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Al-Ashraf Khalil, le sultan venu tenir le serment de Tripoli

Sous nos murs campe l’homme qui a juré de nous prendre. Le sultan d’Égypte al-Ashraf Khalil, fils de Qalâwûn, n’a pas trente ans, et il conduit lui-même l’armée qui nous serre d’une mer à l’autre. On dit peu de chose de lui dans nos rangs, et beaucoup de choses fausses. Voici ce que l’on peut en tenir pour sûr, et ce qui n’est que rumeur de camp.

Aimery le Pisan 22 avril 1291 5 min de lecture

De nos courtines, on aperçoit ses tentes rangées jusqu’à la mer, et au milieu la sienne, plus haute, vers laquelle courent sans fin les cavaliers porteurs d’ordres. C’est là que se tient l’Infidèle qui a fait lever contre nous toute la puissance de l’Égypte et de la Syrie : al-Ashraf Khalil, fils du vieux sultan Qalâwûn, maître du Caire et de Damas depuis la mort de son père.

Nous n’avons de lui que ce qu’en rapportent les prisonniers, les marchands passés d’un camp à l’autre et les transfuges. Nous le donnons ici pour ce qu’il est : un adversaire, et un adversaire redoutable. Mais nous nous garderons d’en faire soit un monstre, soit un prince des contes. Ce que nous tenons pour établi, nous le disons ; ce qui n’est que bruit de tente, nous le disons aussi, et comme tel.

Un fils qui achève l’œuvre du père

Il est le fils de Qalâwûn, ce sultan qui, voici deux ans à peine, emporta Tripoli et en fit passer les habitants par le fil de l’épée ou par les fers. La chute de cette grande cité chrétienne est encore dans toutes les mémoires d’Outremer ; c’est le même sang, la même maison, qui se dresse aujourd’hui devant Acre.

On rapporte qu’il n’était pas destiné dès l’abord à régner : un frère aîné devait recevoir le sultanat, mais la mort le prit avant le père, et c’est sur Khalil que retomba l’héritage. On dit dans le camp adverse que le vieux Qalâwûn ne se fiait guère à ce fils et hésita longtemps à l’établir pleinement dans sa succession. Nous rapportons la chose sans pouvoir en jurer : ce sont là affaires de leur cour, que nul des nôtres n’a vues de près.

Ce qui est sûr, c’est que le père mourut à l’automne dernier, alors même qu’il avait déjà rassemblé ses forces et pris le chemin de notre contrée. La campagne était commencée quand la mort le saisit ; le fils l’a reprise à son compte et l’a menée jusqu’à nos fossés.

Le serment qu’on lui prête

De bouche en bouche court, dans un camp comme dans l’autre, le récit d’un serment : au vieux sultan mourant, Khalil aurait juré de ne pas relâcher l’entreprise et de prendre Acre. Nous ne pouvons produire le témoin d’une telle promesse, faite au chevet d’un prince infidèle ; nous la donnons donc pour ce qu’elle est, une tradition qui court, et non pour un fait attesté.

Mais que le motif soit vrai ou embelli, la chose, elle, se voit : ce prince est venu en personne, il n’a pas délégué la besogne à ses seuls émirs, et il presse le siège comme un homme qui s’est lié à l’aboutir. Nos capitaines le tiennent pour résolu, et c’est déjà beaucoup savoir de l’ennemi qu’on a devant soi.

Ceux qui plaident sa cause disent qu’il ne fait que venger la trêve rompue : l’été dernier, on ne l’ignore pas, des croisés fraîchement débarqués mirent à mort dans nos rues des marchands et des paysans sarrasins qui commerçaient sous la foi jurée, et la commune refusa de livrer les coupables. Le sultan en a fait son droit à la guerre. Nous ne nous en cachons pas ; nous plaiderons ailleurs qui, de nous ou de lui, porte devant Dieu le poids de cette querelle.

Ce qu’on dit de l’homme

Sur sa personne, les dires se contredisent, et il faut y aller avec prudence. Les uns le peignent jeune et emporté, prompt à la fureur ; d’autres, parmi les marchands qui l’ont approché, le disent au rebours homme de savoir, qui goûte les livres et l’entretien des lettrés. Nous ne trancherons pas : ce sont là portraits d’oreille, chacun teinté par l’amour ou la haine de celui qui les colporte.

On rapporte aussi qu’il n’accéda pas au trône sans péril, et qu’à peine élevé il lui fallut défaire un grand émir qui lui disputait le pouvoir. S’il est vrai, cela dit d’un prince qui tient fermement les rênes chez lui avant de les tendre contre nous. Mais, encore une fois, ce sont affaires de leur maison, mal connues des nôtres.

De sa taille, de son visage, de son âge même, nous ne dirons rien de trop assuré : on le fait jeune, n’ayant pas encore atteint la trentaine, ce qui s’accorde avec un père mort chargé d’ans. Le reste appartient à ceux qui l’ont vu de près, et ceux-là ne sont pas dans nos murs.

