Al-Ashraf Khalil, le sultan venu tenir le serment de Tripoli
Sous nos murs campe l’homme qui a juré de nous prendre. Le sultan d’Égypte al-Ashraf Khalil, fils de Qalâwûn, n’a pas trente ans, et il conduit lui-même l’armée qui nous serre d’une mer à l’autre. On dit peu de chose de lui dans nos rangs, et beaucoup de choses fausses. Voici ce que l’on peut en tenir pour sûr, et ce qui n’est que rumeur de camp.
De nos courtines, on aperçoit ses tentes rangées jusqu’à la mer, et au milieu la sienne, plus haute, vers laquelle courent sans fin les cavaliers porteurs d’ordres. C’est là que se tient l’Infidèle qui a fait lever contre nous toute la puissance de l’Égypte et de la Syrie : al-Ashraf Khalil, fils du vieux sultan Qalâwûn, maître du Caire et de Damas depuis la mort de son père.
Nous n’avons de lui que ce qu’en rapportent les prisonniers, les marchands passés d’un camp à l’autre et les transfuges. Nous le donnons ici pour ce qu’il est : un adversaire, et un adversaire redoutable. Mais nous nous garderons d’en faire soit un monstre, soit un prince des contes. Ce que nous tenons pour établi, nous le disons ; ce qui n’est que bruit de tente, nous le disons aussi, et comme tel.
Un fils qui achève l’œuvre du père
Il est le fils de Qalâwûn, ce sultan qui, voici deux ans à peine, emporta Tripoli et en fit passer les habitants par le fil de l’épée ou par les fers. La chute de cette grande cité chrétienne est encore dans toutes les mémoires d’Outremer ; c’est le même sang, la même maison, qui se dresse aujourd’hui devant Acre.
On rapporte qu’il n’était pas destiné dès l’abord à régner : un frère aîné devait recevoir le sultanat, mais la mort le prit avant le père, et c’est sur Khalil que retomba l’héritage. On dit dans le camp adverse que le vieux Qalâwûn ne se fiait guère à ce fils et hésita longtemps à l’établir pleinement dans sa succession. Nous rapportons la chose sans pouvoir en jurer : ce sont là affaires de leur cour, que nul des nôtres n’a vues de près.
Ce qui est sûr, c’est que le père mourut à l’automne dernier, alors même qu’il avait déjà rassemblé ses forces et pris le chemin de notre contrée. La campagne était commencée quand la mort le saisit ; le fils l’a reprise à son compte et l’a menée jusqu’à nos fossés.
Le serment qu’on lui prête
De bouche en bouche court, dans un camp comme dans l’autre, le récit d’un serment : au vieux sultan mourant, Khalil aurait juré de ne pas relâcher l’entreprise et de prendre Acre. Nous ne pouvons produire le témoin d’une telle promesse, faite au chevet d’un prince infidèle ; nous la donnons donc pour ce qu’elle est, une tradition qui court, et non pour un fait attesté.
Mais que le motif soit vrai ou embelli, la chose, elle, se voit : ce prince est venu en personne, il n’a pas délégué la besogne à ses seuls émirs, et il presse le siège comme un homme qui s’est lié à l’aboutir. Nos capitaines le tiennent pour résolu, et c’est déjà beaucoup savoir de l’ennemi qu’on a devant soi.
Ceux qui plaident sa cause disent qu’il ne fait que venger la trêve rompue : l’été dernier, on ne l’ignore pas, des croisés fraîchement débarqués mirent à mort dans nos rues des marchands et des paysans sarrasins qui commerçaient sous la foi jurée, et la commune refusa de livrer les coupables. Le sultan en a fait son droit à la guerre. Nous ne nous en cachons pas ; nous plaiderons ailleurs qui, de nous ou de lui, porte devant Dieu le poids de cette querelle.
Ce qu’on dit de l’homme
Sur sa personne, les dires se contredisent, et il faut y aller avec prudence. Les uns le peignent jeune et emporté, prompt à la fureur ; d’autres, parmi les marchands qui l’ont approché, le disent au rebours homme de savoir, qui goûte les livres et l’entretien des lettrés. Nous ne trancherons pas : ce sont là portraits d’oreille, chacun teinté par l’amour ou la haine de celui qui les colporte.
On rapporte aussi qu’il n’accéda pas au trône sans péril, et qu’à peine élevé il lui fallut défaire un grand émir qui lui disputait le pouvoir. S’il est vrai, cela dit d’un prince qui tient fermement les rênes chez lui avant de les tendre contre nous. Mais, encore une fois, ce sont affaires de leur maison, mal connues des nôtres.
De sa taille, de son visage, de son âge même, nous ne dirons rien de trop assuré : on le fait jeune, n’ayant pas encore atteint la trentaine, ce qui s’accorde avec un père mort chargé d’ans. Le reste appartient à ceux qui l’ont vu de près, et ceux-là ne sont pas dans nos murs.
L’adversaire qu’il faut regarder en face
Il serait vain, et dangereux, de se rassurer en le peignant en tyran de fable. Ce que nos yeux voient depuis les tours vaut mieux que tous les récits : une armée nombreuse, disciplinée, ravitaillée, des machines dressées avec méthode, un siège conduit sans hâte fébrile ni relâchement. Derrière cet ordre, il y a une tête.
Nous prions Dieu qu’il confonde les desseins de l’Infidèle et rende à la chrétienté d’Orient les secours qu’elle attend. Mais prier ne dispense pas de voir. Le prince qui campe sous Acre est jeune, il est venu de sa personne, et il a lié son honneur à cette entreprise. Que nos gens le sachent, et se tiennent en conséquence.