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Doit-on croire à la lance de fer ?

Depuis six jours, une pointe de fer tirée du sol de Saint-Pierre passe pour la lance qui perça le flanc du Sauveur. Le camp veut y voir la main de Dieu ; le légat lui-même, dit-on, hésite. Un clerc de sa suite ouvre le débat. Le journal lui prête ses colonnes sans en faire sa parole.

Foulque, clerc lettré, dans la suite du légat, devant Antioche 20 juin 1098 6 min de lecture

Je parle en homme qui croit. Je ne doute ni des reliques ni des miracles, et je tiens que le Ciel visite les siens, surtout au fond de leur détresse. C'est pour cela, et non contre la foi, que je pose la question qui court aujourd'hui de tente en tente : cette pointe de fer que l'on a tirée voici six jours du sol de l'église Saint-Pierre est-elle vraiment la lance qui ouvrit le flanc de Notre-Seigneur ? Nul, ici, ne peut le prouver. Et j'ai peur qu'à force de le vouloir, nous ne prenions notre faim pour une preuve.

Rappelons les faits, tels que chacun peut les tenir. La ville est à nous depuis la nuit où une tour nous fut ouverte, mais la citadelle tient toujours au sommet, et voici que l'armée de Kerbogha, venue de Mossoul, nous enferme à son tour dans les murs que nous venions de prendre. On mange le cheval, puis le cuir. C'est dans cette ville affamée, où l'on jeûne autant par force que par piété, qu'un homme de l'ost provençal, du nom de Pierre, dit Barthélemy, a annoncé ses songes. Saint André, affirme-t-il, lui a montré l'endroit. On a creusé sous le chœur de Saint-Pierre ; cet homme est descendu dans la fosse, et il en est remonté avec le fer que l'on vénère aujourd'hui, remis aussitôt au comte Raymond de Saint-Gilles.

Que le camp s'en réjouisse, je le comprends, et je m'en réjouis avec lui, si Dieu l'a voulu. Mais réjouissance n'est pas certitude, et c'est ici qu'il faut poser la lampe et regarder.

Le doute vient de plus haut que moi

Que l'on ne me traite pas d'esprit fort. Le premier à hésiter n'est pas un clerc obscur : c'est l'évêque du Puy, Adhémar, que le pape a fait légat de cette armée et qui parle pour l'Église au milieu de nous. On rapporte qu'il ne croit guère à cette découverte, et pour une raison que nul ne peut écarter d'un revers de main : il dit avoir vu, à Constantinople, chez les Grecs, une lance tenue pour la vraie. Or il ne saurait y avoir deux fers qui percèrent le même flanc. Si celui de la ville des empereurs est le bon, que tenons-nous dans nos mains à Antioche ?

Voilà qui devrait suffire à retenir les plus prompts. Quand celui qui a charge d'âmes dans cette armée doute, le simple soldat ferait bien de ne pas être plus assuré que son pasteur. Le légat, dit-on, laisse pourtant l'ost s'y fier, parce que cela relève les courages. Je veux croire à sa prudence. Mais je crains le jour où l'on demandera à une relique douteuse ce qu'on n'ose plus demander à son propre bras.

Un pauvre homme, et l'heure bien choisie

Regardons maintenant celui par qui la chose est venue. Pierre Barthélemy n'est ni évêque, ni savant, ni homme de haut lignage : un homme de peu, attaché à la suite provençale, qui dit ses visions depuis l'hiver et à qui la vue, assure-t-on, se troublait naguère. Je ne le condamne pas : Dieu choisit souvent les petits pour confondre les grands, et l'humble berger entend parfois ce que le docteur n'entend point. Mais l'humilité d'un homme ne fait pas la vérité de ce qu'il rapporte, et il faut peser l'un sans préjuger de l'autre.

Ce qui me pèse, c'est l'heure. Cette lance ne sort pas de terre un jour ordinaire : elle en sort quand nous sommes enfermés, affamés, guettés par une armée qu'on nous dit sans nombre, et qu'il ne nous reste, pour tenir, que le courage. Une ville qui a faim est une ville qui voit des signes : la nuit, on montre du doigt le ciel ; l'autre jour, une étoile filante au-dessus du camp ennemi fut prise aussitôt pour un présage. Je n'accuse personne d'avoir menti. Je dis seulement qu'un signe tombé si à propos demande qu'on l'examine deux fois, non qu'on l'embrasse une seule.

Et je pose, sans y répondre, la question que les prudents se posent tout bas : cette pointe était-elle vraiment cachée là depuis le temps du Sauveur, ou quelqu'un l'y avait-il mise, sans mauvaise intention peut-être, pour que la main la trouvât ? Je n'en sais rien. C'est bien pourquoi je refuse de jurer que je sais.

