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« La ville prise n'a pas trié les siens » — une chrétienne d'Antioche raconte la nuit du sac

L'ost célèbre la délivrance d'Antioche. Mais la cité tombée comptait aussi des chrétiens d'Orient, qui vivaient là sous le gouverneur turc. Nous avons voulu entendre l'une d'eux, qui a traversé la nuit du 2 au 3 juin et vu périr les siens dans la même tuerie que les Turcs.

Propos recueillis par Renaud de Clari, clerc à la suite de l'ost, dans Antioche prise, par le truchement d'un drogman 7 juin 1098 8 min de lecture

Antioche est aux mains de l'ost depuis la nuit du deux au trois de ce mois. Nos chroniqueurs disent la délivrance d'une cité de saint Pierre, longtemps tenue par les Turcs. Mais cette cité n'était pas vide de chrétiens : Grecs, Arméniens, Syriaques y demeuraient, mêlés aux musulmans, sous la main du gouverneur Yaghi-Siyan. Quand la ville est tombée, la tuerie n'a pas fait le partage entre les uns et les autres.

Nous avons demandé à l'une de ces chrétiennes du pays de nous dire ce qu'elle a vécu. Elle a perdu des siens dans la nuit du sac. Nous rapportons ses paroles telles qu'un drogman nous les a rendues, sans les redresser au goût de l'ost.

Grand entretien

Une habitante chrétienne d'Antioche (personnage composite)

Ce témoin est un personnage composite reconstitué : il ne restitue pas les mots d'une personne unique et identifiée, mais rassemble, dans une seule voix vraisemblable, ce que rapportaient les chrétiens d'Orient d'Antioche — Grecs, Arméniens, Syriaques — au lendemain de la prise. Les faits qu'il énonce sont ceux qu'on tient pour établis à la date ; sa parole n'est pas une pièce d'archive.

Qui es-tu, et depuis quand vis-tu dans cette ville ?

Je suis née ici, entre ces murs, comme ma mère avant moi. Nous sommes chrétiens, de la langue des Syriens ; j'avais aussi des parents arméniens par mon mari, et des voisins grecs de l'autre côté de la rue. Antioche n'a jamais été d'une seule sorte de gens. On y priait le Christ dans plusieurs langues, et l'on vivait porte à porte avec les musulmans et les Turcs de la garnison. C'était notre ville à tous, avec ses marchés, ses églises, sa grande maison de saint Pierre.

Comment viviez-vous, chrétiens du pays, sous le gouverneur turc pendant que l'ost tenait le siège ?

Mal, à mesure que le siège durait. Tant que les vôtres n'étaient pas là, on nous laissait à nos églises et à notre négoce, moyennant l'impôt. Mais quand votre armée est venue camper devant nos portes, le gouverneur a cessé de nous croire. Il tenait tout chrétien pour un traître possible, une porte qui pouvait s'ouvrir dans son dos. Il a fait jeter en prison notre patriarche des Grecs, celui qu'on nomme Jean ; on a chassé hors des murs beaucoup de Grecs et d'Arméniens de bonne maison ; la grande église de saint Pierre a été souillée, on m'a dit qu'on y logeait des bêtes. Nous, gens de langue syrienne, on nous a laissés, mais sous l'œil, la peur au ventre.

Pourquoi n'êtes-vous pas partis, alors ?

Partir pour aller où ? Dehors, c'était votre camp et la famine ; dedans, la famine aussi et la méfiance. On ne quitte pas la maison de ses morts et l'autel de sa paroisse sur un ordre. Beaucoup ont espéré que le siège finirait par un accord, comme il en va souvent, et qu'on nous laisserait tranquilles. Nous avons attendu. C'est ce que font les petites gens : ils attendent, et ils prient que la chose passe au-dessus d'eux.

Dis-nous la nuit du deux au trois. Qu'as-tu entendu, qu'as-tu vu ?

D'abord des cris sur les hauts remparts, du côté du levant, là où passe la montagne. Puis des cornes, des voix étrangères, une rumeur qui descendait des murs vers les rues comme une eau qui crève une digue. On a compris que la ville était forcée. Mon mari a barré la porte, on a éteint la lampe, on s'est serrés dans le fond de la maison avec les enfants. On entendait courir, frapper, hurler dans la ruelle. Des torches passaient sous la porte. On priait tout bas pour que cela ne s'arrête pas chez nous.

Les hommes qui prenaient la ville, faisaient-ils le partage entre chrétiens et musulmans ?

