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« Dieu n'a pas abandonné les siens » : la foi d'un clerc provençal

Dans Antioche assiégée par l'ost de Kerbogha, un clerc de la maison du comte de Toulouse dit sa certitude : la pointe de fer tirée de sous Saint-Pierre est bien la Lance de la Passion, et le Ciel marche avec l'armée. Entretien avec une voix qui croit, quand d'autres se taisent ou doutent.

Aimeri de Vézelay, clerc à la suite de l'ost, dans Antioche investie 22 juin 1098 8 min de lecture

Antioche est prise depuis la nuit du 2 au 3 de ce mois, mais l'ost de Kerbogha nous y tient enfermés et la faim est revenue. C'est dans cette épreuve qu'un pauvre pèlerin, Pierre Barthélemy, a fait exhumer sous la vieille église Saint-Pierre une pointe de fer que l'on dit être la Lance qui perça le côté de Notre-Seigneur. Le camp provençal, autour du comte de Toulouse, y voit un signe. D'autres gardent leurs distances, l'évêque du Puy le premier.

Nous avons recueilli, dans la ville assiégée, la parole d'un clerc de la maison du comte de Saint-Gilles. Il croit, sans détour. Nous rapportons ses mots comme il les dit ; ce qui relève du fait établi, de la rumeur et de l'inconnu est distingué à part.

Grand entretien

Un clerc provençal de la suite du comte Raymond de Saint-Gilles, proche de l'entourage qui vénère la Sainte Lance

Personnage composite reconstitué. Notre interlocuteur n'est pas une personne unique et attestée : il rassemble les propos et la ferveur qu'on entend, ces jours-ci, dans le camp provençal et parmi les clercs de la maison du comte de Toulouse, promoteurs de la relique. Les faits qu'il rapporte sont recoupés dans le relevé des faits ; sa foi, elle, est restituée telle qu'elle s'exprime.

On vous dit de ceux qui n'ont pas douté un instant de la Lance. Comment la nouvelle vous est-elle venue ?

Par la bouche même du pèlerin, Pierre Barthélemy, et par les clercs de notre maison qui étaient présents à la fouille. Depuis plusieurs jours déjà, cet homme assurait que l'apôtre saint André lui apparaissait et lui montrait, dans Antioche, le lieu où reposait la lance qui ouvrit le flanc du Christ en croix. On a creusé le sol du chœur, à Saint-Pierre, une grande partie du jour. Le soir venu, il est descendu lui-même dans la fosse et en a retiré le fer. J'ai vu les hommes pleurer et baiser cette pointe. On ne feint pas de telles larmes.

L'évêque du Puy, légat du pape, ne se hâte pas de reconnaître cette relique. Cela ne vous ébranle-t-il pas ?

Je respecte l'évêque Adhémar plus qu'aucun autre ; il est notre guide dans ce pèlerinage. On rapporte qu'il a vu à Constantinople une lance qu'on y vénère comme celle de la Passion, et qu'il hésite pour cela. Je ne lui donne pas tort de peser les choses : c'est sa charge. Mais qu'une lance soit honorée chez les Grecs n'empêche pas que Dieu ait voulu nous en révéler une ici, à l'heure de notre plus grand besoin. Le Ciel ne fait pas ses dons pour notre commodité, mais pour notre salut. J'attends que le temps donne raison à la foi.

Beaucoup soupçonnent que ce fer dormait là depuis longtemps, sans rien de miraculeux. Que leur répondez-vous ?

Qu'ils disent d'où viendrait alors la révélation. Ce pèlerin ne sait ni lire ni conduire une armée ; il n'avait aucun moyen de savoir ce que cachait le sol d'une église où il n'avait jamais mis les pieds. On a creusé sur sa seule parole, et l'on a trouvé. Que le fer fût ancien, je le crois volontiers : la Lance de la Passion n'est pas d'hier. Ce qui est nouveau, c'est que Dieu ait choisi de nous la montrer maintenant, dans ces murs, quand nous n'avions plus que Lui.

N'est-il pas troublant que ces visions viennent toutes du camp provençal, et que la relique ait été remise à votre comte plutôt qu'à un autre chef ?

L'apôtre a commandé qu'on la remît au comte de Toulouse et à nul autre ; le pèlerin l'a dit avant même qu'on ne creuse. Le comte Raymond ne s'est pas emparé de la Lance, il l'a reçue. Que le signe soit venu chez nous, j'y vois la grâce faite aux plus humbles : c'est un pauvre homme de Provence, non un prince, que le Ciel a choisi pour messager. Je sais qu'on en jase, que d'aucuns murmurent que notre maison en tire gloire. Je ne peux répondre qu'une chose : j'y étais, et j'ai cru.

Pierre Barthélemy n'est pas seul à rapporter des songes. D'autres visions courent le camp ?

