Le réduit du Temple tient encore
La ville est prise, mais tout n’est pas fini. À la pointe du couchant, le château du Temple, cerné par la mer sur trois côtés, tient encore. Vers ses quatre tours ont reflué les frères du Temple, de l’Hôpital et des Teutoniques, et des milliers de gens sans armes. Les frères se sont donné un nouveau maître, Thibaud Gaudin. Une trêve un instant offerte a été rompue dans le sang : on rapporte que des cavaliers sarrasins, entrés sous la parole donnée, se sont jetés sur les femmes, et que le maréchal du Temple, sorti pour parlementer, y a laissé la tête.
Nous l’écrivons de la côte, là où les barques abordent, chargées de fuyards et de nouvelles. Acre est tombée voici cinq jours, et nous avons cru, ce matin-là, que tout était consommé. Il n’en est rien : à la pointe du couchant, sur l’éperon qui s’avance dans la mer, le château du Temple demeure aux mains des nôtres. Ses quatre tours n’ont pas cédé. Tandis que le reste de la ville est aux Sarrasins, ce dernier réduit tient encore, et de lui nous viennent, de bouche en bouche, les récits que nous rapportons ici.
Nous ne dirons que ce que nous tenons d’hommes qui en sortent ou qui en approchent par la mer. Beaucoup nous échappe, et plus d’un récit se contredit ; nous le marquerons quand il le faudra. Mais le fait est sûr : le Temple n’est pas pris. Derrière ses murailles se sont serrés, pêle-mêle, les frères des trois ordres et une foule de gens de la ville — femmes, enfants, vieillards, tous ceux que la ruée vers le port n’a pu jeter sur un navire à temps.
Le dernier refuge, à la pointe du couchant
Le château du Temple n’est pas une place ordinaire. Bâti à l’angle du couchant, au bord même de la mer qui le baigne de trois côtés, il tient à la ville par un seul front de terre. C’est la maison forte de l’ordre, avec ses tours et ses voûtes, et c’est là, tout naturellement, qu’ont afflué ceux qui n’ont pu fuir par le port lorsque l’enceinte a cédé. On rapporte que plusieurs milliers de personnes s’y trouvent aujourd’hui enfermées, gens d’armes et gens sans défense mêlés.
Le maître du Temple, messire Guillaume de Beaujeu, est tombé le jour de l’assaut, frappé sous l’aisselle à la porte Saint-Antoine ; d’autres pages diront sa fin. Les frères, pour n’être pas sans chef en ce péril, se sont donné un nouveau maître : Thibaud Gaudin, qui tenait la charge de trésorier de l’ordre et compte parmi les derniers défenseurs. La manière et le lieu de cette élection nous sont rapportés diversement, et nous ne les tenons que d’une bouche ; mais que le Temple ait désormais Gaudin pour maître, cela, on nous l’affirme de plusieurs côtés.
Avec lui commandent au réduit le maréchal de l’ordre, messire Pierre de Sévery, et ce qui reste de frères en état de porter les armes. Ils ont barré le front de terre, garni les tours, réparti la garde. L’ennemi a dressé ses machines contre ce dernier pan de mur et le bat sans relâche. Combien de temps ces murailles tiendront, nul ne le sait ; on se demande aussi, dans nos barques, si une sortie ou un embarquement de nuit pourrait sauver ceux qui sont là.
La trêve rompue dans le sang
Voici ce qu’on nous conte du réduit, et que nous donnons pour un récit, non pour un fait tenu de nos yeux. Le sultan aurait fait offrir aux assiégés la vie sauve : que la place se rende, et femmes et enfants sortiraient libres. Les frères, pressés par la foule qu’ils abritent, auraient accepté et ouvert leurs portes, et la bannière du sultan aurait été plantée sur une tour.
Mais la parole donnée n’a pas tenu. On rapporte que des cavaliers sarrasins — quelque quatre cents, dit-on, sans qu’aucun les ait comptés — entrèrent dans le château sous couvert de la trêve, puis se jetèrent sur les femmes et les garçons pour les prendre. À cette vue, les frères, saisis de fureur, refermèrent les portes sur eux, les enfermant dans l’enceinte, et les taillèrent en pièces jusqu’au dernier. La bannière du sultan fut abattue. La trêve était morte, et le combat reprit, plus âpre qu’avant.
La tête du maréchal
Le sultan, dit-on, fit alors porter aux frères une nouvelle lettre. Il y déplorait le sort de ses cavaliers, en rejetait la faute sur leur propre emportement, et priait les assiégés d’envoyer un des leurs pour traiter de nouveau. Le maréchal Pierre de Sévery, pour épargner la foule sans armes qui se pressait derrière lui, résolut d’y aller lui-même et sortit du réduit avec une petite escorte de frères.
Ils n’atteignirent jamais la tente du sultan. On rapporte qu’à peine hors des murs, le maréchal et ceux qui l’accompagnaient furent saisis et décapités, là, sous les yeux des assiégés. Ce récit nous vient d’une seule source, proche des frères du Temple, et nous le livrons avec la prudence qu’il mérite ; mais tous ceux qui en sortent le redisent, et l’horreur en est grande. Après une telle trahison, il n’est plus de parole qui vaille entre les deux camps.
Ainsi, ce jour, le Temple tient encore, mais sans son maréchal, et l’on se bat désormais sans espoir d’accord. Ceux qui sont dedans n’attendent plus rien que de Dieu et de la mer. Nous rapporterons ce que nous en saurons, de barque en barque, sans rien grossir ni rien taire, et nous ne préjugeons de rien au-delà de ce jour.