Ce que la foi risque à trop demander

Qu'on ne se méprenne pas sur mon propos. Si cette lance est la vraie, je me prosternerai le premier, et je rendrai grâce d'avoir douté avant de croire, car la foi qui a pesé vaut mieux que la foi qui gobe. Mais si elle ne l'est pas, et que nous avons haussé nos courages sur un fer trouvé au fond d'un trou, alors nous aurons fait à Dieu l'injure de mettre son nom sur notre propre faiblesse.

La vraie relique n'a pas besoin qu'on la crie pour être sainte, et le Ciel n'a pas besoin d'un morceau de fer pour délivrer les siens, s'il le veut. Ce que je demande n'est pas qu'on jette la lance : c'est qu'on ne fasse pas d'elle la seule raison de tenir. Que l'on jeûne, que l'on prie, que l'on aiguise les armes ; et que l'on remette à Dieu, et non à une pointe de fer, le soin de dire, le moment venu, s'il était avec nous.

J'écris cela dans la ville assiégée, sans savoir ce que les jours prochains diront. Un clerc peut douter tout haut sans cesser de prier tout bas. C'est même, je crois, la seule manière honnête de croire.

Le contexte

Antioche a été prise dans la nuit du 2 au 3 juin par une tour livrée à l'ost ; la citadelle, au sommet du mont Silpius, tient encore.

Depuis le 9 juin, l'armée de Kerbogha, atabeg de Mossoul, assiège à son tour les croisés dans la ville, où la famine a repris.

Le 14-15 juin, une pointe de fer a été exhumée sous la cathédrale Saint-Pierre par Pierre Barthélemy, homme de l'ost provençal, et remise au comte Raymond de Saint-Gilles.

Adhémar de Monteil, évêque du Puy, est le légat du pape à la tête de l'armée depuis l'appel de Clermont.

État des informations

Le journal ouvre ses colonnes à un débat contemporain et documenté (le scepticisme d'Adhémar du Puy dès juin 1098) sans trancher lui-même l'authenticité de la lance. L'édition s'en tient à ce qui est connaissable au 20 juin 1098 et ne préjuge d'aucune épreuve à venir.

Ce que l’on sait

  • Une pointe de fer a bien été trouvée sous la cathédrale Saint-Pierre le 14-15 juin 1098 et remise à Raymond de Saint-Gilles ; sa découverte a galvanisé une armée affamée et assiégée par Kerbogha.
  • Le légat Adhémar du Puy s'est montré sceptique sur cette découverte, notamment parce qu'il tenait qu'une relique de la Sainte Lance existait déjà à Constantinople.
  • Pierre Barthélemy, homme de condition modeste rattaché au contingent provençal, rapportait des visions de saint André depuis l'hiver 1097-1098.

Ce que l’on ignore

  • Nul, en juin 1098, ne peut établir si cette pointe est réellement la lance de la Passion : la question reste ouverte et n'a été soumise à aucune épreuve à cette date.
  • Le mobile exact de Pierre Barthélemy et les circonstances précises de la découverte demeurent inconnus.
  • L'origine matérielle de l'objet est indéterminée : des historiens ont depuis émis l'hypothèse d'une relique byzantine antérieure, qui aurait pu être cachée dans l'église lors de la prise turque de la ville (1084-1085) puis retrouvée — hypothèse savante, non un fait d'époque.

Sources historiques utilisées

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Siège d'Antioche

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Récit du siège, du contre-siège de Kerbogha, de la découverte de la lance le 14-15 juin et du scepticisme d'Adhémar de Monteil.

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Siege of Antioch

Wikipedia (contributors) · 2024

Recoupement anglais sur la chronologie du siège et la Sainte Lance.

secondary

Peter Bartholomew

Wikipedia (contributors) · 2024

Statut modeste de Pierre Barthélemy, ses visions de saint André depuis décembre 1097, la découverte du 14 juin et le scepticisme contemporain (Adhémar, soupçon d'un fer apporté).

secondary

Adhemar of Le Puy

Wikipedia (contributors) · 2024

Rôle de légat, scepticisme envers la lance « parce qu'il savait qu'une telle relique existait déjà à Constantinople ».

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — tribune du 20 juin 1098

La rédaction d'Aujourd'hier · 2024

Foulque, clerc de la suite du légat, est une plume composite reconstituée. La tribune restitue un débat réel et contemporain (le doute d'Adhémar du Puy) au présent de juin 1098, sans anticiper aucune épreuve postérieure.

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