Dieu nous a rendu Antioche ; mais dans la nuit, le fer n’a pas reconnu nos frères
Tribune. La rédaction ouvre ses colonnes à un clerc de l’ost, troublé par le sang versé la nuit de la prise. Il célèbre la délivrance de la cité, mais s’interroge sur les frères d’Orient tombés sous nos coups. Ces réflexions n’engagent que leur auteur ; nous les livrons au débat sans les faire nôtres.
Je rends grâce à Dieu, comme chacun ici, de nous avoir ouvert Antioche. Sept mois durant, nous avons campé sous ces murailles que nul assaut n'avait forcées, et nous avons enduré la faim de l'hiver, la mort des chevaux, les sorties de l'ennemi. Cette place fut jadis la ville de saint Pierre ; qu'elle soit revenue aux mains des fidèles, après si longtemps sous la loi des Turcs, je le tiens pour une grâce, et j'ai chanté le Te Deum avec les autres.
Mais je ne puis taire ce qui me pèse au cœur, et j'ai demandé qu'on me laisse le dire ici. La nuit du 2 au 3 juin, quand nos gens se sont rués dans la cité par la tour qu'on leur avait ouverte, le fer a frappé partout, sans presque regarder qui il frappait. Les Turcs de la garnison ont péri, et cela, nul ne le pleure. Mais dans les ruelles obscures sont aussi tombés des chrétiens du pays, Arméniens et Syriens, qui vivaient là et dont beaucoup s'étaient joints à nous contre l'Infidèle.
Ce n'est pas une rumeur que je rapporte : je l'ai vu, et d'autres l'ont vu comme moi. Le sang de nos frères en Christ a coulé cette nuit-là, mêlé à celui des Infidèles, et versé par nos propres mains. C'est de cela que je veux parler, non pour accuser l'entreprise, que je crois juste et voulue de Dieu, mais parce qu'une conscience chrétienne ne peut passer là-dessus comme sur rien.
Le fer n’a pas reconnu les frères
On me dira que la nuit était noire, que la mêlée était confuse, et qu'il n'était pas donné à un homme, dans le tumulte, de distinguer l'Arménien du Turc. Cela est vrai. Les chrétiens d'Orient portent l'habit du pays, celui-là même que portaient leurs maîtres, et parlent des langues que nous n'entendons pas. Dans le noir, un manteau ressemble à un manteau, et un cri à un cri.
Mais si l'ignorance excuse la main, elle ne relève pas le mort. On dit — et je le crois, car la chose court tout le camp — que l'homme qui nous ouvrit la tour a perdu là son propre frère, tué par les nôtres qui ne pouvaient savoir. Celui qui nous a livré la ville a payé notre entrée du sang de son sang. Que répondrons-nous à cet homme, si ce n'est que nous ne l'avons pas voulu ?
Un sang qui pèse autrement
Qu'on m'entende bien : je ne mets pas sur le même plateau le Turc et le chrétien. Nous sommes venus de si loin, laissant nos terres et nos morts, pour délivrer les lieux saints de la main des Infidèles, et je tiens cette guerre pour l'œuvre de Dieu. Le sang de l'ennemi de la foi, versé les armes à la main, n'est pas ce qui trouble ma nuit.
Ce qui la trouble, c'est le sang de ceux qui partagent notre baptême. Ils priaient le même Christ que nous, sous d'autres rites et d'autres mots, et ils nous ont tendu la main contre le maître turc. Les avoir frappés, fût-ce sans le savoir, n'est pas un fait de guerre ordinaire : c'est une plaie faite au corps même dont nous sommes les membres. On ne lave pas cela d'un haussement d'épaules ni d'un butin partagé.
Et je crains que la faim de l'or n'y ait sa part. Les plus pauvres de l'ost, entrés en masse, se sont jetés sur tout ce qu'ils pouvaient prendre, en désordre, sans plus regarder la maison qu'ils forçaient. Là où le pillage mène la main, le discernement s'éteint le premier, et le prochain devient une proie comme une autre.
Ce qu’une conscience chrétienne demande
Je n'écris pas ceci pour semer le trouble dans l'ost à l'heure où l'on nous annonce une grande armée en marche. J'écris pour qu'on n'oublie pas les morts qui furent des nôtres, et pour qu'on ne se réjouisse pas de la victoire sans se souvenir de son prix.
Que les prêtres de l'ost disent des messes pour ces chrétiens du pays tombés sous nos coups, comme pour les nôtres. Que ceux qui ont frappé dans le noir, s'ils l'ignoraient, s'en confessent et fassent pénitence, car l'ignorance allège la faute mais ne l'efface pas. Et que demain, si Dieu nous garde dans cette ville et nous mène plus loin, nos gens apprennent à reconnaître, avant de frapper, le frère d'Orient qui nous ouvre ses portes.
Dieu nous a rendu Antioche. Rendons-lui, nous, un ost qui sache distinguer l'ennemi de la foi du frère qui la partage. Sans quoi nous aurons pris la ville de saint Pierre en y répandant le sang de ses fils.