Oui. Un clerc, Étienne de Valence, dit avoir vu en songe le Sauveur et sa Mère, et en avoir reçu des promesses de secours pour peu que l'ost se corrige et se tourne vers Dieu. Et le quatorzième jour de ce mois, on a vu tomber du ciel, sur le camp des Infidèles, une grande lueur de feu. Beaucoup, parmi nous, y ont lu un présage : que le feu du Ciel s'abattra sur l'ennemi et non sur nous. Dans une ville affamée et cernée, ces signes se répondent et raffermissent les cœurs.

Vous parlez de signes. Mais la faim, elle, est bien réelle. Comment la supporte-t-on ?

Elle est cruelle, je ne le cache pas. Le pain vaut son pesant d'or ; on a vu des hommes forts défaillir, et l'on a mangé ce que la disette commande de manger. Certains, la nuit, se laissent glisser du haut des murs et fuient ; on les nomme entre nous les « funambules », par dérision et par tristesse. Mais je vous dirai ceci : le pèlerin qui souffre pour la Croix ne souffre pas comme un autre. La faim du corps, offerte, devient nourriture de l'âme. Nous ne sommes pas venus jusqu'ici pour bien manger.

Vous portez cette épreuve comme une purification ?

Je la porte ainsi, oui, et bien des clercs autour de moi la prêchent de même. On dit à l'ost que Dieu châtie ceux qu'il aime, qu'il éprouve son armée comme l'or au feu pour la rendre digne de délivrer le tombeau du Christ. Les prêtres appellent au jeûne, aux processions, à la confession. Ceux qui ont péché — et il y en eut, je ne le nierai pas, luxure et rapines — sont exhortés à se laver de leurs fautes. Une armée qui se purifie ainsi n'est pas une armée qui désespère : c'est une armée qui se prépare.

Kerbogha, l'atabeg de Mossoul, tient sous nos murs une armée qu'on dit immense. Cela ne vous accable pas ?

On la dit immense, en effet ; on parle de tous les peuples de l'Orient rassemblés contre nous, et la peur grossit toujours les nombres. Je ne sais pas combien ils sont, et je me défie de ceux qui le savent trop précisément. Mais qu'ils soient nombreux, je le crois, et je vous dirai que cela ne m'abat pas. Gédéon a vaincu des multitudes avec une poignée d'hommes, parce que Dieu était avec lui. Si le Seigneur veut nous donner cette ville et ce pays, le nombre des Infidèles ne pèsera pas plus qu'un fétu.

On parle d'une ambassade venue d'Égypte, ce printemps, qui aurait proposé un partage de la Syrie. Fallait-il traiter ?

J'en ai ouï parler, comme tout le monde ; ce qui s'y est dit au juste, je l'ignore, et je me garde d'en faire un récit assuré. On rapporte que le Caire offrait un arrangement, que nous gardions le nord et qu'eux tinssent le sud, Jérusalem comprise peut-être. Si cela fut, je remercie Dieu qu'on n'ait pas conclu. Nous n'avons pas quitté nos terres et nos maisons pour rendre à d'autres Infidèles le tombeau du Sauveur. La délivrance de Jérusalem n'est pas une monnaie d'échange.

Jérusalem revient sans cesse dans votre bouche. Elle semble bien loin encore.

Elle est loin, et il faut d'abord sortir vivants de ces murs. Mais c'est elle qui nous a fait marcher depuis l'Occident, à travers des montagnes et des déserts où tant des nôtres sont morts. Chaque épreuve traversée nous en rapproche. Antioche fut chrétienne, siège de l'apôtre Pierre, avant que les Turcs ne la prissent ; l'avoir reprise, c'est déjà rendre à la Croix ce qui lui fut ôté. Le tombeau du Christ nous attend au bout du chemin. Je ne sais pas quand nous y serons. Je sais pourquoi nous y allons.

Si l'ost doit sortir livrer bataille à Kerbogha, quelle place pour la Lance ?

On parle de la porter en tête, comme une enseigne, entre les mains d'un homme de Dieu du camp du comte. Qu'elle soit reconnue de tous ou non, ceux qui la suivront sauront qu'ils marchent derrière le signe de la Passion. Je ne vous promets pas l'issue ; nul ne connaît l'heure ni le dénouement, et il serait présomptueux de la dire acquise. Mais je vous dis mon espérance : que le Seigneur, qui nous a montré cette Lance dans notre détresse, ne nous l'aura pas montrée pour nous laisser périr.

Un dernier mot. À ceux qui, dans l'ost, doutent ouvertement de la relique ?

