Sortie nocturne du Temple contre les machines
L’autre nuit, à la faveur de la lune, une compagnie du Temple — près de trois cents chevaliers, dit-on — est sortie de nos murs pour porter le feu grégeois aux machines que les gens de Hama ont dressées contre le fossé. Menés par messire Jean de Grailly et messire Otton de Grandson, les nôtres ont surpris les tentes ennemies ; mais l’entreprise a tourné court, les chevaux pris dans les cordages. Un coup de main hardi pour desserrer l’étau, payé cher.
On n’attend pas toujours derrière ses murs que l’ennemi ait achevé son ouvrage. Ces jours-ci, une nuit que la lune éclairait la plaine et les tentes des Infidèles jusqu’au rivage, une compagnie du Temple est sortie de la ville, en silence, pour aller frapper les grandes machines qui, depuis des jours, battent notre enceinte et comblent notre fossé. Le dessein était de les livrer au feu grégeois et de rentrer avant que le camp tout entier fût sur pied.
Nous rapportons ici ce que nous en avons tenu de gens qui y étaient et en sont revenus, et nous ne dirons rien de plus assuré que ce que nous savons. La sortie fut menée, nous dit-on, par messire Jean de Grailly et messire Otton de Grandson, deux des meilleures lances de la ville, avec les frères du Temple ; on parle de près de trois cents chevaux. À l’heure où nous écrivons, le compte exact des nôtres qui n’en sont pas revenus n’est pas arrêté, et les récits varient d’une bouche à l’autre.
Frapper les machines de Hama
Depuis que le sultan a mis ses engins en batterie, ce sont surtout les gens de Hama qui nous font le plus de mal de ce côté de l’enceinte : leurs grands trébuchets lancent nuit et jour, et leurs écrans d’osier s’approchent du fossé à mesure. C’est contre ces machines-là que la sortie fut dirigée, et non contre le gros du camp. Brûler le bois de quelques engins, voilà qui vaut mieux qu’une bataille rangée qu’à nombre égal nous ne pouvons livrer.
La nuit claire, qui devait servir nos gens pour trouver leur chemin, servit aussi l’ennemi pour les voir venir. Les nôtres tombèrent d’abord sur les postes avancés et les tentes de devant. Là, dans l’ombre et la presse, les chevaux s’empêtrèrent dans les cordes qui tendent les tentes des Sarrasins, et beaucoup de montures s’abattirent, jetant leurs cavaliers à terre. Ce qui devait être un coup vif se défit en un instant.
Le temps que les nôtres se dégageassent, le camp s’était éveillé et rassemblé. On dit que nos chevaliers eurent affaire à une grande multitude d’ennemis accourus de toutes parts. Le feu ne prit pas aux machines comme on l’espérait, ou n’y prit que peu ; et il fallut se retirer en combattant vers la ville. Quelques-uns rapportèrent des dépouilles prises sur les tentes ; d’autres n’en revinrent pas.
Ce que l’on sait, ce que l’on ignore
Nous nous gardons de grossir cette affaire comme de la taire. Elle nous vient pour l’essentiel de ceux-là mêmes qui y furent, et l’on sait combien, la nuit et dans le combat, les hommes voient peu et retiennent mal. Le nombre des sortants, celui des morts et des prisonniers, ne sont pas assurés : on avance des chiffres, nous n’en garantissons aucun.
Ce qui demeure, c’est que la ville n’est pas résignée à se laisser réduire sans mordre. Les frères du Temple, l’Hôpital, et les seigneurs venus d’outre-mer qui tiennent avec nous montrent qu’on peut encore porter la main jusqu’aux tentes de l’ennemi. Si les machines de Hama n’ont pas brûlé cette nuit, elles ont du moins appris que les assiégés savent sortir. Nul ne dira quel fruit cette hardiesse portera pour la suite du siège ; nous rapporterons ce qui viendra quand nous le saurons de source sûre.