Devant Antioche, la faim au ventre : un sergent de l’ost raconte l’hiver
Voici bientôt trois mois que l’armée du Christ campe sous les murs d’Antioche, et l’hiver y est cruel. Les vivres manquent, les chevaux tombent, et des hommes disparaissent dans la nuit. Nous avons donné la parole à l’un de ces sergents à pied qui tiennent le siège sans être de la chevalerie : il dit la faim, le froid, les camarades qui s’en vont, et cette foi qui vacille sans jamais rompre tout à fait.
Voici bientôt trois mois que l’armée du Christ campe sous les murs d’Antioche, et l’hiver du Levant s’est révélé plus rude qu’aucun ne l’avait annoncé. Les vivres, d’abord abondants dans une contrée grasse, viennent à manquer : la terre a été mangée à plusieurs journées à la ronde, les fourrageurs doivent aller loin au péril de leur vie, et le pain se vend à prix d’or aux mains des chrétiens du pays. Les chevaux tombent faute de fourrage, et des hommes, la nuit, disparaissent du camp.
Pour dire cette épreuve du côté de ceux qui la subissent le plus durement, nous avons donné la parole à un sergent à pied, homme du rang sans cheval ni terre. Son propos porte la faim, le froid, le découragement et la foi mêlés. Nous le restituons pour ce qu’il est — la voix d’un simple soldat, non celle d’un chef — et nous rappelons que nul, à cette heure, ne peut dire ce qu’il adviendra de ce siège.
Un sergent à pied de l’ost, homme de commune sans terre ni cheval
Celui qui parle ici est un homme du rang, un sergent à pied venu d’Occident à la suite de son seigneur, sans terre, sans cheval et sans grand bien. Il a requis que son nom ne fût pas dit, la honte et la peur rôdant au camp par ces temps de disette. Nous restituons son propos comme le témoignage d’un simple soldat de la basse condition, non comme la parole d’un chef : c’est le siège vu d’en bas, du côté de ceux qui creusent, montent la garde et meurent de faim les premiers. Personnage composite reconstitué d’après ce que rapportent les gens de l’ost : ses paroles ne sont pas des citations authentiques et il ne préjuge en rien de ce qui adviendra.
Voici bientôt trois mois que l’ost campe sous ces murs. Dis-nous d’abord ce qu’est ta vie ici, à toi qui n’es pas de la chevalerie.
Je suis sergent à pied, monseigneur, un homme de peu. Je n’ai ni cheval ni terre là-bas, seulement mes deux bras et la foi qui m’a mis en chemin. Ma vie au camp, c’est la pelle et la lance : on creuse des fossés, on charrie du bois, on monte la garde la nuit contre les sorties de la ville, et le reste du temps on cherche à manger. Nous logeons sous des abris de branches et de peaux, la boue jusqu’aux chevilles, car nul n’avait dit que l’hiver serait si dur en ce pays. On nous l’avait promis chaud, ce pays du Levant. Nous grelottons comme jamais nous n’avons grelotté chez nous.
On dit que les vivres manquent. Qu’est-ce qu’on mange, ici, quand il n’y a plus rien ?
On mange ce qu’on trouve, et l’on trouve chaque jour moins. Au début, la contrée était grasse : il y avait des blés, des vignes, des vergers, des bêtes dans les fermes abandonnées. Nous avons tout pris, tout mangé, et à présent la terre est nue à plusieurs journées à la ronde. Ceux qui vont au fourrage doivent aller loin, toujours plus loin, et beaucoup ne reviennent pas, tombés dans quelque embuscade des Turcs. Le pain, quand il y en a, se vend à des prix de folie. Ce sont des chrétiens du pays, des Arméniens et des Syriens, qui nous en apportent par les sentiers de la montagne, mais ils le font payer si cher qu’un pauvre homme comme moi n’y peut prétendre. Un morceau de pain vaut ici plus que je ne gagnais en un mois là-bas.
Et quand il n’y a même plus cela ?
