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Comment une place de sept mois est tombée en une nuit

Antioche a résisté à tous nos assauts et à toute notre faim depuis l'automne. Elle a fini par céder non par la force, mais par une tour livrée du dedans. Récit du coup de main, et de la part d'ombre qui l'entoure.

Aubry de Reims, clerc à la suite de l'ost, dans Antioche 6 juin 1098 5 min de lecture

Voici bientôt huit mois que l'ost campait devant Antioche sans pouvoir y entrer. La triple enceinte, les tours sans nombre, la haute citadelle accrochée au mont Silpius : tout défiait l'assaut. Nos princes avaient renoncé à emporter la place de vive force et s'en remettaient au blocus, à la faim et au temps. Nos gens sont morts de disette autant que de flèches, et beaucoup ont déserté. Et puis, dans la nuit du deux au trois de ce mois de juin, la ville est tombée en quelques heures.

Elle n'est pas tombée sous nos machines ni par une brèche ouverte au bélier. Elle a été livrée. Un homme de la garnison, qui avait la garde d'une des tours du rempart méridional — celle qu'on nomme la tour des Deux Sœurs — a ouvert le passage à nos gens. Ce que sept mois de siège n'avaient pu, une seule complicité l'a fait en une nuit.

Le mérite de l'affaire revient au seigneur Bohémond, qui avait, dit-on, mené secrètement la négociation depuis quelque temps. Voici, autant qu'on peut le savoir au vrai dans le tumulte de ces journées, comment la chose s'est passée.

Une tour, et tout a basculé

Le jour même de l'entrée, on avait donné le change. Une partie de l'ost s'était mise en marche vers le sud, comme pour aller au-devant des Turcs qu'on annonce en approche. La manœuvre était feinte : la nuit venue, la troupe a rebroussé chemin en silence et s'est glissée sous la muraille, du côté de la tour tenue par l'homme qui avait promis de l'ouvrir.

Là, quelques hommes ont dressé une échelle contre le rempart et sont montés dans le noir, pendant que le gardien de la tour les laissait faire. Les premiers parvenus au sommet se sont rendus maîtres de la tour et des ouvrages voisins, puis ont couru ouvrir une poterne. Par cette petite porte, les gens de l'ost tapis dans les rochers ont pénétré dans la ville ; d'autres portes ont suivi, et le seigneur Bohémond est entré avec les siens.

La surprise a fait le reste. Réveillés par le cri des nôtres et par le fer, les défenseurs n'ont pu se rassembler. Au petit jour, la bannière de Bohémond flottait sur une des hautes tours, et la ville basse était à nous. Sept mois de patience et une nuit d'audace : voilà à quoi tient la chute d'une place que l'on tenait pour imprenable.

Qui a livré la tour, et pourquoi ?

Sur l'homme qui a ouvert la tour, on ne s'accorde pas dans le camp, et nous ne prétendons pas trancher. On le dit arménien, de ce peuple chrétien d'Orient nombreux dans la contrée ; certains ajoutent qu'il avait renié sa foi pour celle des Turcs, et qu'il voulait y revenir. D'autres le donnent pour un artisan attaché au service de la place, de ces familles qui ont la garde des tours de père en fils. Son nom même court sous plusieurs formes d'une bouche à l'autre.

Sur le mobile, autant de bruits que de conteurs. Les uns parlent d'or et d'un titre que Bohémond lui aurait promis pour prix de la trahison. Les autres veulent qu'un différend l'ait opposé à Yaghi-Siyan, le maître de la place, et qu'il ait agi par rancune. D'autres encore lui prêtent le seul désir de rendre la cité au Christ et de rentrer dans la foi qu'il avait quittée. Nous rapportons ces versions ; nous n'en tenons aucune pour sûre.

Ce qui est établi, c'est le rôle de Bohémond dans l'entente. C'est lui qui a traité avec l'homme, lui qui a réglé la feinte marche et l'escalade de nuit, lui qui est entré le premier par la tour ouverte. Le reste — le nom, la foi, le prix — appartient pour l'heure à la rumeur.

Une prise dans la confusion, la citadelle encore turque

La ville prise, le carnage a été aveugle. Dans le noir et la mêlée, les nôtres ont frappé tout ce qui portait l'habit d'Orient, sans distinguer le Turc du chrétien du pays — car les uns et les autres se vêtent de même façon. Beaucoup de chrétiens orientaux, qui vivaient dans Antioche et espéraient notre venue, ont péri sous nos coups. On rapporte même qu'un frère de l'homme qui avait ouvert la tour a été tué dans ce désordre.

