Les Éduens dans la coalition : le peuple qui a longtemps hésité, et sur qui pèse le secours
Premiers de Gaule avec les Arvernes, longtemps « frères » de Rome, ralliés à la révolte sur le tard, les Éduens fournissent l’un des plus forts contingents attendus autour d’Alésia. Une part du secours repose sur eux. Et leur ralliement est récent.
La faim, ici, se compte en jours. Le secours, lui, se compte en peuples. Et parmi les peuples que Vercingétorix attend derrière les palissades romaines, il en est un dont le nom revient plus que les autres, avec autant d’espoir que d’inquiétude : les Éduens.
Nul n’ignore ce qu’ils pèsent. Avec les Arvernes, les Éduens tiennent depuis longtemps le premier rang en Gaule. Assis entre Loire et Saône, maîtres des routes du fleuve, ils gouvernent une vaste clientèle — Ségusiaves, Ambivarètes, Aulerques Brannovices, Blannovii — qui les suit à la guerre comme au conseil. De Bibracte, leur place forte du Beuvray, un ordre part et des milliers d’hommes se lèvent.
C’est là toute la question de ces jours-ci. Le secours qui doit desserrer l’étau réclame de chaque peuple sa part d’hommes, et la part demandée aux Éduens et à leurs clients compte parmi les plus fortes, à l’égal de celle des Arvernes. Autant dire qu’une portion du salut d’Alésia repose sur un peuple qui, il y a peu de saisons encore, marchait aux côtés de Rome.
Frères de Rome
Il faut se souvenir d’où viennent les Éduens. Seuls entre tous les peuples de la Gaule, ils portent auprès de Rome le titre de « frères et consanguins du peuple romain » — une amitié ancienne, scellée bien avant la génération présente. Ce lien leur a longtemps servi de bouclier contre leurs rivaux, les Arvernes d’abord, les Séquanes ensuite.
Mais un bouclier oblige. En échange de sa protection, Rome a reçu des Éduens de la cavalerie, des vivres, des otages, et le concours de leurs nobles. Encore ce printemps, leurs escadrons chevauchaient pour César et leurs greniers nourrissaient ses légions. On ne rompt pas en un jour une alliance de cette profondeur.
L’affaire d’Arioviste a montré ce que valait ce lien, et son prix. Appelé jadis par les Séquanes, le Germain Arioviste avait écrasé les Éduens et leurs alliés à Magetobriga, les réduisant presque au rang de tributaires. C’est alors, dit-on, que le noble éduen Diviciacos s’en fut jusqu’à Rome plaider la cause des siens devant le Sénat. Rome, plus tard, chassa Arioviste — mais au terme de cette épreuve, les Éduens étaient plus liés que jamais à celui qui les avait relevés.
Un ralliement récent, et à contrecœur
Ce qui frappe, c’est combien leur passage à la révolte est récent, et par quels chemins tortueux il s’est fait. Tout est parti, selon les Romains, d’une querelle intérieure : deux hommes, Convictolitavis et Cotos, se disputaient la magistrature suprême, la charge de vergobret. César lui-même trancha en faveur de Convictolitavis. Le peuple qui devait plus tard se soulever contre lui avait donc reçu de sa main son premier magistrat.
César assure que ce même Convictolitavis, gagné par de l’or arverne, retourna les siens contre Rome. L’accusation vient du camp romain ; l’or arverne, nul chez nous ne l’a vu peser. Ce qu’on sait, c’est ce qui suivit.
Vint l’affaire de Litaviccos. Ce noble éduen menait dix mille guerriers des siens rejoindre l’armée de César. En chemin, il fit courir parmi ses hommes une nouvelle terrible : les Romains, disait-il, venaient de massacrer les cavaliers éduens, et parmi eux Éporédorix et Viridomaros, deux des leurs. Les dix mille, la rage au ventre, s’apprêtaient à se tourner contre les légions.
César, prévenu, fit venir sous leurs yeux les cavaliers qu’on disait morts — Éporédorix et Viridomaros vivants, à la tête de leurs escadrons. Le mensonge tomba d’un coup. Les guerriers abandonnèrent Litaviccos, qui s’enfuit vers Gergovie avec ses fidèles. Voilà comment, selon le récit qu’on rapporte de ces journées, un peuple bascula à demi : par un bruit démenti, et par la peur qu’il avait un instant soulevée.
L’échec de César devant Gergovie acheva de trancher. Les Éduens y virent le signe qu’on pouvait tenir tête à Rome. On raconte qu’ils fondirent alors sur Noviodunum, où les Romains gardaient otages, blé et argent, pillèrent la place et la livrèrent aux flammes. Le pont était rompu ; il n’y avait plus de retour.
Restait la question du commandement. À l’assemblée de Bibracte, où toute la Gaule révoltée s’était donné rendez-vous, les Éduens firent valoir leur rang et réclamèrent la conduite de la guerre. L’assemblée, pourtant, confirma Vercingétorix l’Arverne comme chef suprême. Les Éduens, dit-on, en conçurent du dépit. Ils marchent aujourd’hui sous un chef qu’ils n’ont pas voulu, pour une cause qu’ils ont embrassée la dernière.
Le poids d’aujourd’hui
Tout cela serait affaire de mémoire si les Éduens ne comptaient pas, à cette heure, parmi les plus gros pourvoyeurs d’hommes du secours attendu. Avec leurs clients — Ségusiaves, Ambivarètes, Aulerques Brannovices, Blannovii — la part qu’on leur réclame égale celle des Arvernes, les deux plus fortes de toutes.
C’est dire que la coalition, sur ce point, dépend d’eux. Si les Éduens tiennent parole et lèvent ce qu’on leur demande, le secours pèsera son plein poids. S’ils tardent, s’ils comptent leurs pertes avant d’avoir combattu, la brèche se sentira aussitôt.
Une fidélité de quelques mois n’a pas le grain d’une fidélité de vingt ans. Nul, ici, ne sait de quel bois est faite celle des Éduens depuis qu’ils ont brûlé Noviodunum. On mesure ce qu’ils apportent ; on mesure moins ce qu’ils tiendront.
Voilà où en sont les choses ce matin, sous les remparts d’Alésia : un peuple immense, longtemps l’ami de Rome, aujourd’hui parmi les premiers bras de la révolte, et sur qui pèse une part du secours que la place attend. Ce qu’ils feront, on l’ignore. Ce qu’ils peuvent, on le sait — et c’est déjà beaucoup.
Les lecteurs réagissent depuis l’oppidum
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Ceux qui parlent déjà de négocier n’ont rien compris. Si Alésia tient, les peuples verront que Rome peut être arrêtée.
Tenir, oui. Mourir enfermés pour prouver une phrase, non. La prudence n’est pas toujours une trahison.
LA PRUDENCE A DES SANDALES ROMAINES.
On dit que les secours approchent. Qui les a vus ? À quelle distance ? Combien de feux ? Les présages ne remplacent pas les éclaireurs.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
Tout le monde veut l’unité gauloise tant que ce sont les autres qui donnent leurs vivres.
La modération supprime les vrais patriotes mais laisse les prudents expliquer pourquoi il faudrait attendre Rome avec une coupe de vin.