Je ne les méprise pas ; le doute est le compagnon de la foi, et l'évêque lui-même pèse ses réserves. Je leur dis seulement : regardez ce qu'a fait cette pointe de fer dans un camp qui n'avait plus d'espoir. Des hommes qui songeaient à fuir sont restés. Des hommes qui pleuraient de faim se sont mis à prier. Que la relique soit ce qu'on en dit ou non, Dieu s'en est servi pour relever son armée. Et cela, mes yeux l'ont vu ; nul ne me l'ôtera.

Le contexte

Antioche, place chrétienne des premiers temps — siège de l'apôtre Pierre —, était passée aux mains des Turcs seldjoukides une dizaine d'années avant l'arrivée de l'ost.

Après plus de sept mois de siège, la ville a été prise dans la nuit du 2 au 3 juin 1098 par une tour livrée à l'ost ; la citadelle, au sommet du mont, résiste encore.

L'armée de secours de Kerbogha, atabeg de Mossoul, est arrivée aussitôt après la prise et tient à présent les croisés enfermés dans la ville, où la famine a repris.

Le comte Raymond de Saint-Gilles, de Toulouse, conduit le fort contingent provençal ; l'évêque du Puy, Adhémar de Monteil, est le légat du pape et l'autorité spirituelle de l'expédition.

État des informations

L'édition s'en tient à ce qui est connaissable le 22 juin 1098 dans Antioche assiégée. Elle restitue la foi sincère d'une voix provençale, promotrice de la Lance, sans l'endosser : la vénération de la relique est un fait de croyance rapporté, distinct des faits établis. Le doute contemporain d'Adhémar du Puy et le caractère partisan de la source provençale sont maintenus au premier plan. L'édition ne préjuge ni de la valeur de la relique, ni de l'issue du siège.

Ce que l’on sait

  • Antioche a été prise dans la nuit du 2 au 3 juin 1098 ; l'armée de Kerbogha assiège depuis lors les croisés dans la ville, où sévit la famine.
  • Un pèlerin provençal, Pierre Barthélemy, a annoncé des visions de saint André désignant l'emplacement de la Sainte Lance sous la cathédrale Saint-Pierre ; une pointe de fer y a été exhumée (14-15 juin) et remise à Raymond de Saint-Gilles.
  • Un clerc, Étienne de Valence, a rapporté une vision du Christ ; un météore a été observé sur le camp ennemi le 14 juin. Ce sont des faits de foi et des phénomènes rapportés, non des preuves matérielles.

Ce que l’on ignore

  • L'authenticité de la relique n'est pas établie. Le légat Adhémar du Puy se montre réservé sur-le-champ, disant avoir vu à Constantinople une lance tenue pour celle de la Passion. Rien, à la date, ne permet de l'affirmer ni de la récuser.
  • L'origine de la pointe de fer est inconnue. Une hypothèse savante, non vérifiable à la date, veut qu'il se soit agi d'une relique grecque déjà présente dans l'église byzantine d'Antioche, possiblement enfouie lors de la prise seldjoukide.
  • L'issue du contre-siège de Kerbogha, le sort de la citadelle et le dénouement d'une éventuelle sortie ne sont pas connus ; l'espérance de victoire exprimée par le clerc n'est qu'une espérance.
  • Les termes et la sincérité de l'ambassade fatimide du printemps sont discutés ; notre interlocuteur lui-même ne les tient pas pour assurés.

Sources historiques utilisées

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Siège d'Antioche

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Contre-siège de Kerbogha, famine, visions de Pierre Barthélemy (saint André) et d'Étienne de Valence, météore du 14 juin, découverte de la Lance sous Saint-Pierre le 14-15 juin, remise à Raymond de Toulouse, réserve d'Adhémar du Puy.

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Siege of Antioch

Wikipedia contributors · 2024

Recoupement des dates et de l'enchaînement : prise du 3 juin, arrivée et contre-siège de Kerbogha, ambassade fatimide, épisode de la Sainte Lance, moral de l'ost.

secondary

Peter Bartholomew

Wikipedia contributors · 2024

Visions de saint André, ordre de remettre la Lance à Raymond de Saint-Gilles, fouille sous la cathédrale Saint-Pierre, rôle du chroniqueur provençal Raymond d'Aguilers, scepticisme d'Adhémar de Monteil.

secondary

Holy Lance

Wikipedia contributors · 2024

Découverte de la lance d'Antioche, doutes contemporains dont ceux du légat Adhémar du Puy, hypothèse d'une relique préexistante ; effet galvanisant sur l'ost affamé.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d'Aujourd'hier · 1098

L'interlocuteur est un personnage composite reconstitué : il condense la ferveur du camp provençal et des clercs de la maison du comte de Toulouse, promoteurs de la Lance. Ses propos imitent la voix d'un clerc latin croyant, à chaud, sans anticiper l'issue du siège. La foi exprimée relève du dispositif d'immersion ; la distinction du fait établi, de la rumeur et de l'inconnu vit dans le relevé des faits.

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