Ce que Rome appelle « pacifier » : à quoi ressemble un peuple qui a plié
On nous promet la douceur du vainqueur. Mais nous avons vu ce qu’elle laisse derrière elle : des enfants pris en otage, un tribut qui revient chaque automne, des marchés où l’on vend des peuples entiers. À l’heure où le secours paraît enfin sur les hauteurs, il faut dire tout haut ce que nous perdrions à plier — et pourquoi il faut tenir.
On nous parle, quand on parle de Rome, d’ordre et de protection. César serait venu, dit-on, défendre ses amis, apaiser des peuples troublés, mettre fin à nos querelles. Ceux qui plient répètent ce mot après lui : la paix. On voudrait nous faire croire que déposer les armes devant lui, c’est gagner le repos. Il faut regarder ce mot en face, car c’est de lui que dépend ce que nous ferons dans les jours qui viennent.
Nous n’avons pas besoin de deviner ce que cette paix nous réserve : nous en avons le visage sous les yeux. Il suffit de regarder vers le Sud, où des peuples de Gaule vivent depuis longtemps sous la loi romaine. Et il suffit de se souvenir de ce printemps, tout près d’ici. À l’heure où l’on annonce enfin le secours sur les hauteurs, où chacun se demande s’il faut tenir encore, je veux dire tout haut ce que « pacifier la Gaule » veut dire pour ceux qui l’ont subi — et pourquoi, tant qu’il reste un espoir, nous ne devons pas le rendre.
Ce que voit qui a plié
Que l’on cesse de nous peindre la soumission comme un simple changement de maîtres. Vers le Sud, au-delà des Cévennes, s’étendent des terres de Gaule que Rome tient depuis longtemps. Les Allobroges et leurs voisins y labourent une terre qui n’est plus tout à fait la leur. Chaque année, ils comptent le tribut qu’il faut verser ; chaque année, une part de la récolte passe dans les greniers de l’étranger. Voilà le premier visage de la paix romaine : un peuple qui travaille et qui paie pour un autre.
Mais le tribut n’est que le commencement. Quand une cité se rend à César, il exige qu’on lui livre les armes et qu’on lui remette des otages. Ces otages ne sont pas des inconnus : ce sont les fils des meilleures familles, des enfants de chefs, emmenés au loin pour garantir que les pères se tiendront tranquilles. Un peuple qui a donné ses enfants en gage n’est plus libre de ses actes : il obéit pour les revoir. À cela s’ajoutent les blés qu’il faut fournir et les cavaliers qu’il faut envoyer combattre sous l’enseigne romaine, contre d’autres Gaulois parfois. Se soumettre, ce n’est pas seulement se taire : c’est nourrir l’armée qui nous tient et marcher dans ses rangs.
Et derrière les légions, il y a ceux dont on parle moins, mais que tout le monde a vus : les marchands. Ils suivent les camps comme les corbeaux suivent les troupeaux. Là où Rome prend une ville de force, ils sont là pour acheter les vaincus — les hommes, les femmes, les enfants — et les emmener enchaînés vers le Sud et vers la mer, pour les vendre. La guerre de César n’est pas seulement une guerre : c’est aussi un commerce, et les corps des Gaulois en sont la marchandise. Qui plie sans combattre garde peut-être la vie et perd sa liberté ; qui résiste et tombe la perd tout entière, et se retrouve au marché.
Ce que Rome fait aux villes qui résistent
Car il ne faut pas se mentir sur ce qui attend une place qui tient tête. Ce printemps, à quelques journées de marche d’ici, Avaricum s’est crue à l’abri derrière ses murs. Les Bituriges l’avaient épargnée quand ils brûlaient tout le reste, parce qu’elle passait pour imprenable. César l’a prise. Et quand ses soldats sont entrés, ils n’ont épargné ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. On dit qu’il en est réchappé une poignée sur une ville entière. Le nombre est de bouche romaine, et Rome grossit toujours ses exploits ; mais ceux qui ont fui jusqu’à nous n’ont pas eu besoin de compter pour dire ce qu’ils avaient vu.