Alors on ronge ce qu’en temps ordinaire on ne regarderait pas. Des racines qu’on arrache dans les champs gelés, des chardons, des tiges, l’écorce des figuiers, des herbes dont on ne sait seulement pas le nom. J’ai vu des hommes faire bouillir des cuirs, des courroies, tout ce qui a été bête un jour. On mange les têtes et les entrailles quand une bête est abattue, on ne jette plus rien. La faim vous ôte le dégoût, monseigneur ; elle vous l’ôte tout entier. Celui qui n’a pas eu le ventre vide huit jours d’affilée ne sait pas ce qu’un homme peut porter à sa bouche.
Tu parles des bêtes qu’on abat. Les chevaux de l’armée y passent-ils aussi ?
Ils y passent, oui, et c’est grande pitié. Les chevaux tombent d’eux-mêmes, faute de fourrage, ou on les saigne avant qu’ils ne crèvent pour n’en pas perdre la chair. Les ânes, les mulets, les bêtes de somme, tout ce qui porte poil est bon désormais. Pour un chevalier, voir mourir son destrier, c’est presque comme perdre un frère d’armes, et il n’en reste plus guère au camp de ces grandes montures : là où l’on en comptait des multitudes à notre départ, il en survit à cette heure bien peu, et les seigneurs se les disputent. Sans chevaux, comment charger les Turcs le jour où il faudra les combattre en rase campagne ? C’est là un souci qui ronge les chefs autant que la faim nous ronge le ventre.
On raconte que des hommes s’en vont la nuit. Est-ce vrai ?
C’est vrai, et cela se voit chaque matin. Au réveil, il manque des visages. Des hommes se glissent hors du camp à la faveur du noir, seuls ou par petites bandes, et prennent le chemin de la mer ou de la montagne pour tenter de regagner leur pays. On les appelle les cordes qui filent, à cause de ceux qu’on dit se laisser couler par-dessus les défenses. Je ne les juge pas tous, monseigneur. Il y en a qui n’en pouvaient plus, de vrais pauvres à bout de forces. Mais quand ce sont des hommes de renom qui flanchent, alors le cœur manque à tous les autres, car on se dit : si celui-là s’en va, que devons-nous espérer, nous ?
Ces départs, comment sont-ils vus par ceux qui restent ? Et par les chefs ?
Les chefs les tiennent pour une honte et une trahison de la croix, et ils ne les laissent pas faire quand ils le peuvent. On envoie des cavaliers derrière les fuyards, on les ramène de force, et l’on fait jurer à ceux qu’on rattrape de ne plus abandonner la sainte entreprise. On veut faire un exemple pour que d’autres n’aient pas la tentation. Parmi nous, ceux qui restent, il y a de la colère contre les fuyards, mais aussi, je l’avoue, une secrète envie, les mauvais jours. Nous avons tous fait le vœu d’aller jusqu’à Jérusalem ; celui qui rompt ce vœu, on le méprise le jour, et la nuit on rêve parfois d’en faire autant. Puis le matin revient, et l’on reprend la pelle.
La ville, elle, est là devant vous, énorme. La voyez-vous ? Vous nargue-t-elle ?
Elle est là, immense, adossée à sa montagne, avec ses murailles qui montent jusqu’aux nuées et ses tours qu’on ne compte pas. On ne peut pas l’encercler tout entière, elle est trop grande ; par les côtés de la montagne, il entre et il sort du monde et des vivres, tandis que nous, nous jeûnons. Les Turcs, du haut des remparts, nous regardent souffrir et nous crient des railleries. Leur seigneur, celui qu’on nomme Yaghi-Siyan, lance parfois ses hommes hors des portes pour tomber sur nos gardes et nous tuer du bétail humain. Voilà quelques jours à peine, ils sont sortis en force contre le camp du comte de Saint-Gilles, et il a fallu les repousser durement. Vivre le ventre vide sous les yeux d’un ennemi bien nourri, c’est une épreuve que je ne souhaite à personne.
Vous a-t-on dit qu’une armée turque venait vous secourir la ville ? La peur court-elle au camp ?