Non. Voilà ce qu'il faut que vous écriviez, si vous êtes honnêtes. Dans la nuit, dans une rue étroite, à la lueur d'une torche, on ne lit pas la foi sur un visage. Nous portons les mêmes habits que nos voisins turcs, la même barbe aux hommes, les mêmes voiles aux femmes ; nous parlons la langue du pays, qui n'est pas la vôtre. Vos soldats frappaient ce qui bougeait. Ils tuaient le Turc et le chrétien du même fer, sans le savoir, ou sans prendre le temps de le savoir. La ville prise n'a pas trié les siens.

As-tu perdu des tiens cette nuit-là ?

Le frère de mon mari, qui logeait deux portes plus loin, a ouvert croyant reconnaître des voix de chrétiens ; on l'a abattu sur son seuil avec son fils aîné, un garçon qui n'avait pas de barbe encore. Une voisine grecque, veuve, a été tuée dans sa cour avec sa servante. On dit — je ne veux pas mentir, on le dit — que même le frère de l'homme qui aurait livré la tour aux vôtres est tombé sous vos coups, chrétien qu'il était. Si cela est vrai, alors vous voyez où va la fureur d'une ville forcée : elle ne reconnaît plus ni ami ni traître.

Pourtant, on rapporte que des chrétiens de la ville ont ouvert des portes et combattu aux côtés de l'ost. Est-ce vrai ?

C'est vrai aussi. Des nôtres, quand ils ont vu vos gens dans les murs, ont pris les armes contre les Turcs de la garnison, ouvert des poternes, montré les chemins. Il y avait de la joie chez certains, une joie folle, celle qu'on a quand on croit un long malheur fini. Et dans la même heure, d'autres chrétiens mouraient sous les mêmes épées. Voilà ce que je n'arrive pas à démêler : les mêmes gens que vous appeliez délivrés, vos soldats en tuaient dans la rue d'à côté. La joie et le sang étaient dans la même nuit.

Et le gouverneur Yaghi-Siyan, qu'est-il advenu de lui ?

On dit qu'il a fui la ville par la montagne, à cheval, quand tout a été perdu, et qu'il est tombé de sa monture ou l'a perdue. Ce sont des chrétiens du pays, des gens des villages, qui l'ont pris et l'ont tué, et l'on a porté sa tête à votre grand seigneur, celui de Pouille que vous nommez Bohémond. L'homme qui nous a tant fait craindre a fini par la main de ceux qu'il craignait. Je ne m'en réjouis pas comme d'autres ; je regarde nos morts, et cela me suffit de deuil.

Que sont devenues vos églises, et votre patriarche emprisonné ?

La maison de saint Pierre, on la nettoie, m'a-t-on dit, et l'on y veut à nouveau chanter l'office. On assure aussi qu'on a tiré notre patriarche Jean de sa prison et qu'il vit. Je le souhaite de toute mon âme, mais je ne l'ai pas vu de mes yeux ; dans une ville pareille, on colporte beaucoup et l'on vérifie peu. Pour l'heure, mes églises sont pleines d'une autre besogne : il faut relever les morts avant qu'ils ne pourrissent dans la chaleur, chrétiens et musulmans mêlés, et l'on ne sait où les mettre.

Comment regardes-tu ceux de l'ost ? Comme des délivreurs, ou autrement ?

Vous vous dites venus délivrer les lieux du Christ, marcher vers Jérusalem, et beaucoup des vôtres le croient d'un cœur sincère, je le vois bien. Mais on ne demande pas à une femme qui a lavé le corps de son beau-frère de vous saluer comme des sauveurs. Vous n'êtes pas venus pour nous ; vous êtes venus pour votre Sépulcre, et nous étions sur votre chemin. La délivrance dont vous parlez, elle est entrée chez moi avec le sang de ma famille. Je ne sais pas encore quel nom lui donner.

Et maintenant, une autre armée est apparue devant les murs. Que ressentez-vous, vous qui êtes dans la ville ?

La peur, encore. À peine la ville prise, voilà qu'une grande force turque, celle qu'on dit venue de Mossoul, s'est établie autour de nos murs. Nous voici, vous et nous, enfermés ensemble dans cette cité que vous venez d'ouvrir. Les vivres manquaient déjà ; ils vont manquer plus encore. Nous avons troqué un siège pour un autre, et cette fois nous sommes dedans avec vous. Je ne sais qui tient le haut de la montagne, la citadelle, ni ce qu'il en sortira. Je sais seulement que la faim ne demande, elle non plus, ni votre foi ni la mienne.

Que demandes-tu, toi, au terme de tout cela ?