Ce n’est pas la première fois. On se raconte encore, de feu en feu, le sort des Aduatuques, voici quelques années, dans le Nord : rendus, puis vendus en bloc, un peuple entier passé d’un coup des maisons aux chaînes, par dizaines de milliers, dit-on. On se raconte aussi ce qu’il advint du pays des Éburons, après qu’Ambiorix eut détruit des cohortes romaines : César revint, et il livra leurs champs et leurs maisons au feu et au pillage, appelant même les peuples voisins à venir se servir. Voilà ce que coûte, chez Rome, d’avoir un jour vaincu une légion : non pas une défaite qu’on solde, mais la volonté d’effacer le peuple qui l’a osé.
Je ne veux pourtant pas farder les nôtres. La révolte de cette année a commencé à Cenabum par le sang : ce sont des mains gauloises qui, les premières, ont massacré les marchands romains installés dans la ville et l’homme qui levait pour eux nos grains. Je ne l’oublie pas et je ne le cache pas. Mais que l’on compare la mesure des choses. Pour quelques marchands tués, César a rendu la ville entière : pillée, incendiée, ses habitants tués ou vendus. Telle est sa manière de rétablir l’ordre — non pas punir des coupables, mais effacer des villes.
Entre les deux murs
Et si l’on veut savoir ce que vaut, au juste, la douceur qu’on prête à cet homme, il n’est pas besoin d’aller chercher loin : il suffit de regarder entre nos murs et les siens. La faim nous a contraints à une chose terrible — chasser de l’oppidum ceux qui ne peuvent combattre : les femmes, les enfants, les vieux des Mandubiens qui nous avaient ouvert leur place. Nous les avons poussés dehors pour que le peu de vivres reste aux bras qui tiennent les armes. C’est une douleur que je n’excuse pas. Mais regardez ce qu’en fait César. Il ne les laisse pas passer : il les tient là, entre les deux remparts, sans les recevoir et sans nous les rendre, à mourir de faim sous nos yeux et sous les siens. Celui qu’on dit clément a fait de ces innocents une arme : leur agonie doit nous briser le cœur avant qu’il ne brise nos murs.
Voilà celui qui nous promet la paix ; voilà à quoi ressemble un peuple qui a plié, et à quoi ressemble une ville qui a résisté. Entre les deux, il n’y a pas de choix heureux : il n’y a que des degrés dans la servitude, depuis le tribut qu’on paie jusqu’aux chaînes qu’on porte. C’est pour ne verser ni dans l’un ni dans l’autre que nous sommes enfermés ici, et que nous tenons.
Mais nous ne sommes plus seuls. Depuis les hauteurs, on a vu paraître ce que nous attendions : les feux et la poussière d’une grande armée, celle des peuples venus de toute la Gaule pour desserrer l’étau. Tant qu’elle est là, dans la plaine, rien n’est joué. La faim nous presse et l’attente est un supplice ; nul ne sait l’heure où le choc viendra, ni de quel côté la terre romaine cédera. Mais pour la première fois depuis que ces murs se sont refermés sur nous, ce n’est plus seulement notre courage que nous opposons à César : c’est la Gaule entière, debout derrière lui. Il a bâti ses lignes contre elle ; nous saurons bientôt si elles tiennent. Et tant que nous l’ignorons, il faut tenir.
Les lecteurs réagissent depuis l’oppidum
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Ceux qui parlent déjà de négocier n’ont rien compris. Si Alésia tient, les peuples verront que Rome peut être arrêtée.
Tenir, oui. Mourir enfermés pour prouver une phrase, non. La prudence n’est pas toujours une trahison.
LA PRUDENCE A DES SANDALES ROMAINES.
On dit que les secours approchent. Qui les a vus ? À quelle distance ? Combien de feux ? Les présages ne remplacent pas les éclaireurs.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
Tout le monde veut l’unité gauloise tant que ce sont les autres qui donnent leurs vivres.
La modération supprime les vrais patriotes mais laisse les prudents expliquer pourquoi il faudrait attendre Rome avec une coupe de vin.