Les tours s’effondrent, la muraille cède
La sape des Infidèles a fait son œuvre. La tour du Roi s’est abattue ces derniers jours, le fossé est comblé sous les écrans d’osier, et l’enceinte extérieure n’est plus qu’une ligne de brèches. Nos envoyés sont revenus les mains vides : le sultan al-Ashraf Khalil n’a voulu entendre que la reddition sans condition. Au même moment, on apprend que le roi Henri a rembarqué pour Chypre.
Nous écrivons ceci du haut d’Acre, dans le fracas des trébuchets et l’odeur de la terre remuée. Ce que nous redoutions depuis des semaines est arrivé : la muraille sur laquelle repose notre salut s’ouvre de toutes parts. Les Sarrasins n’ont pas eu besoin de nous forcer à découvert. Ils ont creusé sous nos pieds, patiemment, jour après jour, et c’est la terre elle-même qui nous trahit.
Nous ne rapporterons ici que ce que nous avons vu de nos yeux ou tenu de bouches sûres, sans rien grossir. Mais il faut le dire net, car nos gens le savent déjà et le murmurent aux remparts : l’enceinte du dehors ne tient plus, et la ville a le cœur serré. Que Dieu, qui n’a pas voulu jusqu’ici nous abandonner, ne détourne pas de nous sa face.
La sape a eu raison des tours
Depuis que les grandes machines de Hama ont pris leur poste, l’Infidèle n’a cessé de faire porter son effort sous nos tours plutôt que contre elles. Ses mineurs, dit-on des esclaves menés au travail, ont poussé leurs galeries jusqu’aux fondations, étayées de bois qu’on incendie ensuite ; la voûte creuse s’effondre, et la tour avec elle. C’est ainsi que la tour du Roi, l’une des plus fortes de notre front, s’est abattue ces derniers jours dans un éboulement de pierres. La nouvelle a couru la ville en une heure, et l’on a vu redoubler la presse de ceux qui, femmes et enfants, cherchent une place sur les barques du port.
Le fossé qui protégeait le pied de nos murs n’est plus un obstacle. Les Sarrasins l’ont fait combler à l’abri d’écrans d’osier tressé, poussés devant eux comme des toits mouvants, sous lesquels leurs gens travaillent sans que nos traits les atteignent. La terre, les fascines et les décombres de nos propres tours ont peu à peu rempli le creux, si bien que l’assaillant peut désormais venir au ras de la brèche. Nos maîtres — le Temple, l’Hôpital, les gens du roi — bouchent les trouées comme ils peuvent, avec des palissades et des tours de bois, mais chacun voit que ce sont là remparts de fortune.
Les pourparlers ont échoué
On a tenté de parler. Deux des nôtres, messire Guillaume de Villiers et messire Guillaume de Caffran, sont sortis pour porter parole au camp du sultan et sonder ce qu’il voulait de nous. Ils sont revenus sans accord. Al-Ashraf Khalil n’a rien voulu entendre qui ne fût la reddition pure et simple de la ville, sans condition ni garantie ; livrez-vous, et lui seul décidera de votre sort. C’est une exigence que nul ici, ni le maître du Temple ni les barons, ne peut accepter sans se déshonorer et livrer aux Infidèles ce qui reste de chrétienté en cette terre.
On rapporte que l’humeur du sultan s’est encore aigrie quand un projectile lancé de nos murs est tombé près de sa tente. Vrai ou non, le fait est que les portes de l’accord se sont refermées. Il n’y aura pas de trêve : il y aura l’assaut. Chacun, dans la ville, s’y prépare comme il le peut, aux armes ou en prière.
Le roi a rembarqué pour Chypre
À cette heure grave nous parvient une autre nouvelle, qui a frappé les esprits : le roi Henri, sire de Chypre et de Jérusalem, venu naguère à notre secours avec ses navires et ses gens, a repris la mer vers son île. Son départ se sait dans toute la ville et alimente bien des propos aux remparts.
Nous nous garderons d’en juger. Que le roi ait cédé au découragement ou qu’il ait pesé, en prince, qu’il valait mieux garder Chypre pour la défense de ce qui restera, nul de nous ne peut le dire avec certitude, et ce n’est pas notre office de trancher un débat que les hommes de guerre eux-mêmes se disputent. Nous notons le fait, et rien de plus : le roi n’est plus dans nos murs.
Ce que nul ne sait encore
L’enceinte du dehors est percée, mais il reste derrière elle le mur intérieur, et la tour Maudite qui en commande le front. Tant qu’elle tient, la ville tient. Nul ne peut dire aujourd’hui quand l’Infidèle donnera son grand assaut, ni si cette dernière tour résistera à la sape comme les autres n’ont su le faire. C’est là que se jouera Acre.
Nous continuerons de rapporter ce que nous verrons, jour après jour, tant que Dieu nous en laissera le loisir. La chrétienté d’Orient a déjà connu des heures noires et s’est relevée ; nous prions qu’il en soit encore ainsi.