Fallait-il nous enfermer ? Le doute d’un ancien sur le pari d’Alésia
Toute notre armée derrière les mêmes remparts, notre salut suspendu à des secours qui ne sont pas encore levés. C’est une voix qu’on n’aime pas entendre sous le siège. J’ai vu ce que la faim faisait aux légions quand on brûlait tout devant elles, et ce que coûtait une place qu’on refusait de livrer aux flammes. Je dis mon inquiétude, sans prétendre lire un avenir que nul, ici, ne connaît.
Il y a, dans un camp assiégé, une parole qu’on n’aime pas entendre, et je vais la dire quand même. Du haut de ces remparts, je regarde l’étau romain se refermer, fossé après fossé, et je me pose la question que beaucoup gardent pour eux : fallait-il vraiment tout enfermer ici ? Je n’accuse personne de mollesse. Ceux qui ont choisi de tenir dans cet oppidum sont des hommes de courage, et je ne mets pas leur cœur en doute. C’est leur choix que je mets en doute, pas leur bravoure. Un vieux à qui l’on n’a rien demandé a au moins le droit de nommer son inquiétude.
Je parle d’où je viens. J’ai passé ma vie à faire l’autre guerre, celle qu’on gagne sans livrer bataille : priver l’ennemi de tout, harceler ses colonnes, tomber sur ses fourrageurs et disparaître, refuser le grand choc en rase campagne où le Romain, en ligne et discipliné, est le plus fort. Ce n’est pas une guerre glorieuse. On n’en revient pas avec des chants. Mais je l’ai vue plier des légions mieux qu’aucune charge, et c’est de cette guerre-là que je tire ce que je crois savoir.
Ce que la faim faisait aux légions
Rappelons ce que nous avons décidé au conseil, il y a quelques lunes, quand la colonne romaine remontait vers nos pays. Nous avons résolu de nous affamer nous-mêmes pour l’affamer. Brûler nos propres greniers, vider les campagnes, réduire en cendres nos bourgs et jusqu’à nos places fortes, afin que le Romain, en marchant, ne trouve devant lui que de la terre noire et des puits comblés. Une armée ne vit pas de courage seul : elle vit de blé et de fourrage. Lui ôter cela, c’était le combattre sans lever le fer.
On a vu, en un seul jour, plus de villes des Bituriges livrées aux flammes qu’on n’en pourrait compter d’une main. Nos propres maisons. Je ne prétendrai pas que ce fut aisé. Un homme qui met le feu au grain de ses pères le fait le cœur serré, et beaucoup, au conseil, s’y refusaient déjà. C’est une discipline dure, le renoncement, plus dure peut-être que la bataille, parce qu’elle ne donne rien à voir. On souffre, on brûle son bien, et l’ennemi, lui, est toujours là, intact en apparence.
Mais il n’était pas intact. Chaque jour de marche dans un pays vidé le rongeait. Ses bêtes maigrissaient, ses hommes murmuraient, ses fourrageurs s’éloignaient toujours plus des camps, et c’est là, loin des lignes, qu’on les prenait. La faim travaillait pour nous pendant que nous dormions. Voilà ce que la petite guerre faisait aux légions : elle les épuisait sans leur donner l’occasion de vaincre.
Avaricum, que j’ai voulu sauver
Et puis il y eut Avaricum. C’est ici que je dois parler de ma propre faute, car je fus de ceux qui supplièrent qu’on l’épargnât. Au conseil, il avait été dit : on brûle tout, sans exception. Nous avons plaidé le contraire. Nous avons arraché l’exception aux prières et à la pitié de tous. C’était, disions-nous, la plus belle place de nos terres, notre ornement et notre défense ; ses murs et ses marais la rendaient, croyions-nous, imprenable. Il nous semblait insensé de brûler de nos mains ce que l’ennemi ne pourrait prendre. On nous écouta. On eut tort de nous écouter.
Le Romain vint devant Avaricum. Il dressa ses terrasses, il monta ses machines, il attendit un jour de pluie, et il entra. Ce qui suivit, je ne l’écris pas de gaieté de cœur. La ville fut prise et les siens passés au fil de l’épée sans qu’on distinguât l’homme en armes du vieillard ou de l’enfant. Des dizaines de milliers d’âmes s’y trouvaient ; à peine quelques centaines parvinrent à fuir jusqu’à nos lignes pour grossir nos rangs. Le reste demeura sous les murs.
Voilà la leçon que je porte, et que je paie. Chaque fois que nous avons refusé de brûler une place, ou de nous disperser pour la mieux défendre autrement, croyant la tenir, nous avons perdu la place et les gens avec. Nous avons voulu garder Avaricum : nous n’avons gardé ni ses murs ni son peuple. Une place qu’on s’obstine à défendre en masse, quand on ne peut la secourir à temps, ne sauve rien ; elle rassemble seulement, en un seul lieu, tout ce que l’ennemi peut prendre d’un coup.
