Après l'armistice : quelle paix l'Empereur peut-il dicter ?
Seize jours après la signature de l'armistice au château d'Austerlitz, les négociateurs s'activent. La victoire est éclatante, mais transformer un cessez-le-feu en paix durable exige plus que des canons — il exige de l'art.
Le 6 décembre dernier, le maréchal Berthier et le prince de Liechtenstein apposaient leurs signatures sur l'armistice conclu au château d'Austerlitz. Depuis lors, les dépêches qui parviennent à Paris laissent entrevoir une négociation d'une ampleur considérable. Les plénipotentiaires autrichiens sont en chemin ; l'Empereur, dit-on, a fait connaître ses intentions. Mais il serait prématuré de tenir pour acquis ce qui n'est, à cette heure, que l'objet de tractations.
La question que chacun se pose dans les salons et les ministères est la même : jusqu'où l'Autriche pourra-t-elle résister aux exigences françaises ? La réponse tient en peu de mots — fort peu. En deux mois de campagne, la Maison de Habsbourg a essuyé des défaites qui n'ont guère de précédent dans son histoire récente. Vienne a été occupée sans combat. L'armée impériale et royale, mise en déroute sur les hauteurs de Pratzen, ne saurait constituer une force de résistance crédible. L'Autriche négocie depuis la position du vaincu.
Le précédent de Lunéville : un étalon pour la paix à venir
Pour mesurer ce que l'Empereur pourrait obtenir, les esprits instruits se tournent naturellement vers le traité de Lunéville de 1801, qui avait mis fin à la Deuxième Coalition. La France avait alors consolidé ses acquisitions rhénanes, imposé à l'Autriche la reconnaissance du royaume d'Italie tel qu'il se dessinait, et obtenu des concessions territoriales en Allemagne. Ces avantages étaient déjà considérables — et ils avaient été arrachés à une Autriche qui n'était pas encore réduite au degré d'épuisement où nous la voyons aujourd'hui.
On peut donc raisonnablement supposer que les exigences de 1805 iront plus loin. Les provinces vénitiennes, que l'Autriche tenait depuis le traité de Campo-Formio en 1797, seraient, à en croire les rumeurs les mieux informées, au cœur des revendications françaises. Le Tyrol, qui constitue un verrou stratégique entre la France et ses alliés italiens, serait également en jeu. Une indemnité de guerre substantielle viendrait sans doute compléter ces cessions territoriales — les campagnes coûtent, et l'Angleterre ne finance plus aussi généreusement ses alliés continentaux depuis que nos escadres ont rendu le détroit infranchissable.
La Russie : une inconnue qui pèse sur la table des négociations
L'Autriche n'est pas seule dans l'affaire, et c'est là que réside la principale complication diplomatique. L'armistice ne lie que Vienne et Paris — Saint-Pétersbourg n'y a pas souscrit. Les colonnes russes se retirent vers leurs frontières, mais l'Empereur Alexandre n'a signifié nulle intention de traiter. Cette situation est grosse d'ambiguïté : une paix austro-française qui isolerait la Russie pourrait soit l'inciter à chercher sa propre accommodation, soit l'endurcir dans une hostilité durable.
Pour l'heure, l'Autriche pourrait théoriquement invoquer ses obligations envers son allié russe pour modérer les conditions françaises. Mais le compte de Cobenzl, que l'on dit épuisé et défait, ne semble guère en état de jouer cette carte avec vigueur. Vienne a besoin de la paix plus qu'elle n'a besoin de ménager une solidarité avec un tsar dont les troupes ont décampé sans prévenir après la bataille.
L'Angleterre, arbitre absent
Reste l'Angleterre, qui demeure en guerre et qui, naguère, finançait les coalitions à coups de subsides. Depuis la bataille de Trafalgar — victoire anglaise en mer, certes, mais qui n'a pas arrêté nos aigles sur terre — Londres voit s'effriter sa capacité à peser sur le continent par des moyens autres que l'or. Une paix austro-française solide rendrait vaine toute nouvelle tentative de former une coalition immédiate. Les Anglais le savent ; c'est pourquoi, dit-on, leurs agents s'activent dans toutes les chancelleries.
Mais l'argent anglais, si utile soit-il, ne reconstituera pas une armée autrichienne en quelques semaines. La paix que négocient en ce moment les plénipotentiaires est donc avant tout une affaire continentale, et c'est l'Empereur qui en tient la plume.
Les limites de la victoire militaire
Il serait cependant imprudent de croire qu'une écrasante victoire militaire se traduit mécaniquement en paix durable. L'histoire des dernières années nous a enseigné que les traités mal équilibrés portent en eux les germes de la prochaine guerre. La paix de Campo-Formio, signée dans l'enthousiasme du général Bonaparte en 1797, n'avait pas empêché la formation d'une nouvelle coalition deux ans plus tard. Lunéville lui-même n'avait tenu qu'un temps avant que l'Angleterre ne rallumât le conflit.
Le véritable art du diplomate consiste à fixer des conditions que le vaincu peut absorber sans nourrir un ressentiment irrémédiable, tout en garantissant à la France une sécurité effective à ses frontières. Si les exigences sont trop lourdes, l'Autriche cherchera sa revanche à la première occasion favorable. Si elles sont trop mesurées, Paris semblera avoir soldé la campagne à bon marché. Trouver ce juste milieu — là est la tâche qui attend les négociateurs dans les jours qui viennent.
Nous apprendrons dans peu de temps, espère-t-on, si l'Empereur a su joindre à son génie militaire la sagesse du législateur. Pour l'heure, Paris attend et spécule. Le traité n'est pas encore signé.