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Deux chevaliers d’Occident au premier rang

Ils ne sont ni du royaume ni de ses barons, mais on les voit sortir des portes la nuit, la lance au poing, contre les machines des Infidèles. Le sire Othon de Grandson et messire Jean de Grailly, venus l’un des monts de Savoie, l’autre de Gascogne, tous deux hommes du roi d’Angleterre, tiennent aujourd’hui l’un des premiers rangs de la défense d’Acre. Portrait de deux étrangers venus verser leur sang pour une terre qui n’est pas la leur.

Renier de Gibelet 22 avril 1291 5 min de lecture

De tous ceux qui portent les armes derrière nos murailles, il en est deux dont le nom ne sonne ni de ce royaume ni des grandes maisons d’Outremer, et que l’on nomme pourtant, ces jours-ci, parmi les plus hardis. Le sire Othon de Grandson et messire Jean de Grailly conduisent les sorties de nuit contre les engins que le sultan a fait dresser devant le fossé. On les a vus, au clair de lune, chevaucher avec les frères du Temple jusqu’aux écrans d’osier de l’ennemi, le feu grégeois à la main.

Nous les donnons ici tels qu’on les connaît et tels qu’on les rapporte dans le camp, sans avancer de leur vie passée plus que ce qui nous en revient par des bouches sûres. L’un et l’autre servent le roi d’Angleterre, et c’est de très loin, des marches de l’Empire et du duché de Guyenne, qu’ils sont venus se ranger sous la croix.

Deux hommes du roi d’Angleterre

Ce qui unit d’abord ces deux chevaliers, c’est un même maître : le roi Édouard d’Angleterre, aujourd’hui régnant. On rapporte que l’un et l’autre l’ont suivi jadis en Terre sainte, du temps où il n’était que fils de roi et vint camper sous Acre à la tête de ses gens. C’était il y a quelque vingt ans ; ils étaient de ceux qui l’entouraient alors, et ils n’ont plus quitté son service depuis.

On tient dans le camp qu’ils sont venus tous deux, jeunes, à la cour d’Angleterre dans la suite des princes de Savoie, parents de la reine, épouse du vieux roi Henri, père d’Édouard. C’est là, dit-on, qu’ils gagnèrent la faveur du fils. Nous rapportons ce cheminement comme il court parmi les nôtres, sans nous porter garant du détail de leurs commencements, que peu ici sauraient dire au juste.

Le sire de Grandson, des rives d’un lac lointain

On dit le sire Othon issu d’une maison des montagnes, du côté d’un grand lac de ce pays de Vaud qui relève de la Savoie, où sa lignée tient la terre et le château de Grandson. Il n’est plus tout jeune — on lui donne bien plus de cinquante ans — mais l’âge ne paraît guère lui peser aux étriers.

Le bruit court qu’il fut du voyage du prince Édouard voici vingt ans, et qu’il se trouva près de lui le jour où un homme du Vieux de la Montagne le frappa d’un couteau empoisonné : d’aucuns content que ce fut Othon qui suça le venin de la plaie et sauva ainsi le prince. Le récit est beau, on le redit volontiers, mais il en court aussi d’autres versions ; nous le donnons pour un dire d’Orient, non pour une chose établie.

Depuis, on assure qu’il a servi son roi en de grandes charges par-delà les mers, dans les îles de la Manche et jusqu’au pays de Galles nouvellement soumis, où il aurait tenu la justice. Autant de choses que nous n’avons pu vérifier de nos yeux, et que nous rapportons sous le bénéfice du doute. Ce qui est sûr, c’est qu’il est ici, et qu’on le compte au premier rang.

Jean de Grailly, sénéchal venu de Gascogne

Messire Jean de Grailly n’est pas moins un homme d’armes de longue main. On le tient pour gascon d’adoption, établi dans le duché de Guyenne que le roi d’Angleterre tient en France, et l’on dit qu’il y exerça pour son maître la charge de sénéchal, gouvernant le pays et y bâtissant des villes neuves.

On rapporte aussi qu’il porta jadis le titre de sénéchal du royaume de Jérusalem, au nom du roi d’Angleterre, et qu’il connaît de longue date les affaires d’Outremer. Il aurait, comme le sire de Grandson, pris la croix au temps du voyage du prince Édouard. De tels états passés se disent dans le camp ; nous les livrons comme on nous les donne, tenant pour certain seulement qu’il est aujourd’hui parmi nous, l’épée au poing.

Au premier rang des sorties

Ce que chacun peut voir, en revanche, ne prête à nul doute. Depuis que le sultan a fait mettre en batterie ses grands trébuchets devant nos murs, ce sont ces deux chevaliers que l’on nomme à la tête des sorties nocturnes. On rapporte qu’ils sont sortis, avec quelque trois cents frères du Temple, porter le feu jusqu’aux machines de l’ennemi. Sur l’issue de ces coups de main, les récits diffèrent — les uns les disent heureux et rapportant des trophées, d’autres les tiennent pour chèrement payés — et nous n’en trancherons pas ici.

