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Le réduit du Temple tient encore

La ville est prise, mais tout n’est pas fini. À la pointe du couchant, le château du Temple, cerné par la mer sur trois côtés, tient encore. Vers ses quatre tours ont reflué les frères du Temple, de l’Hôpital et des Teutoniques, et des milliers de gens sans armes. Les frères se sont donné un nouveau maître, Thibaud Gaudin. Une trêve un instant offerte a été rompue dans le sang : on rapporte que des cavaliers sarrasins, entrés sous la parole donnée, se sont jetés sur les femmes, et que le maréchal du Temple, sorti pour parlementer, y a laissé la tête.

Frère Aycard d’Acre, replié sur la côte 23 mai 1291 6 min de lecture
Dessin médiéval de deux chevaliers en armure et casque, chevauchant un même cheval — l’emblème de l’ordre du Temple.
Matthew Paris, dessin des « deux chevaliers sur un même cheval », emblème de l’ordre du Temple, Chronica Majora (Cambridge, Parker Library, ms. 26, f. 220), v. 1250 — domaine public (Wikimedia Commons).

Nous l’écrivons de la côte, là où les barques abordent, chargées de fuyards et de nouvelles. Acre est tombée voici cinq jours, et nous avons cru, ce matin-là, que tout était consommé. Il n’en est rien : à la pointe du couchant, sur l’éperon qui s’avance dans la mer, le château du Temple demeure aux mains des nôtres. Ses quatre tours n’ont pas cédé. Tandis que le reste de la ville est aux Sarrasins, ce dernier réduit tient encore, et de lui nous viennent, de bouche en bouche, les récits que nous rapportons ici.

Nous ne dirons que ce que nous tenons d’hommes qui en sortent ou qui en approchent par la mer. Beaucoup nous échappe, et plus d’un récit se contredit ; nous le marquerons quand il le faudra. Mais le fait est sûr : le Temple n’est pas pris. Derrière ses murailles se sont serrés, pêle-mêle, les frères des trois ordres et une foule de gens de la ville — femmes, enfants, vieillards, tous ceux que la ruée vers le port n’a pu jeter sur un navire à temps.

Le dernier refuge, à la pointe du couchant

Le château du Temple n’est pas une place ordinaire. Bâti à l’angle du couchant, au bord même de la mer qui le baigne de trois côtés, il tient à la ville par un seul front de terre. C’est la maison forte de l’ordre, avec ses tours et ses voûtes, et c’est là, tout naturellement, qu’ont afflué ceux qui n’ont pu fuir par le port lorsque l’enceinte a cédé. On rapporte que plusieurs milliers de personnes s’y trouvent aujourd’hui enfermées, gens d’armes et gens sans défense mêlés.

Le maître du Temple, messire Guillaume de Beaujeu, est tombé le jour de l’assaut, frappé sous l’aisselle à la porte Saint-Antoine ; d’autres pages diront sa fin. Les frères, pour n’être pas sans chef en ce péril, se sont donné un nouveau maître : Thibaud Gaudin, qui tenait la charge de trésorier de l’ordre et compte parmi les derniers défenseurs. La manière et le lieu de cette élection nous sont rapportés diversement, et nous ne les tenons que d’une bouche ; mais que le Temple ait désormais Gaudin pour maître, cela, on nous l’affirme de plusieurs côtés.

Avec lui commandent au réduit le maréchal de l’ordre, messire Pierre de Sévery, et ce qui reste de frères en état de porter les armes. Ils ont barré le front de terre, garni les tours, réparti la garde. L’ennemi a dressé ses machines contre ce dernier pan de mur et le bat sans relâche. Combien de temps ces murailles tiendront, nul ne le sait ; on se demande aussi, dans nos barques, si une sortie ou un embarquement de nuit pourrait sauver ceux qui sont là.

La trêve rompue dans le sang

Voici ce qu’on nous conte du réduit, et que nous donnons pour un récit, non pour un fait tenu de nos yeux. Le sultan aurait fait offrir aux assiégés la vie sauve : que la place se rende, et femmes et enfants sortiraient libres. Les frères, pressés par la foule qu’ils abritent, auraient accepté et ouvert leurs portes, et la bannière du sultan aurait été plantée sur une tour.

Mais la parole donnée n’a pas tenu. On rapporte que des cavaliers sarrasins — quelque quatre cents, dit-on, sans qu’aucun les ait comptés — entrèrent dans le château sous couvert de la trêve, puis se jetèrent sur les femmes et les garçons pour les prendre. À cette vue, les frères, saisis de fureur, refermèrent les portes sur eux, les enfermant dans l’enceinte, et les taillèrent en pièces jusqu’au dernier. La bannière du sultan fut abattue. La trêve était morte, et le combat reprit, plus âpre qu’avant.

La tête du maréchal

Le sultan, dit-on, fit alors porter aux frères une nouvelle lettre. Il y déplorait le sort de ses cavaliers, en rejetait la faute sur leur propre emportement, et priait les assiégés d’envoyer un des leurs pour traiter de nouveau. Le maréchal Pierre de Sévery, pour épargner la foule sans armes qui se pressait derrière lui, résolut d’y aller lui-même et sortit du réduit avec une petite escorte de frères.