Gergovie, la preuve que l’autre guerre tenait
Qu’on ne me dise pas que cette guerre-là ne donne que des cendres. Le seul vrai revers que nous ayons infligé au Romain cette année, nous le devons à cette manière de faire. Devant Gergovie, sur ses hauteurs, nous tenions une bonne position, difficile d’accès, et nous ne l’avons pas quittée pour lui offrir le choc qu’il cherchait. Nous l’avons laissé s’user contre la pente, harcelé sur ses flancs, et il a dû reculer, laissant des morts au pied de la colline.
Ce jour-là, il n’a pas plié parce que nous avions été plus braves — nul n’est plus brave qu’un légionnaire en ligne. Il a plié parce que nous l’avons contraint à combattre là où sa discipline ne servait plus à rien, dans un terrain qui était pour nous et contre lui. La nouvelle de ce recul a couru dans toute la Gaule et a soulevé des peuples qui hésitaient encore. Cette guerre patiente, celle qu’on juge sans gloire, venait de nous donner notre plus belle journée.
Pourquoi ces murs m’inquiètent
Alors je regarde ce que nous avons fait depuis, et je m’inquiète. Après Gergovie, il a semblé que nous délaissions cette manière de faire. Plutôt que d’user encore la colonne romaine en la privant de tout, on a voulu l’anéantir d’un seul coup, en jetant sur elle toute notre cavalerie en rase campagne. J’étais de ceux qui redoutaient ce pari. Ses cavaliers venus d’au-delà du Rhin nous ont rompus ce jour-là, et nos escadrons se sont repliés.
Et voici où nous en sommes ce soir. Après cet échec, toute notre armée s’est retirée derrière ces remparts, et le Romain a refermé ses lignes autour de nous. Notre cavalerie, on l’a renvoyée au-dehors, la nuit, à travers ses ouvrages encore ouverts, chercher un secours qui n’est pas encore levé. Nous avons donc mis tous nos bras dans le même piège, et confié notre salut à des peuples qui, à cette heure, n’ont peut-être pas fini de se rassembler. La faim, cet allié qui hier travaillait pour nous, campe désormais dans nos réserves à nous.
Ce que répondent ceux qui ont décidé
Je ne veux pas être injuste, et ceux qui ont choisi ces murs ont pour eux de vrais arguments, que j’entends. Après la défaite de notre cavalerie, disent-ils, l’infanterie se retrouvait nue en rase campagne, sans le voile de cavaliers qui la couvre ; l’offrir au Romain en terrain découvert, c’était courir au désastre entier, d’un seul jour. L’oppidum, lui, est fort : haut, escarpé, protégé par ses cours d’eau et par ses pentes, difficile à forcer. S’y tenir, c’est ne pas rendre à l’ennemi le combat qu’il souhaite.
Ils vont plus loin, et ce n’est pas sot. En nous concentrant ici, disent-ils, nous attirons le Romain dans un siège long, où il doit s’immobiliser, s’enfermer lui-même dans ses lignes, s’épuiser à nous garder. Et quand le secours de toute la Gaule paraîtra sur les hauteurs de la plaine, il le prendra à revers, coincé entre nous et lui, entre ses deux murailles. Le piège, dans cette lecture, n’est pas seulement autour de nous : il est aussi autour de lui. Je reconnais la force de ce raisonnement. Il tient, si le secours vient, et s’il vient à temps.
Je doute, je ne prophétise pas
Voilà tout ce que j’avais à dire, et je le maintiens sans le durcir. Je n’ai pas la prétention de savoir comment finira ce siège. Je ne sais pas si j’ai raison ; personne, sous ces remparts, ne le sait, pas plus dans le camp d’en face. L’avenir n’est écrit ni sur nos palissades ni sur les leurs.
Je sais seulement ce qu’une place assiégée a déjà coûté, chez nous, le jour où elle est tombée. J’ai vu Avaricum, que j’avais voulu sauver, et je porte encore le poids de ce que ce vœu a valu à ses gens. C’est cette mémoire, et rien d’autre, qui me fait regarder nos murs avec crainte plutôt qu’avec confiance. Puissé-je me tromper une seconde fois, mais dans l’autre sens.
Les lecteurs réagissent depuis l’oppidum
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Ceux qui parlent déjà de négocier n’ont rien compris. Si Alésia tient, les peuples verront que Rome peut être arrêtée.
Tenir, oui. Mourir enfermés pour prouver une phrase, non. La prudence n’est pas toujours une trahison.
LA PRUDENCE A DES SANDALES ROMAINES.
On dit que les secours approchent. Qui les a vus ? À quelle distance ? Combien de feux ? Les présages ne remplacent pas les éclaireurs.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
Tout le monde veut l’unité gauloise tant que ce sont les autres qui donnent leurs vivres.
La modération supprime les vrais patriotes mais laisse les prudents expliquer pourquoi il faudrait attendre Rome avec une coupe de vin.