Qu'on nous laisse enterrer nos morts selon nos rites, et prier dans nos églises comme avant. Qu'on n'oublie pas, quand vos clercs écriront cette prise comme une victoire du Christ, qu'il y avait ici des chrétiens avant vous, et qu'il y en a de moins depuis votre nuit. Je ne maudis personne ; je suis lasse. Je demande que Dieu regarde cette ville, la vôtre à présent, et qu'il en éloigne la famine et le fer. C'est tout ce qu'une femme d'Antioche peut demander.

Le contexte

L'ost tient le siège devant Antioche depuis le mois d'octobre 1097 ; la place, à triple enceinte et adossée au mont Silpius, avait été jugée trop forte pour un assaut direct.

Antioche, ancien siège de saint Pierre, était une cité de peuplement mêlé : chrétiens grecs, arméniens et syriaques y vivaient sous la garnison turque du gouverneur Yaghi-Siyan, aux côtés des musulmans.

Pendant le siège, le gouverneur s'est défié des chrétiens de la ville : le patriarche grec Jean l'Oxite a été emprisonné, la cathédrale saint Pierre profanée, et nombre de Grecs et d'Arméniens de condition chassés hors des murs.

La ville a été forcée dans la nuit du 2 au 3 juin par une tour livrée ; aussitôt après, une grande armée turque venue de Mossoul s'est établie autour des murs, enfermant l'ost à son tour.

État des informations

Cette édition donne la parole à une habitante non latine d'Antioche et s'en tient à ce qui est connaissable au lendemain de la prise, au début de juin 1098 : une ville forcée, un massacre qui n'a pas trié ses victimes, une nouvelle armée aux murs. Elle ne préjuge de rien de ce qui n'est pas encore advenu et ne redresse pas le témoignage au goût de l'ost.

Ce que l’on sait

  • Antioche comptait une nombreuse population chrétienne d'Orient (grecque, arménienne, syriaque) vivant sous la garnison turque du gouverneur Yaghi-Siyan.
  • Pendant le siège, Yaghi-Siyan s'est défié des chrétiens de la ville : il a emprisonné le patriarche grec Jean l'Oxite, fait profaner la cathédrale saint Pierre et expulser nombre de Grecs et d'Arméniens de condition.
  • Lors de la prise, dans la nuit du 2 au 3 juin 1098, le massacre a été indistinct : des chrétiens orientaux, vêtus et parlant comme leurs voisins musulmans, ont été tués par les assaillants, parmi eux des non-combattants.
  • Des chrétiens du pays ont aussi pris les armes aux côtés de l'ost et ouvert des accès pendant la prise.
  • Yaghi-Siyan, en fuite hors de la ville, a été capturé et mis à mort par des chrétiens du pays, et sa tête portée à Bohémond.
  • Une grande armée turque venue de Mossoul assiège désormais l'ost à l'intérieur d'Antioche ; la citadelle, au sommet, n'est pas prise.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre des morts de la prise, et la part des chrétiens d'Orient parmi eux, ne sont pas établis ; les estimations relèvent de la rumeur.
  • L'issue du contre-siège turc et le sort de la citadelle demeurent inconnus à la date.
  • L'identité, l'appartenance et le mobile de l'homme qui aurait livré la tour ne sont pas établis avec certitude.
  • La libération effective du patriarche Jean l'Oxite est rapportée dans la ville mais non confirmée sous nos yeux.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège d'Antioche

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Article FR consulté pour la prise de la nuit du 2 au 3 juin 1098, la population chrétienne mêlée de la ville, l'emprisonnement du patriarche Jean l'Oxite, l'expulsion de Grecs et d'Arméniens, la profanation de la cathédrale, le massacre indistinct (chrétiens orientaux tués, dont le frère de l'homme qui livra la tour) et la mort de Yaghi-Siyan.

secondary

Siege of Antioch

Wikipedia (contributors) · 2024

Article EN consulté pour recouper la composition majoritairement chrétienne de la ville, les mesures de Yaghi-Siyan contre les chrétiens, la mort de civils non turcs lors de la prise (dont le frère de Firouz) et la capture puis décapitation de Yaghi-Siyan par des chrétiens arméniens et syriens.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Une chrétienne d'Antioche après le sac

La rédaction d'Aujourd'hier · 1098

Le témoin de cet entretien est un personnage composite reconstitué : une seule voix vraisemblable rassemblant ce que rapportaient les chrétiens d'Orient d'Antioche au lendemain de la prise. Les faits énoncés sont ceux qu'on tient pour établis à la date ; la parole n'est pas une pièce d'archive.

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