On dit tout et son contraire, monseigneur. Il y a peu, le bruit a couru qu’un grand seigneur turc, un roi de Damas à ce qu’on disait, marchait sur nous pour dégager la place. Nos seigneurs sont allés au-devant de lui, du côté du midi, pendant qu’ils cherchaient aussi des vivres, et ils s’en sont retournés en disant l’avoir mis en fuite ; mais ils sont revenus les mains presque vides, sans le blé qu’on espérait. Depuis, on prétend que le mauvais temps l’a fait rebrousser chemin, ou la crainte de nos armes, nul ne sait au vrai. Chez nous autres, la peur ne dort jamais tout à fait : à chaque nuage de poussière à l’horizon, on croit voir fondre sur nous toute l’Asie. Mais nul ne sait ce qui viendra, ni quand, ni combien ils seront.
Dans cette misère, la foi tient-elle ? On vous dit venus pour Dieu ; Dieu semble bien loin quand on a faim.
Elle tient, monseigneur, mais je ne vous mentirai pas : elle vacille. Il y a des heures, la nuit, le ventre creux, où l’homme se demande pourquoi le Seigneur laisse mourir de faim ceux-là mêmes qui ont pris la croix pour Lui. J’ai entendu des murmures que je n’ose répéter, des hommes accusant le Ciel de les avoir menés si loin pour les abandonner. Et puis le jour revient, et l’on se reprend. On se dit que cette épreuve nous est envoyée pour nos péchés, que le chemin de Jérusalem devait être un chemin de souffrance, et que se plaindre serait manquer de foi. La faim n’a pas encore tué en moi l’espérance ; elle la met à la question, voilà tout.
Le clergé, les évêques, que font-ils pour soutenir les cœurs ?
Ils nous font jeûner et prier, ce qui prête à sourire quand on ne mange déjà plus, mais ils disent que la disette est un châtiment de nos fautes et qu’il faut l’apaiser par la pénitence. On fait des processions dans la boue, on chante, on confesse, on chasse du camp les désordres et les femmes de mauvaise vie, car on tient que nos péchés attirent sur nous la colère d’en haut. Le légat, l’évêque du Puy, presse les seigneurs de tenir bon et de ne pas se diviser. Voici peu, la terre a tremblé sous nos pieds une nuit, et le ciel s’est embrasé d’une clarté rouge la nuit d’après : les uns y ont vu un signe de la faveur de Dieu, les autres un présage de malheur. Chacun lit le Ciel selon sa peur ou son espérance.
Toi, homme du rang, sans cheval ni terre : souffres-tu plus que les grands seigneurs ?
Assurément, monseigneur, et cela n’est un secret pour personne. La faim ne frappe pas également. Les grands ont encore leurs réserves, leurs bêtes, de quoi acheter le pain rare à prix d’or ; ils maigrissent, mais ils ne meurent pas. Ce sont les pauvres qui tombent les premiers, les valets, les sergents, les gens de pied, tout le menu peuple de l’ost. C’est nous qui creusons, nous qui montons la garde dans le froid, nous qui allons au fourrage sous les flèches, et nous qui n’avons rien à mettre sous la dent au retour. Je ne m’en plains pas contre mes seigneurs : il en va ainsi partout, à la guerre comme au village. Mais quand on demandera plus tard combien il en est mort à Antioche, qu’on sache que ce furent surtout les petits.
Malgré tout, tu es encore là. Qu’est-ce qui te retient de partir comme les autres ?
Le vœu, monseigneur, et la honte. J’ai pris la croix et juré d’aller jusqu’au Saint-Sépulcre ; rompre ce serment, ce serait me damner, et je n’ai pas fait tout ce chemin pour perdre mon âme si près du but. Et puis, où irais-je ? Le pays derrière nous est aussi nu que celui-ci, la mer est loin, les Turcs partout. Mieux vaut mourir la face tournée vers Jérusalem que le dos tourné à Dieu sur quelque sentier. Je reste parce que je crois encore que nous entrerons dans cette ville et que la route de la Terre sainte s’ouvrira. Comment cela se fera, et quand, je n’en sais rien, et je me défie de ceux qui prétendent le savoir. Pour l’heure, je serre ma ceinture d’un cran, je reprends la garde, et je prie que le pain revienne avant que je ne tombe.