guerre de terrassiers s’est jointe, ce printemps, une affaire de chancellerie. Des ambassadeurs dépêchés par le maître de l’Égypte — le vizir qui gouverne au nom du calife du Caire — sont venus au camp. Les Égyptiens sont d’une autre obédience que les Turcs et les combattent ; ils voient d’un bon œil que l’on abaisse la puissance des Seldjoukides en Syrie.
On rapporte qu’ils viendraient offrir un accord : que les Francs gardent pour eux ce qu’ils prendront en Syrie, à la condition de ne pas porter la guerre plus au sud, vers les terres que Le Caire tient ou convoite. De ces termes exacts, et surtout de la bonne foi qui les inspire, on débat vivement sous les tentes. Beaucoup se défient d’une main tendue par des Infidèles au moment même où l’ost peine ; d’autres y voient le moyen de n’avoir qu’un ennemi à la fois.
Une chose n’est pas matière à marchandage pour les pèlerins : le Saint-Sépulcre. Nul baron n’acceptera un partage qui laisserait Jérusalem hors de la main des chrétiens ; c’est pour elle que l’on a pris la croix. Les envoyés sont traités avec honneur, les présents vont et viennent, mais sur ce point l’ost ne cédera pas. Où mèneront ces pourparlers, on l’ignore encore.