Doit-on croire à la lance de fer ?
Depuis six jours, une pointe de fer tirée du sol de Saint-Pierre passe pour la lance qui perça le flanc du Sauveur. Le camp veut y voir la main de Dieu ; le légat lui-même, dit-on, hésite. Un clerc de sa suite ouvre le débat. Le journal lui prête ses colonnes sans en faire sa parole.
Je parle en homme qui croit. Je ne doute ni des reliques ni des miracles, et je tiens que le Ciel visite les siens, surtout au fond de leur détresse. C'est pour cela, et non contre la foi, que je pose la question qui court aujourd'hui de tente en tente : cette pointe de fer que l'on a tirée voici six jours du sol de l'église Saint-Pierre est-elle vraiment la lance qui ouvrit le flanc de Notre-Seigneur ? Nul, ici, ne peut le prouver. Et j'ai peur qu'à force de le vouloir, nous ne prenions notre faim pour une preuve.
Rappelons les faits, tels que chacun peut les tenir. La ville est à nous depuis la nuit où une tour nous fut ouverte, mais la citadelle tient toujours au sommet, et voici que l'armée de Kerbogha, venue de Mossoul, nous enferme à son tour dans les murs que nous venions de prendre. On mange le cheval, puis le cuir. C'est dans cette ville affamée, où l'on jeûne autant par force que par piété, qu'un homme de l'ost provençal, du nom de Pierre, dit Barthélemy, a annoncé ses songes. Saint André, affirme-t-il, lui a montré l'endroit. On a creusé sous le chœur de Saint-Pierre ; cet homme est descendu dans la fosse, et il en est remonté avec le fer que l'on vénère aujourd'hui, remis aussitôt au comte Raymond de Saint-Gilles.
Que le camp s'en réjouisse, je le comprends, et je m'en réjouis avec lui, si Dieu l'a voulu. Mais réjouissance n'est pas certitude, et c'est ici qu'il faut poser la lampe et regarder.
Le doute vient de plus haut que moi
Que l'on ne me traite pas d'esprit fort. Le premier à hésiter n'est pas un clerc obscur : c'est l'évêque du Puy, Adhémar, que le pape a fait légat de cette armée et qui parle pour l'Église au milieu de nous. On rapporte qu'il ne croit guère à cette découverte, et pour une raison que nul ne peut écarter d'un revers de main : il dit avoir vu, à Constantinople, chez les Grecs, une lance tenue pour la vraie. Or il ne saurait y avoir deux fers qui percèrent le même flanc. Si celui de la ville des empereurs est le bon, que tenons-nous dans nos mains à Antioche ?
Voilà qui devrait suffire à retenir les plus prompts. Quand celui qui a charge d'âmes dans cette armée doute, le simple soldat ferait bien de ne pas être plus assuré que son pasteur. Le légat, dit-on, laisse pourtant l'ost s'y fier, parce que cela relève les courages. Je veux croire à sa prudence. Mais je crains le jour où l'on demandera à une relique douteuse ce qu'on n'ose plus demander à son propre bras.
Un pauvre homme, et l'heure bien choisie
Regardons maintenant celui par qui la chose est venue. Pierre Barthélemy n'est ni évêque, ni savant, ni homme de haut lignage : un homme de peu, attaché à la suite provençale, qui dit ses visions depuis l'hiver et à qui la vue, assure-t-on, se troublait naguère. Je ne le condamne pas : Dieu choisit souvent les petits pour confondre les grands, et l'humble berger entend parfois ce que le docteur n'entend point. Mais l'humilité d'un homme ne fait pas la vérité de ce qu'il rapporte, et il faut peser l'un sans préjuger de l'autre.
Ce qui me pèse, c'est l'heure. Cette lance ne sort pas de terre un jour ordinaire : elle en sort quand nous sommes enfermés, affamés, guettés par une armée qu'on nous dit sans nombre, et qu'il ne nous reste, pour tenir, que le courage. Une ville qui a faim est une ville qui voit des signes : la nuit, on montre du doigt le ciel ; l'autre jour, une étoile filante au-dessus du camp ennemi fut prise aussitôt pour un présage. Je n'accuse personne d'avoir menti. Je dis seulement qu'un signe tombé si à propos demande qu'on l'examine deux fois, non qu'on l'embrasse une seule.
Et je pose, sans y répondre, la question que les prudents se posent tout bas : cette pointe était-elle vraiment cachée là depuis le temps du Sauveur, ou quelqu'un l'y avait-il mise, sans mauvaise intention peut-être, pour que la main la trouvât ? Je n'en sais rien. C'est bien pourquoi je refuse de jurer que je sais.
Ce que la foi risque à trop demander
Qu'on ne se méprenne pas sur mon propos. Si cette lance est la vraie, je me prosternerai le premier, et je rendrai grâce d'avoir douté avant de croire, car la foi qui a pesé vaut mieux que la foi qui gobe. Mais si elle ne l'est pas, et que nous avons haussé nos courages sur un fer trouvé au fond d'un trou, alors nous aurons fait à Dieu l'injure de mettre son nom sur notre propre faiblesse.
La vraie relique n'a pas besoin qu'on la crie pour être sainte, et le Ciel n'a pas besoin d'un morceau de fer pour délivrer les siens, s'il le veut. Ce que je demande n'est pas qu'on jette la lance : c'est qu'on ne fasse pas d'elle la seule raison de tenir. Que l'on jeûne, que l'on prie, que l'on aiguise les armes ; et que l'on remette à Dieu, et non à une pointe de fer, le soin de dire, le moment venu, s'il était avec nous.
J'écris cela dans la ville assiégée, sans savoir ce que les jours prochains diront. Un clerc peut douter tout haut sans cesser de prier tout bas. C'est même, je crois, la seule manière honnête de croire.