Sous Saint-Pierre, une pointe de fer tenue pour la Sainte Lance
Assiégés dans Antioche qu'ils viennent de prendre, affamés par l'ost de Kerbogha, les nôtres ont exhumé sous la cathédrale une lance de fer que l'on dit avoir percé le flanc du Sauveur. Le camp du comte de Toulouse y voit un signe du Ciel ; d'autres se taisent.
Maîtres d'Antioche depuis la nuit du 2 au 3 de ce mois, les pèlerins de la Croix s'y trouvent aujourd'hui enfermés à leur tour. À peine la ville prise, l'ost immense de Kerbogha, l'atabeg de Mossoul, s'est rangé sous les murs et devant les portes ; la citadelle du sommet, que tient encore le fils de Yaghi-Siyan, n'est pas tombée. Ce que nous avons fait subir aux gens de la place, l'ennemi nous le rend : les vivres manquent, le pain est hors de prix, et l'on dit que des hommes de peu quittent les rangs à la faveur de la nuit.
C'est dans ce dénuement qu'une nouvelle a couru le camp et l'a soulevé : la Sainte Lance, celle-là même dont le fer perça le côté de Notre-Seigneur en croix, dormirait sous nos pieds, dans la vieille église Saint-Pierre. Un pauvre pèlerin l'aurait appris du ciel ; on a creusé ; on a trouvé.
Un pèlerin, des voix, un lieu désigné
L'homme se nomme Pierre Barthélemy, gens de peu venu de Provence, à la suite du comte Raymond de Saint-Gilles. Depuis plusieurs jours, il assure que l'apôtre saint André lui est apparu et lui a montré, à l'intérieur d'Antioche, l'endroit où repose la lance qui ouvrit le flanc du Christ. L'apôtre, dit-il, lui a commandé d'en avertir les chefs et de remettre la relique au comte de Toulouse et à nul autre. Longtemps il a tu ces visions, se disant indigne ; la faim et la peur des jours présents lui auraient délié la langue.
Il n'est pas seul à rapporter de tels songes. Un clerc, Étienne de Valence, dit avoir vu en songe le Sauveur et sa Mère, et en avoir reçu des promesses de secours. Le quatorzième jour de ce mois, on a vu tomber du ciel, sur le camp des Infidèles, une lueur de feu que beaucoup, parmi nous, tiennent pour un présage favorable. Dans une ville affamée et cernée, ces récits passent de bouche en bouche et l'on s'y accroche.
On creuse sous la cathédrale Saint-Pierre
Sur la foi de ces révélations, on s'est mis à l'ouvrage dans l'église Saint-Pierre, ce sanctuaire que les Grecs tenaient avant que les Turcs ne prissent la ville. Plusieurs hommes ont creusé le sol du chœur une grande partie du jour, sous les yeux du comte de Toulouse et de ses clercs, sans rien trouver d'abord. Le soir venu, Pierre Barthélemy est descendu lui-même dans la fosse et en a retiré une pointe de fer, que l'on a aussitôt levée devant l'assistance.
Ceux qui étaient là disent la joie qui les a saisis, les larmes, les baisers donnés au fer. La pointe a été portée à Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, ainsi que la voix céleste l'avait, dit-on, commandé. Le récit de la découverte nous vient surtout des clercs de sa maison, qui étaient présents et n'en démordent pas.
Un signe pour le camp, des réserves chez d'autres
Dans les rangs provençaux, l'effet a été immense. Beaucoup y lisent la preuve que Dieu n'a pas abandonné son armée dans l'épreuve, et l'on parle déjà de la relique comme d'une enseigne à porter en tête si l'on doit sortir contre Kerbogha. La délivrance de Jérusalem, but de tout ce pèlerinage, semble un instant moins lointaine à ceux qui souffrent devant ces murs.
Tous pourtant ne partagent pas cette assurance. On rapporte que l'évêque du Puy, Adhémar de Monteil, légat du pape et guide spirituel de l'ost, garde ses distances : il aurait dit avoir vu à Constantinople une lance vénérée comme celle de la Passion, et ne se hâte pas de reconnaître celle-ci. D'autres, à voix basse, se demandent d'où sort ce fer et s'il ne dormait pas là depuis longtemps. Le journal ne tranche pas : il rapporte ce que le camp croit et ce que d'autres taisent.