Le plateau de Pratzen : anatomie de la manœuvre impériale
Comment l'abandon volontaire d'une hauteur stratégique a précipité la déroute de l'armée coalisée : retour sur la décision qui a tranché la bataille du 2 décembre.
À la lecture du 30e Bulletin de la Grande Armée, une question s'impose à tout homme de l'art : pourquoi l'Empereur aurait-il consenti, la veille de la bataille, à laisser les hauteurs de Pratzen entre les mains de l'ennemi ? Un plateau qui commande le champ sur plusieurs lieues à la ronde, que tout officier d'état-major jugerait imprenable une fois occupé — et que l'Armée française semble avoir quitté délibérément. Le Bulletin affirme que ce mouvement n'était point une faiblesse, mais le ressort même du piège.
Le raisonnement, tel qu'on peut le reconstituer d'après les témoignages qui nous parviennent, est d'une logique cruelle. En retirant Soult du plateau dans la nuit du 1er au 2 décembre, le commandement français offrait aux généraux coalisés une invitation difficile à décliner. Le plan autrichien — attribué au général Weyrother et adopté, dit-on, contre l'avis du feld-maréchal Koutouzov — prévoyait d'écraser l'aile droite française commandée par le maréchal Davout. Pour y parvenir, il fallait déplacer la masse des forces alliées vers le sud. Le plateau, visible et désert, semblait confirmer que l'Français avait affaibli son centre pour défendre sa droite. Les coalisés ont mordu à l'hameçon.
Le brouillard, complice de la surprise
La chance du ciel a secondé le calcul des hommes. Au petit matin du 2 décembre, une brume épaisse couvrait les étangs et les bas-fonds, dérobant aux regards ennemis les mouvements du IVe corps. C'est aux alentours de huit heures trois quarts à neuf heures, selon les rapports concordants des officiers, que le brouillard s'est dissipé sur le plateau de Pratzen — juste au moment où les divisions Saint-Hilaire et Vandamme, sous les ordres du maréchal Soult, entamaient leur montée.
La surprise a donc été totale. Les colonnes alliées qui cherchaient à déborder Davout au sud s'étaient déjà engagées ; elles ne pouvaient plus faire demi-tour sans se désorganiser. En atteignant la crête, Soult coupait en deux l'armée coalisée : les forces de l'aile gauche se trouvaient séparées du centre et du nord, refoulées vers les étangs de Satschan. Ce que les généraux autrichiens n'avaient pas voulu voir, c'est que la possession du plateau Pratzen, au moment décisif, valait à elle seule la victoire.
Le rôle de Soult et les limites de notre connaissance
Le maréchal Soult sort de cette journée avec une gloire particulière. Commander deux divisions à travers une montée de front, sous la menace d'une contre-attaque, et maintenir la cohésion suffisante pour tenir le plateau contre les retours offensifs de la Garde impériale russe — ce sont là des faits rapportés par plusieurs témoins et qui ne semblent pas contestés. On parle de combats acharnés autour de la chapelle du plateau ; les pertes de part et d'autre auraient été sévères, bien qu'aucun décompte définitif ne nous soit encore parvenu à Paris.
Il convient ici d'être prudent. Le 30e Bulletin est une source officielle, rédigée sous la direction du quartier général impérial, et il serait naïf de n'y voir qu'un rapport neutre. La gloire de la manœuvre y est présentée comme entièrement voulue et maîtrisée ; mais la guerre réserve toujours sa part d'imprévu, et ce qui paraît génie accompli dans la plume des rédacteurs du Bulletin a pu devoir autant aux hésitations ennemies qu'à la prescience du commandement. Nous rapportons les faits tels qu'ils nous sont communiqués, sans pouvoir encore en peser tous les ressorts.
La division dans le camp ennemi
Un détail mérite d'être relevé : il se dit, dans les cercles diplomatiques de Paris, que le feld-maréchal Koutouzov, commandant en chef russe, avait conseillé de ne point livrer bataille en rase campagne dans les conditions du 2 décembre. Le Tsar Alexandre Ier aurait passé outre, séduit par le plan de Weyrother. Si ce récit est exact — et il nous vient de sources que nous ne pouvons vérifier à ce jour —, la bataille d'Austerlitz aura été autant perdue par une querelle de commandement chez les coalisés que gagnée par le génie français. La victoire a rarement un seul père.
Quoi qu'il en soit, le plateau de Pratzen aura été, le 2 décembre 1805, le verrou de toute la journée. Qui le tenait tenait la bataille. L'art de la guerre est parfois d'avoir l'air de l'abandonner pour mieux le reprendre.