Ils n’atteignirent jamais la tente du sultan. On rapporte qu’à peine hors des murs, le maréchal et ceux qui l’accompagnaient furent saisis et décapités, là, sous les yeux des assiégés. Ce récit nous vient d’une seule source, proche des frères du Temple, et nous le livrons avec la prudence qu’il mérite ; mais tous ceux qui en sortent le redisent, et l’horreur en est grande. Après une telle trahison, il n’est plus de parole qui vaille entre les deux camps.

Ainsi, ce jour, le Temple tient encore, mais sans son maréchal, et l’on se bat désormais sans espoir d’accord. Ceux qui sont dedans n’attendent plus rien que de Dieu et de la mer. Nous rapporterons ce que nous en saurons, de barque en barque, sans rien grossir ni rien taire, et nous ne préjugeons de rien au-delà de ce jour.

Le contexte

Acre, capitale de fait du royaume latin de Terre sainte, a été emportée le 18 mai 1291 par l’assaut général de l’armée du sultan al-Ashraf Khalil ; la population a reflué vers le port dans la panique.

Le château du Temple occupe l’angle sud-ouest de la ville, avancé dans la mer : c’est la maison forte de l’ordre et la dernière position tenue par les Latins après la chute de l’enceinte.

Guillaume de Beaujeu, maître du Temple depuis 1273 et parent de la maison de France, est mort le jour de l’assaut, frappé à la porte Saint-Antoine.

Les récits détaillés de ce qui se passe dans le réduit proviennent surtout de témoins proches du Temple, transmis par ceux qui en sortent par mer ; ils sont, pour l’essentiel, de source unique.

État des informations

Cette chronique est tenue de la côte, par une plume latine repliée hors d’Acre, qui croit à la guerre sainte et nomme l’adversaire « les Sarrasins », « les Infidèles ». Cette couleur de voix ne déforme aucun fait. Le récit distingue nettement ce qui est établi — le réduit du Temple tient, l’afflux des ordres et des civils, l’élection de Gaudin, la trêve rompue, la mort du maréchal Sévery — de ce qui n’est que rapporté : les nombres, donnés en fourchette, et le détail des épisodes du château, tenus d’une source unique et proche, signalés comme tels. Nous ne préjugeons en rien de ce qu’il adviendra du réduit au-delà de ce jour.

Ce que l’on sait

  • Après la chute de l’enceinte le 18 mai 1291, le château du Temple, à la pointe sud-ouest d’Acre, demeure aux mains des Latins et tient encore.
  • Y ont afflué des frères du Temple, de l’Hôpital et des Teutoniques, ainsi que plusieurs milliers de civils qui n’avaient pu fuir par le port.
  • Guillaume de Beaujeu, maître du Temple, étant mort le 18 mai, les frères ont pris pour nouveau maître Thibaud Gaudin, trésorier de l’ordre.
  • Une trêve un moment conclue au réduit a été rompue : des cavaliers mamelouks entrés dans le château sous la parole donnée s’en sont pris aux femmes et ont été massacrés par les défenseurs.
  • Le maréchal du Temple, Pierre de Sévery, sorti parlementer avec une escorte, a été décapité avec sa délégation.

Ce que l’on ignore

  • On ignore combien de temps le réduit du Temple pourra tenir sous les machines et la sape.
  • On ne sait si une sortie ou un embarquement nocturne pourrait sauver ceux qui y sont enfermés.
  • Le sort de la foule de civils réfugiés dans le château demeure incertain.

Sources historiques utilisées

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Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Article de Wikipédia en français : après la chute de l’enceinte le 18 mai 1291, repli d’environ dix mille personnes dans la citadelle du Temple (la « Voûte d’Acre ») à la pointe occidentale de la ville, défendue par Thibaud Gaudin et Pierre de Sévery ; le réduit résiste aux bombardements. Consulté pour le repli et les défenseurs du château du Temple.

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Fall of Acre

Article de Wikipédia en anglais : retraite vers la forteresse du Temple à quatre tours à l’extrémité ouest le soir du 18 mai, réunissant restes du Temple, de l’Hôpital et des Teutoniques et des milliers de civils ; offre de sauf-conduit aux femmes et enfants, entrée d’environ quatre cents cavaliers qui attaquent aussitôt femmes et enfants, portes refermées par Pierre de Sévery et cavaliers massacrés ; nouvelle lettre du sultan, Sévery et sa délégation tués avant d’atteindre le camp. Croisé avec la version française.

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Thibaud Gaudin

Article de Wikipédia : Thibaud Gaudin, trésorier de l’ordre, parmi les derniers défenseurs d’Acre aux côtés du maréchal Pierre de Sévery après la mort de Guillaume de Beaujeu le 18 mai, et élu maître de l’ordre du Temple. Consulté pour l’identité et le rôle du nouveau maître ; la localisation exacte de l’élection étant rapportée diversement, elle est signalée comme non assurée dans le relevé des faits.

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Note de reconstitution éditoriale — le réduit du Temple

Aujourd’hier imagine une chronique tenue de la côte au lendemain de la chute d’Acre, sous la plume de frère Aycard d’Acre, replié hors de la ville. Le récit adopte la voix latine embarquée — « les Sarrasins », « les Infidèles » — comme dispositif d’immersion. Les faits (réduit du Temple tenu, afflux des ordres et des civils, élection de Gaudin, trêve rompue, décapitation de Sévery) sont logés distinctement dans le relevé des faits, qui signale que le détail des épisodes du château et les nombres proviennent d’une source unique et proche (le Templier de Tyr). Écrit à chaud le 23 mai 1291, sans rien anticiper de la suite.

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