Coup de force britannique dans un fjord norvégien : 299 prisonniers libérés de l’Altmark
Dans la nuit du 16 février, un contre-torpilleur britannique, le Cossack, a abordé en eaux norvégiennes le navire ravitailleur allemand Altmark et délivré près de trois cents marins anglais prisonniers. L’opération s’est déroulée dans le Jøssingfjord, à l’intérieur des eaux d’un pays neutre — un fait qui ne manque pas d’embarrasser Oslo.
LONDRES. — Une nouvelle, parvenue de Norvège et confirmée par l’Amirauté britannique, retient ce matin l’attention des chancelleries : dans la nuit du vendredi 16 février, un contre-torpilleur de la marine anglaise, le Cossack, a pénétré dans un fjord norvégien, abordé le navire ravitailleur allemand Altmark et libéré les prisonniers anglais qu’il transportait. Ils seraient près de trois cents.
L’affaire a pour théâtre le Jøssingfjord, étroit bras de mer enserré de falaises, sur la côte méridionale de la Norvège. C’est là que l’Altmark, suivi à la trace par les bâtiments britanniques, s’était réfugié, dans les eaux territoriales d’un royaume qui n’est pas en guerre. Le Cossack, commandé par le capitaine Vian, l’y a rejoint et s’est rangé bord à bord. Une équipe d’abordage a sauté sur le pont du navire allemand.
D’après les comptes rendus qui parviennent à Londres, les marins anglais retenus à fond de cale ignoraient tout de ce qui se jouait au-dessus de leurs têtes. Lorsque les hommes de l’abordage ouvrirent les panneaux et lancèrent que la Marine était là, une clameur leur répondit du fond des soutes. On compte deux cent quatre-vingt-dix-neuf prisonniers ainsi rendus à la liberté.
Ces hommes ne sont pas des combattants pris les armes à la main : ce sont des équipages de navires de commerce, coulés l’an dernier dans l’Atlantique Sud par le cuirassé de poche Admiral Graf Spee. L’Altmark, qui ravitaillait ce corsaire, avait recueilli à son bord les naufragés et faisait route, dit-on, vers un port allemand, longeant la côte norvégienne pour se mettre à l’abri.
L’abordage ne s’est pas fait sans résistance. Au cours d’une mêlée sur le pont, plusieurs hommes de l’équipage allemand auraient été tués, d’autres blessés ; on avance le chiffre de huit morts, sans qu’il soit pour l’heure tenu pour définitif. Sa besogne accomplie, le Cossack a quitté le fjord peu après minuit, emmenant les libérés.
C’est le lieu de l’action, plus encore que l’action elle-même, qui fait débat. L’Altmark se trouvait dans les eaux territoriales norvégiennes, et des torpilleurs de la marine du royaume — on cite le Kjell et le Skarv — escortaient le navire allemand ou veillaient à proximité. Leurs commandants auraient élevé une protestation, sans s’opposer par la force à l’opération britannique.
À Oslo, la chose touche à un point sensible : celui de la neutralité. La Norvège entend rester en dehors du conflit, et l’entrée d’un bâtiment de guerre belligérant dans ses eaux, fût-ce pour délivrer des prisonniers, y est ressentie comme une atteinte à cette neutralité jalousement gardée. Quelle suite le gouvernement norvégien donnera-t-il à l’incident, nous l’ignorons à l’heure où nous écrivons.
À Londres, l’affaire est tout autrement reçue : on y salue le retour de marins que l’on croyait perdus, et l’on tient l’opération pour un beau fait d’armes. À Berlin, on imagine que l’irruption d’un navire anglais dans les eaux d’un État neutre fournira matière à protestation. Entre ces réactions contraires, et faute de communiqués officiels développés, nous rapportons ce qui est établi, et signalons ce qui ne l’est pas.