Le légat parti, l'empereur muet : notre serment aux Grecs tient-il encore ?
Un chevalier normand de l'ost prend la plume pour dire tout haut ce que beaucoup, ici, remâchent depuis le départ du légat Tatikios : les Grecs nous ont laissés seuls, et un serment n'oblige plus qui a été abandonné. La rédaction ouvre ses colonnes à ce débat qui divise le camp, sans le faire sien.
Je n'écris pas au nom des princes ni des clercs, mais au nom de ceux qui ont porté leurs armes tout l'hiver sous ces murs et qui ont enterré des compagnons morts de faim. Nous sommes venus de si loin pour délivrer les lieux saints, et nous voici plantés devant Antioche depuis le mois d'octobre, à ronger notre pain quand il en reste. Cela, nous l'avons accepté, car telle est la croix que nous avons prise.
Ce que je supporte moins, c'est le silence de Constantinople. Le légat que l'empereur des Grecs avait mis à notre suite, ce Tatikios, a plié bagage ce mois-ci et n'a plus reparu. Il avait de belles paroles à la bouche : il s'en allait, disait-il, hâter des vivres et le renfort de l'empereur, et nous rejoindre. Nous l'attendons encore. Je le dis comme je le pense : c'est un homme qui nous a abandonnés.
Chacun en juge à sa guise, et je sais que d'autres, dans le camp, ne veulent pas condamner si vite. Qu'ils me pardonnent : moi, je ne vois pas la mission, je vois la fuite.
Un légat qui s'en va et ne revient pas
On me dira que je ne sais pas le fond des choses, et c'est vrai. Nul, au camp, ne peut jurer pourquoi Tatikios est parti. Les uns parlent d'une mission auprès de l'empereur Alexis, les autres d'un homme qui a pris peur devant la famine et les Turcs. On raconte même qu'il aurait cru des seigneurs de l'ost prêts à lui ôter la vie. Je laisse chacun à son idée.
Mais qu'on me dise ce qui change, au fond, pour nous qui restons. Le légat des Grecs est parti quand l'hiver était le plus dur ; il a promis de revenir avec du pain et des soldats ; il n'est pas revenu, et aucune armée de l'empereur ne s'est montrée sur les hauteurs. Voilà les faits. Que Tatikios ait fui par peur, par ruse ou pour affaire, le résultat est le même : les Grecs ne sont plus à nos côtés, et c'est de nos seules mains, au bord du lac voici huit jours encore, que la troupe d'Alep a été rompue.
Le serment de Constantinople
On me rappellera le serment. Je ne l'ai pas oublié. À Constantinople, l'an dernier, nos princes ont juré à l'empereur des Grecs de lui remettre les villes qui furent siennes et que nous reprendrions aux Infidèles. Antioche est de celles-là : cité chrétienne d'Orient, siège de saint Pierre, perdue voici à peine une douzaine d'années. Le serment est réel, et je ne le nie pas — même si tous ne l'ont pas prêté de la même façon, et si l'on sait que le comte de Saint-Gilles s'y montra plus rétif que d'autres.
Mais un serment lie deux hommes, non un seul. L'empereur nous a promis des vivres, des guides, des renforts, et sa propre venue en armes. Où sont-ils ? Son légat s'est enfui ; son armée ne paraît pas ; nous mourons de faim sous des murs qu'il voulait rentrer dans son giron. Je dis, et je ne suis pas seul à le dire, que celui qui abandonne ses hommes jurés délie le premier le serment. Qui n'a pas tenu sa part ne peut réclamer la nôtre.
Que l'on m'entende bien : je ne prêche pas le parjure pour le plaisir de trahir. Je dis que la ville, si Dieu nous la donne, aura été gagnée par notre sang et non par l'or ni les soldats de Constantinople, et que nul n'aura le droit de venir en réclamer les clés après coup.
Se garder des Grecs
Je sais ce que l'on répondra : que ces mots divisent l'ost, qu'il ne faut pas se brouiller avec l'empereur tant que la route du retour et les vivres dépendent de lui. Le péril est réel, je l'accorde. Mais je préfère un camp qui parle franc à un camp qui se paie de mots grecs.
Nous avons appris à nos dépens ce que valent les promesses de Constantinople. On nous a menés jusqu'ici en nous jurant appui et amitié ; à l'heure du danger, l'appui s'est évanoui. Je ne demande pas qu'on tourne les armes contre les Grecs — Dieu nous garde d'une pareille folie tant que les Infidèles tiennent la place. Je demande seulement que nous cessions de nous croire tenus par ceux qui ne se tiennent plus à nous. C'est mon opinion, et je la signe.