Devant Antioche, la faim commande
Deux mois et demi que l'ost campe sous les murs, et c'est le ventre qui décide désormais. Les chevaux tombent, des hommes désertent, tandis que deux attaques des Infidèles ont été rejetées.
Il y a plus de dix semaines que nous avons franchi le Pont de Fer sur l'Oronte et dressé nos tentes devant Antioche. La place est trop vaste et trop haute pour un assaut ; il a fallu se résoudre au siège. Mais l'hiver s'est abattu sur le camp, et ce n'est plus le Turc qui nous fait le plus de mal : c'est la faim.
Le pays alentour a été mangé jusqu'à la dernière gerbe. Les vivres qu'on trouve encore se paient à prix d'or, et beaucoup n'ont plus de quoi les payer. On enterre chaque jour des pauvres gens que le manque a épuisés ; on ne saurait en dire le nombre au juste, mais nul dans l'ost ne prétend que la perte soit légère.
Que Dieu, qui nous a menés jusqu'ici pour la délivrance de Jérusalem, nous garde dans cette épreuve : c'est la prière de tout le camp.
Les chevaux fauchés par la disette
Le plus dur à voir, pour les chevaliers, c'est l'état des montures. La faim ne frappe pas que les hommes : faute de fourrage, les chevaux tombent en grand nombre, et l'on dit qu'il n'en reste plus qu'une poignée en état de porter un homme d'armes en bataille. Tel qui vint de son fief avec plusieurs destriers marche aujourd'hui à pied.
On m'assure que des chevaliers, réduits à rien, ont mangé de la chair de leurs propres bêtes crevées. Je le rapporte comme on me l'a dit, sans pouvoir en jurer. Ce qui est sûr, c'est que la perte des chevaux inquiète les barons plus encore que celle des vivres : sans cavalerie, comment tenir tête au Turc en rase campagne ?
Ceux qui fuient et qu'on ramène
La misère en a jeté quelques-uns sur les chemins. Ces jours-ci, on a su que des hommes s'étaient enfuis du camp de nuit, et parmi eux des noms qu'on n'attendait pas. Pierre l'Ermite lui-même, qui prêcha la route de Jérusalem par tant de villes, aurait quitté l'ost ; et avec lui Guillaume, dit le Charpentier, seigneur de renom.
On a envoyé après eux, et on les a ramenés de force au camp. Le Charpentier, dit-on, a dû jurer de ne plus abandonner l'armée ; Pierre a été repris en grâce, mais son crédit dans l'ost en sort abaissé. La honte de ces fuites pèse sur tous, car si les grands flanchent, que feront les petits ?
Deux attaques repoussées
Tout n'est pas noir, pourtant. Vers la fin du mois passé, le gouverneur Yaghi-Siyan, qui tient la ville pour les Turcs, a fait une sortie contre le camp de Raymond, comte de Saint-Gilles, dressé de l'autre côté du fleuve. Le comte, un moment bousculé, a rétabli les siens et rejeté les Infidèles dans leurs murs.
Presque en même temps, on a appris qu'une armée venait de Damas au secours de la place. Bohémond et Robert, comte de Flandre, sont allés à sa rencontre avec ce qu'on avait de gens en état de combattre. Ils l'ont taillée en pièces et contrainte à rebrousser chemin. Le lieu du choc se dit tantôt vers Harenc, tantôt vers Albara ; je le donne sous réserve, n'y ayant point été. On regrette seulement que la bataille n'ait guère rapporté de vivres au camp affamé.
Le ciel, ces jours-là, a paru se mêler de nos affaires : une terre a tremblé, et une lueur rouge a couru dans la nuit. Les uns y voient un avertissement pour nos péchés, les autres un présage funeste pour l'ennemi. Chacun en juge selon sa crainte ou son espérance.