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Le légat parti, l'empereur muet : notre serment aux Grecs tient-il encore ?

Un chevalier normand de l'ost prend la plume pour dire tout haut ce que beaucoup, ici, remâchent depuis le départ du légat Tatikios : les Grecs nous ont laissés seuls, et un serment n'oblige plus qui a été abandonné. La rédaction ouvre ses colonnes à ce débat qui divise le camp, sans le faire sien.

Foulque le Normand, chevalier à la suite du seigneur Bohémond, devant Antioche 16 février 1098 5 min de lecture

Je n'écris pas au nom des princes ni des clercs, mais au nom de ceux qui ont porté leurs armes tout l'hiver sous ces murs et qui ont enterré des compagnons morts de faim. Nous sommes venus de si loin pour délivrer les lieux saints, et nous voici plantés devant Antioche depuis le mois d'octobre, à ronger notre pain quand il en reste. Cela, nous l'avons accepté, car telle est la croix que nous avons prise.

Ce que je supporte moins, c'est le silence de Constantinople. Le légat que l'empereur des Grecs avait mis à notre suite, ce Tatikios, a plié bagage ce mois-ci et n'a plus reparu. Il avait de belles paroles à la bouche : il s'en allait, disait-il, hâter des vivres et le renfort de l'empereur, et nous rejoindre. Nous l'attendons encore. Je le dis comme je le pense : c'est un homme qui nous a abandonnés.

Chacun en juge à sa guise, et je sais que d'autres, dans le camp, ne veulent pas condamner si vite. Qu'ils me pardonnent : moi, je ne vois pas la mission, je vois la fuite.

Un légat qui s'en va et ne revient pas

On me dira que je ne sais pas le fond des choses, et c'est vrai. Nul, au camp, ne peut jurer pourquoi Tatikios est parti. Les uns parlent d'une mission auprès de l'empereur Alexis, les autres d'un homme qui a pris peur devant la famine et les Turcs. On raconte même qu'il aurait cru des seigneurs de l'ost prêts à lui ôter la vie. Je laisse chacun à son idée.

Mais qu'on me dise ce qui change, au fond, pour nous qui restons. Le légat des Grecs est parti quand l'hiver était le plus dur ; il a promis de revenir avec du pain et des soldats ; il n'est pas revenu, et aucune armée de l'empereur ne s'est montrée sur les hauteurs. Voilà les faits. Que Tatikios ait fui par peur, par ruse ou pour affaire, le résultat est le même : les Grecs ne sont plus à nos côtés, et c'est de nos seules mains, au bord du lac voici huit jours encore, que la troupe d'Alep a été rompue.

Le serment de Constantinople

On me rappellera le serment. Je ne l'ai pas oublié. À Constantinople, l'an dernier, nos princes ont juré à l'empereur des Grecs de lui remettre les villes qui furent siennes et que nous reprendrions aux Infidèles. Antioche est de celles-là : cité chrétienne d'Orient, siège de saint Pierre, perdue voici à peine une douzaine d'années. Le serment est réel, et je ne le nie pas — même si tous ne l'ont pas prêté de la même façon, et si l'on sait que le comte de Saint-Gilles s'y montra plus rétif que d'autres.

Mais un serment lie deux hommes, non un seul. L'empereur nous a promis des vivres, des guides, des renforts, et sa propre venue en armes. Où sont-ils ? Son légat s'est enfui ; son armée ne paraît pas ; nous mourons de faim sous des murs qu'il voulait rentrer dans son giron. Je dis, et je ne suis pas seul à le dire, que celui qui abandonne ses hommes jurés délie le premier le serment. Qui n'a pas tenu sa part ne peut réclamer la nôtre.

Que l'on m'entende bien : je ne prêche pas le parjure pour le plaisir de trahir. Je dis que la ville, si Dieu nous la donne, aura été gagnée par notre sang et non par l'or ni les soldats de Constantinople, et que nul n'aura le droit de venir en réclamer les clés après coup.

