Devant Antioche, l’ost prend la mesure des murailles
Le Pont de Fer forcé, l’armée du Christ campe enfin sous les remparts d’Antioche. La place est si vaste et si haute qu’on n’ose l’assaillir de front. On s’installe pour l’assiéger.
Nous y voici. Après Nicée rendue au printemps et la déroute des Turcs à Dorylée cet été, l’ost a descendu les longues routes de Syrie et touché, il y a quatre jours, les eaux de l’Oronte. Devant nous se dresse Antioche, la grande ville où saint Pierre siégea jadis, aujourd’hui aux mains des Infidèles. La délivrance de cette cité est sur la route de Jérusalem, et chacun ici la tient pour une étape que Dieu nous commande.
On n’entre pas dans cette plaine sans avoir d’abord forcé le passage. À quelques lieues en amont, l’Oronte est barré par un ouvrage que les gens du pays nomment le Pont de Fer, flanqué de deux tours où logeaient les gardes du sultan et où l’on prélevait péage sur qui voulait passer. Nos gens l’ont emporté, et l’armée a pu franchir le fleuve et se déployer sous les murs. Le comte de Flandre et l’évêque du Puy furent, dit-on, des premiers à passer.
Ce que nous découvrons alors n’a pas de mesure connue chez nous. La muraille court sur les hauteurs comme une chaîne de pierre, hérissée de tours qu’on ne finit pas de compter — plusieurs centaines, assurent ceux qui s’y sont approchés. Elle grimpe jusqu’au sommet d’une montagne, le mont qu’on appelle Silpius, où veille une citadelle plantée si haut au-dessus de la plaine que la vue s’y perd. Six portes, dit-on, ouvrent la ville. On rapporte que ces défenses furent élevées par les empereurs grecs d’autrefois et remises à neuf depuis peu.
Devant pareille place, les avis se sont partagés au conseil des barons. Quelques-uns voulaient l’assaut sans attendre. Les plus nombreux ont jugé la chose impossible : nulle machine, dit-on ici, nul homme n’emporterait ces murs de vive force. On a donc résolu de mettre le siège et d’affamer la ville, plutôt que d’y jeter l’ost à perte.
Chaque prince a pris son quartier autour des remparts du nord. Bohémond de Tarente s’est établi vers la porte que l’on nomme de Saint-Paul ; Raymond de Saint-Gilles et le duc Godefroy ont dressé leurs camps à l’entour, chacun devant une porte. Mais la ville est trop grande pour être close tout entière : plusieurs issues restent hors de notre prise, et par elles la garnison peut encore respirer et se ravitailler. Du côté de la mer, on tient l’œil sur le port de Saint-Siméon, à quelques lieues, par où nous attendons vivres et renforts.
Dans la place commande un chef turc, Yaghi-Siyan, avec une garnison que l’on dit forte de plusieurs milliers d’hommes. Combien exactement, nul ne le sait au juste, et les nombres qu’on se répète au camp enflent à chaque bouche. Nul ne sait davantage combien de temps ces murs tiendront, ni si l’empereur des Grecs, dont le légat chevauche avec nous, nous enverra le secours promis. Pour l’heure, l’ost s’enterre, et l’on prie que l’hiver nous soit clément.