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Entre le fleuve et le lac, la seconde armée de secours taillée en pièces

Venue d'Alep pour délivrer Antioche, l'armée de Ridwan a été surprise et rompue par la cavalerie de l'ost, coincée sur un terrain trop étroit. Au même moment, le départ du légat grec Tatikios laisse le camp perplexe.

Garin de Vézelay, clerc à la suite de l'ost, devant Antioche 12 février 1098 5 min de lecture
Enluminure médiévale d'un chevalier en armure chargeant lance baissée sur des hommes d'armes à pied armés d'arbalètes, scène de bataille.
Enluminure, « Bataille d'Antioche » (1098), Guillaume de Tyr, Histoire d'Outremer, France, XIVe siècle — BnF, ms. Français 2824, fol. 26v — domaine public (Wikimedia Commons).

Dieu a de nouveau protégé les siens. Pour la seconde fois depuis que nos princes tiennent le siège devant Antioche, une armée turque venue au secours de la place a été mise en déroute. Voici trois jours, le neuf de ce mois de février, les cavaliers de l'ost sont tombés sur les Infidèles entre l'Oronte et le grand lac, et les ont rompus.

Après la troupe de Duqaq de Damas, repoussée à la fin de décembre du côté de Harenc, c'est cette fois Ridwan, maître d'Alep, qui s'était mis en marche pour lever notre siège. On disait sa troupe forte de plusieurs milliers de cavaliers, grossie d'émirs de la contrée. Nos princes, avertis de son approche, ont résolu de ne pas l'attendre sous les murs, où la garnison de Yaghi-Siyan aurait pu leur tomber dans le dos.

La faim de l'hiver a fait périr tant de chevaux que l'on n'a pu réunir qu'une poignée de chevaliers en état de charger — quelques centaines à peine, montés qui sur un roussin, qui sur une bête de somme. Pour cette fois, chose nouvelle, les princes ont remis à un seul le commandement de toute cette cavalerie : le seigneur Bohémond, qui a rangé les siens en plusieurs échelons et gardé le dernier en réserve.

Un terrain qui a servi les nôtres

Le lieu a fait le reste. Entre le cours de l'Oronte et les eaux du lac, la bande de terre est étroite et bordée de marécages. La multitude de Ridwan, qui aurait dû nous accabler par le nombre, n'a pu s'y déployer : il lui fallait combattre sur un front resserré, où l'avantage de ses cavaliers ne valait plus rien.

Nos gens ont chargé les premières lignes turques de flanc. Quand la mêlée a pesé et que les Infidèles ont cru l'emporter sur nos escadrons épuisés, le seigneur Bohémond a lancé la réserve qu'il tenait en main. Le choc a suffi : la troupe d'Alep, prise en désordre, s'est débandée et a fui vers Harenc, poursuivie et taillée en pièces. On dit nos pertes légères et celles de l'ennemi lourdes, sans qu'on puisse encore en donner le compte.

Dans le camp, on tient cette victoire pour un signe. Les chevaux pris à l'ennemi sont bienvenus, car les nôtres manquent cruellement. Le siège, lui, continue : la ville de Yaghi-Siyan tient toujours ses murs et sa haute citadelle, et la famine ne relâche pas les assiégeants autant que les assiégés.

Le légat grec a quitté le camp

Une autre nouvelle trouble les esprits. Tatikios, le capitaine envoyé par l'empereur de Constantinople pour accompagner l'ost au nom des Grecs, a quitté le camp et n'est pas revenu. On l'a vu partir avec ses gens ; il aurait promis de hâter des vivres et le renfort de l'empereur, et de nous rejoindre.

Nul ne sait dire au vrai pourquoi il s'en est allé. Les uns parlent d'une mission auprès d'Alexis, les autres d'un homme qui a pris peur devant la faim et les Turcs. Quelques-uns, plus rudes, murmurent le mot de trahison et disent qu'il a abandonné la croix. Nous ne trancherons pas : nous rapportons ce qu'on dit, et nous attendons son retour — ou son silence.

Le contexte

L'ost tient le siège devant Antioche depuis le mois d'octobre, après le franchissement du Pont de Fer sur l'Oronte ; la place, à triple enceinte et adossée au mont Silpius, a été jugée trop forte pour un assaut direct.

Antioche, ancien siège de saint Pierre et cité chrétienne d'Orient, est tombée aux mains des Turcs seldjoukides voici une douzaine d'années à peine.

C'est la seconde armée turque venue lever le siège : la première, celle de Duqaq de Damas, avait été repoussée vers Harenc à la fin de décembre.

L'hiver a été rude : la faim a décimé les chevaux, poussé des gens de l'ost à déserter, et l'on a dû ramener de force ceux qui tentaient de fuir.

État des informations

Cette édition s'en tient à ce qui est connaissable au camp à la mi-février 1098 : une victoire au bord du lac, un légat parti sans explication, un siège qui dure. Elle ne préjuge de rien de ce qui n'est pas encore advenu.

Ce que l’on sait

  • Le 9 février 1098, l'armée d'Alep conduite par Ridwan a été défaite par la cavalerie de l'ost sur le terrain resserré entre l'Oronte et le lac d'Antioche, puis poursuivie vers Harenc.
  • Le commandement de la cavalerie croisée avait été confié pour l'occasion à Bohémond de Tarente seul.
  • Le légat byzantin Tatikios a quitté le camp au cours de ce mois de février et n'y est pas revenu.
  • Le siège se poursuit : Antioche et sa citadelle tiennent toujours, et la famine frappe les deux camps.

Ce que l’on ignore

  • Le motif réel du départ de Tatikios (mission auprès de l'empereur, prudence, peur ou abandon) n'est pas connu.
  • L'effectif exact de l'armée de Ridwan comme le compte des pertes des deux côtés ne sont pas établis ; les nombres avancés relèvent de l'estimation.
  • On ignore quand, et si, un renfort de l'empereur Alexis parviendra jusqu'au camp.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège d'Antioche

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Article FR consulté pour le déroulé du siège, la bataille du 9 février 1098, la famine hivernale et le départ de Tatikios.

secondary

Battle of the Lake of Antioch

Wikipedia (contributors) · 2024

Article EN consulté pour la tactique (commandement unique de Bohémond, échelons et réserve, terrain entre l'Oronte et le lac), les effectifs estimés et la poursuite jusqu'à Harenc.

secondary

Siege of Antioch

Wikipedia (contributors) · 2024

Article EN consulté pour recouper le contexte du siège, les armées de secours et le départ contesté de Tatikios.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Le lac d'Antioche

La rédaction d'Aujourd'hier · 1098

Les formulations « à chaud » de cette une imitent la voix d'un correspondant latin de la croisade ; elles portent les biais et l'horizon de savoir de février 1098 et ne préjugent d'aucune suite.

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