Se garder des Grecs

Je sais ce que l'on répondra : que ces mots divisent l'ost, qu'il ne faut pas se brouiller avec l'empereur tant que la route du retour et les vivres dépendent de lui. Le péril est réel, je l'accorde. Mais je préfère un camp qui parle franc à un camp qui se paie de mots grecs.

Nous avons appris à nos dépens ce que valent les promesses de Constantinople. On nous a menés jusqu'ici en nous jurant appui et amitié ; à l'heure du danger, l'appui s'est évanoui. Je ne demande pas qu'on tourne les armes contre les Grecs — Dieu nous garde d'une pareille folie tant que les Infidèles tiennent la place. Je demande seulement que nous cessions de nous croire tenus par ceux qui ne se tiennent plus à nous. C'est mon opinion, et je la signe.

Le contexte

L'ost tient le siège devant Antioche depuis le mois d'octobre 1097, après le franchissement du Pont de Fer sur l'Oronte ; la place, à triple enceinte et adossée au mont Silpius, a été jugée trop forte pour un assaut direct.

Avant de traverser ses terres, les chefs de la croisade avaient prêté à l'empereur Alexis Comnène, à Constantinople, un serment par lequel ils s'engageaient à lui remettre les anciennes villes de l'Empire reprises aux Turcs ; tous ne l'avaient pas juré dans les mêmes termes.

Le légat byzantin Tatikios, envoyé par l'empereur auprès de l'ost, a quitté le camp au cours de ce mois de février 1098 en promettant de revenir avec des vivres et des renforts, et n'y est pas reparu.

Huit jours plus tôt, le 9 février, la cavalerie de l'ost avait défait au bord du lac d'Antioche la seconde armée de secours turque, celle de Ridwan d'Alep.

État des informations

Ceci est une tribune d'opinion. La rédaction l'accueille comme l'expression d'un état d'esprit répandu au camp à la mi-février 1098, non comme un jugement établi : le motif du départ de Tatikios et les intentions de l'empereur demeurent inconnus, et le sort d'Antioche n'est pas joué. Le journal ne fait sienne ni la thèse de la désertion, ni celle de la rupture du serment.

Ce que l’on sait

  • Le légat byzantin Tatikios a quitté le camp de l'ost au cours du mois de février 1098 et n'y est pas revenu.
  • Les chefs de la croisade avaient prêté à l'empereur Alexis Comnène, à Constantinople en 1097, un serment portant sur la restitution des anciennes villes byzantines reprises aux Turcs.
  • À la mi-février 1098, aucune armée de secours envoyée par l'empereur Alexis n'est parvenue jusqu'au camp devant Antioche.

Ce que l’on ignore

  • Le motif réel du départ de Tatikios — mission auprès de l'empereur, prudence, peur ou abandon délibéré — n'est pas connu ; la thèse de la désertion défendue ici est une opinion, non un fait établi.
  • Les intentions véritables de l'empereur Alexis à l'égard de l'ost, et la question de savoir si un renfort impérial est en route, ne sont pas établies.
  • La portée juridique et morale du serment de Constantinople, et le point de savoir s'il oblige encore, sont l'objet d'un débat au camp et non d'une réponse tranchée.

Sources historiques utilisées

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Siège d'Antioche

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Article FR consulté pour le serment prêté à Alexis à Constantinople, le départ de Tatikios en février 1098 et l'argument, porté par Bohémond, selon lequel l'abandon de l'empereur invalidait le serment.

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Tatikios

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Article FR consulté pour le rôle de Tatikios auprès de l'ost, son départ vers Chypre en promettant de revenir avec des renforts, et les interprétations contradictoires de son geste (prudence, peur, crainte d'un attentat, abandon).

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Siege of Antioch

Wikipedia (contributors) · 2024

Article EN consulté pour recouper le départ de Tatikios, l'absence d'armée impériale au camp en février 1098 et le contexte du serment.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Tribune sur le légat grec

La rédaction d'Aujourd'hier · 1098

Cette tribune met en scène la voix d'un chevalier normand de l'ost ; elle porte un parti pris assumé et les biais de février 1098, que la rédaction rapporte sans les faire siens. Elle ne préjuge d'aucune suite.

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