Entre le fleuve et le lac, la seconde armée de secours taillée en pièces
Venue d'Alep pour délivrer Antioche, l'armée de Ridwan a été surprise et rompue par la cavalerie de l'ost, coincée sur un terrain trop étroit. Au même moment, le départ du légat grec Tatikios laisse le camp perplexe.
Dieu a de nouveau protégé les siens. Pour la seconde fois depuis que nos princes tiennent le siège devant Antioche, une armée turque venue au secours de la place a été mise en déroute. Voici trois jours, le neuf de ce mois de février, les cavaliers de l'ost sont tombés sur les Infidèles entre l'Oronte et le grand lac, et les ont rompus.
Après la troupe de Duqaq de Damas, repoussée à la fin de décembre du côté de Harenc, c'est cette fois Ridwan, maître d'Alep, qui s'était mis en marche pour lever notre siège. On disait sa troupe forte de plusieurs milliers de cavaliers, grossie d'émirs de la contrée. Nos princes, avertis de son approche, ont résolu de ne pas l'attendre sous les murs, où la garnison de Yaghi-Siyan aurait pu leur tomber dans le dos.
La faim de l'hiver a fait périr tant de chevaux que l'on n'a pu réunir qu'une poignée de chevaliers en état de charger — quelques centaines à peine, montés qui sur un roussin, qui sur une bête de somme. Pour cette fois, chose nouvelle, les princes ont remis à un seul le commandement de toute cette cavalerie : le seigneur Bohémond, qui a rangé les siens en plusieurs échelons et gardé le dernier en réserve.
Un terrain qui a servi les nôtres
Le lieu a fait le reste. Entre le cours de l'Oronte et les eaux du lac, la bande de terre est étroite et bordée de marécages. La multitude de Ridwan, qui aurait dû nous accabler par le nombre, n'a pu s'y déployer : il lui fallait combattre sur un front resserré, où l'avantage de ses cavaliers ne valait plus rien.
Nos gens ont chargé les premières lignes turques de flanc. Quand la mêlée a pesé et que les Infidèles ont cru l'emporter sur nos escadrons épuisés, le seigneur Bohémond a lancé la réserve qu'il tenait en main. Le choc a suffi : la troupe d'Alep, prise en désordre, s'est débandée et a fui vers Harenc, poursuivie et taillée en pièces. On dit nos pertes légères et celles de l'ennemi lourdes, sans qu'on puisse encore en donner le compte.
Dans le camp, on tient cette victoire pour un signe. Les chevaux pris à l'ennemi sont bienvenus, car les nôtres manquent cruellement. Le siège, lui, continue : la ville de Yaghi-Siyan tient toujours ses murs et sa haute citadelle, et la famine ne relâche pas les assiégeants autant que les assiégés.
Le légat grec a quitté le camp
Une autre nouvelle trouble les esprits. Tatikios, le capitaine envoyé par l'empereur de Constantinople pour accompagner l'ost au nom des Grecs, a quitté le camp et n'est pas revenu. On l'a vu partir avec ses gens ; il aurait promis de hâter des vivres et le renfort de l'empereur, et de nous rejoindre.
Nul ne sait dire au vrai pourquoi il s'en est allé. Les uns parlent d'une mission auprès d'Alexis, les autres d'un homme qui a pris peur devant la faim et les Turcs. Quelques-uns, plus rudes, murmurent le mot de trahison et disent qu'il a abandonné la croix. Nous ne trancherons pas : nous rapportons ce qu'on dit, et nous attendons son retour — ou son silence.