Les Anglo-Américains débarquent au Maroc et en Algérie
Dans la nuit, une vaste flotte alliée a jeté à terre des dizaines de milliers d’hommes sur les côtes du Maroc et de l’Algérie. Les forces françaises ont ouvert le feu sur les côtes de l’Atlantique et devant Oran ; à Alger, où l’amiral Darlan se trouvait par hasard, les combats ont cessé dès le soir. Nul ne sait encore quelle attitude prendra le gouvernement du Maréchal.
Une nouvelle considérable est tombée hier matin : les Anglo-Américains ont débarqué en Afrique du Nord française. Dans la nuit du samedi au dimanche, aux premières heures du jour, une flotte immense — on parle de plusieurs centaines de navires — a déversé ses troupes sur les plages du Maroc et de l’Algérie, de l’Atlantique marocain jusqu’aux abords d’Alger. Ce sont, dit-on, des dizaines de milliers d’hommes, des Américains surtout, appuyés de forces britanniques, qui ont pris pied sur des terres demeurées jusqu’ici sous l’autorité du gouvernement de Vichy.
L’affaire n’a rien d’un coup de main isolé. Trois régions ont été visées à la fois : la côte atlantique du Maroc, du côté de Casablanca, où l’on cite le nom du général américain Patton ; la région d’Oran ; et celle d’Alger. À l’ouest et au centre, les forces françaises ont fait feu. Devant Casablanca et sur les plages marocaines, devant Oran, la résistance a été réelle : on se bat sur les rivages, des navires français se sont portés au-devant des assaillants, le canon a tonné. À l’heure où nous écrivons, ces combats ne sont pas éteints.
À Alger, le sort en a été tout autre. Le débarquement y a réussi vite, et le soir même, dit-on, le feu a cessé dans la ville et ses environs. C’est qu’un fait singulier s’y est produit : l’amiral Darlan, dauphin désigné du Maréchal et chef des forces de Vichy, se trouvait à Alger, où l’on assure qu’il était venu auprès d’un fils malade. Surpris par l’événement, il s’est trouvé, avec le général Juin, commandant en Afrique du Nord, au cœur de la tourmente. On rapporte que l’un et l’autre seraient désormais aux mains des Américains, et que c’est de cet entourage qu’est venu, pour Alger, l’ordre de suspendre le combat.
Mais que cette accalmie d’Alger ne fasse pas illusion. À Oran comme au Maroc, on continue de se battre, et rien n’indique encore que l’ordre du cessez-le-feu ait été étendu à toute l’Afrique du Nord. Les chefs militaires de ces régions — on cite les généraux Noguès au Maroc — paraissent décidés à défendre le sol qu’ils gardent au nom du gouvernement légal. La situation, d’une ville à l’autre, est donc contradictoire : ici les armes se sont tues, là elles parlent encore.
Du côté allié, on présente l’opération comme une entreprise d’abord américaine. Des messages ont été diffusés par la radio, adressés aux populations et aux militaires français, les appelant à ne pas faire obstacle. Le nom du général Eisenhower, qui commanderait l’ensemble, circule. Les Américains affirment venir non en ennemis de la France, mais pour devancer, disent-ils, une mainmise de l’Axe sur l’Afrique du Nord. Il va de soi que nous rapportons ces déclarations comme telles, sans en garantir la portée : c’est la parole d’un belligérant qui débarque en armes sur un territoire français.
Reste la question qui domine toutes les autres et que personne, ce lundi, ne peut trancher : que va faire le gouvernement du Maréchal ? L’Afrique du Nord est française, et c’est sur des soldats français que l’on a tiré ; l’honneur militaire et les engagements de l’armistice commandent, pour les uns, de résister ; d’autres murmurent qu’il serait vain de prolonger une lutte inégale contre une telle puissance. On attend de Vichy une parole. On ignore ce qu’elle dira, on ignore les ordres qui partiront, on ignore quelle sera, demain, la conduite des forces françaises d’Afrique.
Et derrière cette question s’en profile une autre, plus lourde encore, dont nul ne mesure ce matin les conséquences : que fera l’Allemagne ? L’occupant tient la moitié nord de la France et surveille de près tout ce qui touche à l’armistice. Un débarquement allié aux portes de la Méditerranée ne le laissera pas indifférent. On en est, sur ce point, réduit aux conjectures ; mais chacun sent bien que l’événement d’Afrique du Nord ne restera pas sans écho de ce côté-ci de la Méditerranée.
Voilà donc où nous en sommes au matin de ce 9 novembre : un débarquement de grande ampleur, des combats inégaux selon les lieux, une accalmie à Alger autour de l’amiral Darlan, la guerre toujours à Oran et au Maroc, et, sur tout cela, le silence des autorités, dont on attend qu’elles disent l’attitude de la France. Les heures qui viennent seront décisives, et nous ne nous risquerons pas à en préjuger le cours.