Il n’est pas indifférent, en ces jours de péril, que des hommes venus de si loin, qui pourraient être demeurés dans leurs terres d’Occident, se tiennent aux endroits les plus rudes de la défense. Beaucoup, dans la ville, y voient un réconfort : la chrétienté d’au-delà des mers n’a pas tout à fait oublié Acre. Quel sera le sort de ces deux capitaines dans les jours qui viennent, nul ne le sait ; pour l’heure, ils sont debout aux portes, et c’est déjà beaucoup.

Le contexte

Othon de Grandson et Jean de Grailly servent tous deux le roi Édouard Iᵉʳ d’Angleterre ; ils comptent parmi les chevaliers venus d’Occident défendre Acre, capitale du royaume résiduel de Jérusalem depuis la reprise de la ville lors de la troisième croisade (1191).

Le sire de Grandson est issu de la maison de Grandson, dans le Pays de Vaud (comté de Savoie) ; Jean de Grailly est établi en Gascogne, dans le duché d’Aquitaine tenu par le roi d’Angleterre.

L’un et l’autre auraient accompagné le prince Édouard lors de sa venue en Terre sainte, une vingtaine d’années plus tôt (croisade des années 1270-1271), au cours de laquelle Édouard campa devant Acre.

Depuis la mise en batterie des grands trébuchets mamelouks, des sorties nocturnes de Templiers sont conduites contre l’artillerie de siège ; on en attribue le commandement à ces deux chevaliers.

État des informations

Nous distinguons ce qui se voit sous nos murs — la présence des deux chevaliers et leur rôle dans les sorties — de ce qui se raconte de leur passé, donné avec prudence. Le journal parle la langue latine d’Outremer et nomme l’adversaire selon l’usage du temps, sans rien fausser des faits. Le sort de ces hommes dans les jours à venir n’est pas connu et n’est pas anticipé.

Ce que l’on sait

  • Othon de Grandson et Jean de Grailly sont présents dans Acre assiégée et comptent parmi les chefs des sorties nocturnes lancées contre les machines de siège de l’ennemi.
  • Tous deux sont des chevaliers venus d’Occident au service du roi Édouard Iᵉʳ d’Angleterre : Grandson issu du Pays de Vaud savoyard, Grailly établi en Gascogne anglaise.
  • L’un et l’autre appartiennent à la mouvance savoyarde de la cour d’Angleterre et servent le roi Édouard de longue date.

Ce que l’on ignore

  • Quel sera le sort de ces deux chevaliers dans la suite du siège demeure inconnu à ce jour et n’est pas préjugé.
  • L’issue réelle des sorties nocturnes qu’ils conduisent est diversement rapportée et ne peut être établie avec certitude.

Sources historiques utilisées

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Otto de Grandson

Article Wikipédia (EN) consulté pour la biographie d’Othon de Grandson : naissance vers 1238 dans la région de Lausanne/Grandson (Pays de Vaud, Savoie), entrée dans la maison du prince Édouard, adoubement en 1268, participation à la croisade d’Édouard à Acre (1271), charges ultérieures (îles de la Manche, justicier au pays de Galles), et rôle de chef des chevaliers anglais lors du siège d’Acre de 1291. Le récit du venin sucé y est rapporté comme tradition.

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Jean Iᵉʳ de Grailly

Article Wikipédia (FR) consulté pour la biographie de Jean Iᵉʳ de Grailly : passage au service de l’Angleterre dans la mouvance savoyarde de la cour, faveur du prince Édouard, vicomté de Benauges, prise de croix pour la croisade de 1270-1271, sénéchal de Jérusalem (1272) puis sénéchal de Gascogne (fondation de bastides), et commandement d’une division lors du siège d’Acre de 1291.

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Siege of Acre (1291)

Article Wikipédia (EN) consulté pour recouper la conduite des sorties nocturnes : « three hundred Templars, led by Jean de Grailly and Otto de Grandson » sortis au clair de lune, au feu grégeois, contre l’artillerie mamelouke de Hama.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Portrait imaginé dans Acre assiégée, le 22 avril 1291, sous la plume d’un chroniqueur latin d’Outremer. Les états passés des deux chevaliers sont traités comme des dires du camp, donnés sous réserve ; le récit du venin sucé par Grandson est présenté comme une tradition et non comme un fait. Aucun événement postérieur à la date n’est anticipé.

Articles liés

Guerre

Sortie nocturne du Temple contre les machines

L’autre nuit, à la faveur de la lune, une compagnie du Temple — près de trois cents chevaliers, dit-on — est sortie de nos murs pour porter le feu grégeois aux machines que les gens de Hama ont dressées contre le fossé. Menés par messire Jean de Grailly et messire Otton de Grandson, les nôtres ont surpris les tentes ennemies ; mais l’entreprise a tourné court, les chevaux pris dans les cordages. Un coup de main hardi pour desserrer l’étau, payé cher.

22 avril 12915 min