Yaghi-Siyan, voyant la ville perdue, a fui hors des murs à cheval. Il est tombé aux mains de chrétiens du pays qui l'ont reconnu ; ils l'ont décapité et ont porté sa tête au camp de Bohémond. Mais tout n'est pas achevé : la haute citadelle, au sommet du mont, tient encore. Un fils de Yaghi-Siyan s'y est retranché avec des hommes, et de là-haut il domine la ville que nous croyions nôtre.

Il faut le dire sans détour : nous voici maîtres d'Antioche et déjà menacés dans nos murs. La grande armée turque de Mossoul, qu'on annonce en marche pour secourir la place, approche. Nous avons pris la ville par surprise ; il nous faudra maintenant la garder, la faim aux flancs et la citadelle sur la tête.

Le contexte

L'ost tient le siège devant Antioche depuis le mois d'octobre 1097, après le franchissement du Pont de Fer sur l'Oronte ; la place, à triple enceinte et adossée au mont Silpius, avait été jugée trop forte pour un assaut direct.

Antioche, ancien siège de saint Pierre et grande cité chrétienne d'Orient, était passée aux mains des Turcs seldjoukides une douzaine d'années plus tôt ; une population de chrétiens orientaux — Arméniens, Syriaques, Grecs — y vit toujours.

L'hiver du siège a été rude : la faim a décimé les chevaux et poussé beaucoup de gens de l'ost à déserter ; deux armées turques venues lever le siège avaient déjà été repoussées.

On annonce l'approche d'une nouvelle et grande armée turque, venue de Mossoul, pour secourir la ville.

État des informations

Cette analyse s'en tient à ce qui est connaissable dans Antioche au lendemain de la prise, le 6 juin 1098 : une ville livrée par une tour, une identité et un mobile incertains, une citadelle qui résiste et une armée turque annoncée. Elle ne préjuge de rien de ce qui n'est pas encore advenu.

Ce que l’on sait

  • Antioche est tombée dans la nuit du 2 au 3 juin 1098, non par assaut mais parce qu'un homme de la garnison a livré une tour du rempart méridional, dite tour des Deux Sœurs.
  • La manœuvre a mêlé une marche feinte vers le sud, un retour de nuit, l'escalade de la tour à l'échelle et l'ouverture d'une poterne, puis d'autres portes, par où l'ost est entré.
  • Bohémond de Tarente a conduit la négociation secrète avec l'homme de la tour et est entré le premier dans la ville.
  • La prise s'est faite dans une grande confusion : des chrétiens orientaux d'Antioche, vêtus comme les Turcs, ont été tués par les nôtres dans la mêlée.
  • Yaghi-Siyan a fui hors des murs, a été capturé et décapité par des chrétiens du pays, et sa tête a été portée à Bohémond.
  • La citadelle, au sommet du mont Silpius, n'est pas prise : un fils de Yaghi-Siyan s'y maintient.

Ce que l’on ignore

  • Le nom exact, le métier et l'identité précise de l'homme qui a livré la tour ne sont pas assurés ; les sources et les bouches du camp en donnent des formes différentes.
  • Son mobile réel n'est pas connu : rien ne permet de choisir entre l'appât d'une récompense, une rancune personnelle et un motif de foi.
  • L'effectif de la garnison, celui de l'ost et celui de l'armée turque annoncée ne sont pas établis ; les nombres qui courent relèvent de l'estimation.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège d'Antioche

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Article FR consulté pour le déroulé de la prise du 2-3 juin 1098, la tour des Deux Sœurs, la marche feinte et l'escalade, le massacre indistinct des chrétiens orientaux, la mort de Yaghi-Siyan et la résistance de la citadelle.

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Siege of Antioch

Wikipedia (contributors) · 2024

Article EN consulté pour recouper la mécanique du coup de main (feinte vers le sud, retour de nuit, escalade, poterne ouverte), le rôle de Bohémond et les mobiles incertains (récompense / vengeance).

secondary

Firouz (croisades)

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Article FR consulté sur l'homme qui livre la tour : origine arménienne, variantes du nom, conversion et désir de retour au christianisme ; sert à justifier de NE PAS fixer identité ni mobile.

secondary

Pirrus — Siege of Antioch Project

Fordham University (Medieval Digital) · 2020

Notice consultée sur les désaccords des sources touchant l'homme de la tour (Pirrus dans la Gesta Francorum, ethnie et religion disputées, détails de famille tardifs propres au Siège d'Antioche en ancien français).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — La tour livrée

La rédaction d'Aujourd'hier · 1098

Les formulations « à chaud » de cette analyse imitent la voix d'un correspondant latin de la croisade ; elles portent les biais et l'horizon de savoir du 6 juin 1098 et ne préjugent d'aucune suite.

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