Bohémond de Tarente, le Normand qui monte
Devant Antioche, un nom revient dans toutes les bouches. Fils du fameux Robert Guiscard, le seigneur de Tarente a brisé le mois dernier l'armée venue de Damas. On le dit habile autant que redouté ; on le sait intéressé.
De tous les barons qui campent sous les murs, il en est un dont le nom court plus vite que les autres depuis la fin de décembre. Quand une armée venue de Damas remontait au secours de la place, c'est Bohémond de Tarente qui, avec le comte Robert de Flandre, est allé au-devant d'elle et l'a rompue. Les nôtres n'ont guère ramené de vivres de cette course, et la faim tient toujours le camp ; mais l'ennemi qui devait nous prendre à revers s'est dispersé, et ce fait-là, on le doit à sa main.
Le personnage mérite qu'on s'y arrête, car il n'est pas de ceux qu'on oublie. Grand de taille au point qu'on le remarque de loin, la parole nette, il connaît la guerre comme un homme qui n'a fait que cela. Ce Normand d'Italie n'est pas venu ici en pèlerin ordinaire, et nul dans l'ost ne l'ignore.
Le fils de Robert Guiscard
Bohémond est le fils aîné de Robert Guiscard, ce chevalier normand qui, parti de rien avec une poignée des siens, s'est taillé à la pointe de l'épée un duché sur la Pouille et la Calabre et a fait trembler jusqu'aux Grecs et au pape. On dit que l'enfant fut baptisé Marc, et qu'on le surnomma Bohémond, du nom d'un géant des vieux contes, tant il promettait d'être grand. La promesse a tenu.
Il a grandi dans les guerres de son père et n'en est jamais vraiment sorti. Là où Guiscard portait ses armes, le fils était à ses côtés ou à sa suite, apprenant le métier des places assiégées, des charges de cavalerie et des trêves rompues. Cette école-là, on la reconnaît aujourd'hui dans sa façon de conduire un siège.
L'ennemi d'hier de l'empereur des Grecs
Il faut savoir une chose pour comprendre l'homme : Bohémond a jadis fait la guerre à l'empereur Alexis Comnène en personne. Voici quelque quinze ans, quand Guiscard porta ses Normands de l'autre côté de la mer pour frapper l'Empire, c'est son fils qui menait une aile des batailles. On l'a vu à Dyrrachium, on l'a vu tenir la Grèce et pousser jusque devant Larissa. La fortune a fini par tourner et les Grecs ont repris ce qu'ils avaient perdu ; mais entre cet homme et le basileus, le sang et le fer ont coulé bien avant cette croisade.
Aussi, lorsqu'il a fallu, à Constantinople, prêter à Alexis le serment que l'empereur exigeait de nos chefs, Bohémond l'a prêté comme les autres. On assure qu'il aurait même demandé au basileus une grande charge dans les armées d'Orient, et qu'on la lui aurait refusée. De tout cela il ne dit rien, mais qui a combattu un prince ne l'aime pas d'un cœur simple, et l'on sent bien qu'il se garde des Grecs autant qu'il traite avec eux.
Écarté de l'héritage, seigneur de Tarente
Sa fortune n'a pourtant rien eu de facile. À la mort de Guiscard, le duché de son père ne lui est pas revenu : il est allé à son demi-frère, Roger, né d'une autre épouse. Bohémond, l'aîné, s'est retrouvé écarté. Il a pris les armes contre son frère, et de cette querelle il a fini par tirer la principauté de Tarente et les villes du talon de l'Italie — de quoi être un grand seigneur, mais moins que son père.
Un homme ainsi frustré de son dû ne s'assied pas volontiers dans ce qu'on lui laisse. Quand la nouvelle de l'expédition d'Orient est venue, il assiégeait Amalfi aux côtés des siens ; il a, dit-on, taillé sa propre croix dans son manteau et quitté le siège sur l'heure pour prendre celui-ci. Ceux qui le connaissent y ont vu moins un élan de dévotion qu'un homme flairant sa chance.
Ce qu'on lit dans son jeu, devant Antioche
Depuis l'automne, il tient son camp au nord-est de la place, face à l'une des portes, et il est de ceux qui ont voulu qu'on assiège la ville plutôt que de s'y briser d'un assaut. Sa victoire sur l'armée de Damas a encore grandi son crédit auprès des hommes de pied, qui le suivent volontiers. Dans les conseils des barons, sa voix pèse.
Reste ce que chacun devine sans que nul le dise tout haut : cet homme paraît regarder Antioche autrement que comme une étape vers le Sépulcre. On chuchote qu'il la voudrait pour lui, et que là est la source de plus d'une froideur entre lui et le comte de Saint-Gilles, qui tient, lui, aux engagements pris envers l'empereur. Rien n'est arrêté, la ville tient toujours et l'hiver nous ronge. Mais on aurait tort de croire que Bohémond de Tarente est venu de si loin sans savoir ce qu'il en attend.