L’adversaire qu’il faut regarder en face

Il serait vain, et dangereux, de se rassurer en le peignant en tyran de fable. Ce que nos yeux voient depuis les tours vaut mieux que tous les récits : une armée nombreuse, disciplinée, ravitaillée, des machines dressées avec méthode, un siège conduit sans hâte fébrile ni relâchement. Derrière cet ordre, il y a une tête.

Nous prions Dieu qu’il confonde les desseins de l’Infidèle et rende à la chrétienté d’Orient les secours qu’elle attend. Mais prier ne dispense pas de voir. Le prince qui campe sous Acre est jeune, il est venu de sa personne, et il a lié son honneur à cette entreprise. Que nos gens le sachent, et se tiennent en conséquence.

Le contexte

Qalâwûn, sultan mamelouk d’Égypte et de Syrie, avait pris Tripoli aux Francs en 1289 ; il mourut à l’automne 1290, alors qu’il avait déjà réuni ses troupes pour marcher sur Acre.

Son fils al-Ashraf Khalil lui succéda et reprit à son compte la campagne engagée contre la ville.

À l’été 1290, des croisés récemment débarqués avaient massacré à Acre des marchands et paysans musulmans en violation de la trêve conclue avec Qalâwûn ; la commune refusa de livrer les coupables, fournissant au sultan son motif de guerre.

Acre, capitale du royaume latin résiduel, est investie depuis le début d’avril 1291 par l’armée du sultan, campée d’une mer à l’autre à faible distance des murs.

État des informations

Ce portrait est celui d’un adversaire, tracé depuis Acre assiégée par une plume latine qui nomme l’ennemi « l’Infidèle ». Il s’en tient à ce qui est connaissable en avril 1291 : la filiation, l’accession, la campagne en cours. Il distingue les faits établis des bruits de camp, ne prête au sultan ni les vices d’un monstre ni les vertus d’un héros, et ne préjuge en rien de la suite du siège ni du destin de cet homme.

Ce que l’on sait

  • Al-Ashraf Khalil est le fils du sultan Qalâwûn, à qui il a succédé à la tête de l’Égypte et de la Syrie après la mort de ce dernier à l’automne 1290.
  • Qalâwûn avait pris Tripoli aux Francs en 1289, puis rassemblé son armée pour marcher sur Acre avant de mourir ; son fils a repris et poursuit cette campagne, dont il conduit le siège en personne.
  • La guerre a pour origine, du côté du sultan, la rupture de la trêve par le massacre de marchands et paysans musulmans à Acre à l’été 1290, et le refus des Francs de livrer les coupables.

Ce que l’on ignore

  • Le tour exact de la succession chez les Mamelouks — la volonté du vieux Qalâwûn, la place que Khalil devait y tenir — n’est connu des Francs que par ouï-dire et reste incertain.
  • Le véritable tempérament du sultan, son âge précis et ses intentions au-delà du siège échappent aux assiégés, qui n’en jugent que par les dires de prisonniers et de marchands.

Sources historiques utilisées

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Al-Ashraf Khalil

Article Wikipédia (FR) consulté pour la filiation (fils de Qalâwûn), l’accession fin 1290 après la mort du père engagé dans la campagne d’Acre, la tentative de coup de l’émir Turuntay à l’avènement, et la prise de Tripoli en 1289. Éléments postérieurs à mai 1291 volontairement écartés.

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Al-Ashraf Khalil

Article Wikipédia (EN) consulté pour recouper la naissance (vers 1263), le rang de deuxième fils (le frère aîné as-Salih Ali désigné héritier puis mort en 1288, Khalil établi co-sultan sans diplôme formel, le père se fiant mal à lui), et la réputation d’homme intelligent et amateur de lecture. Éléments postérieurs à mai 1291 écartés.

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Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Article Wikipédia (FR) consulté pour le casus belli (massacre de marchands et paysans musulmans à l’été 1290 en violation de la trêve, refus de livrer les coupables) et la conduite du siège par le sultan en personne.

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Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Portrait imaginé depuis Acre assiégée, le 22 avril 1291, sous la plume d’un chroniqueur latin d’Outremer. Le serment fait au père mourant, les traits de caractère et les remous de la succession mamelouke sont traités comme rumeurs et ouï-dire, conformément à ce qu’un assiégé franc pouvait en savoir ; les faits (filiation, accession, campagne, Tripoli 1289, trêve rompue) vivent dans le relevé des faits. Rien du règne postérieur au siège n’est convoqué.

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Contexte

D’où vient cette guerre : la trêve rompue de l’été passé

Le soudan campe sous nos murs, et déjà l’on s’interroge, dans la ville : par quelle faute en sommes-nous là ? Nous avons voulu remonter le fil sans le farder. Il ne nous mène pas à une agression sarrasine, mais à un forfait des nôtres, commis l’été dernier, la paix jurée encore fraîche. Le dire ne nous coûte pas moins qu’à un autre ; mais un chroniqueur qui tairait la cause n’écrirait plus qu’un plaidoyer.

6 avril 12916 min