Deux chevaliers d’Occident au premier rang
Ils ne sont ni du royaume ni de ses barons, mais on les voit sortir des portes la nuit, la lance au poing, contre les machines des Infidèles. Le sire Othon de Grandson et messire Jean de Grailly, venus l’un des monts de Savoie, l’autre de Gascogne, tous deux hommes du roi d’Angleterre, tiennent aujourd’hui l’un des premiers rangs de la défense d’Acre. Portrait de deux étrangers venus verser leur sang pour une terre qui n’est pas la leur.
De tous ceux qui portent les armes derrière nos murailles, il en est deux dont le nom ne sonne ni de ce royaume ni des grandes maisons d’Outremer, et que l’on nomme pourtant, ces jours-ci, parmi les plus hardis. Le sire Othon de Grandson et messire Jean de Grailly conduisent les sorties de nuit contre les engins que le sultan a fait dresser devant le fossé. On les a vus, au clair de lune, chevaucher avec les frères du Temple jusqu’aux écrans d’osier de l’ennemi, le feu grégeois à la main.
Nous les donnons ici tels qu’on les connaît et tels qu’on les rapporte dans le camp, sans avancer de leur vie passée plus que ce qui nous en revient par des bouches sûres. L’un et l’autre servent le roi d’Angleterre, et c’est de très loin, des marches de l’Empire et du duché de Guyenne, qu’ils sont venus se ranger sous la croix.
Deux hommes du roi d’Angleterre
Ce qui unit d’abord ces deux chevaliers, c’est un même maître : le roi Édouard d’Angleterre, aujourd’hui régnant. On rapporte que l’un et l’autre l’ont suivi jadis en Terre sainte, du temps où il n’était que fils de roi et vint camper sous Acre à la tête de ses gens. C’était il y a quelque vingt ans ; ils étaient de ceux qui l’entouraient alors, et ils n’ont plus quitté son service depuis.
On tient dans le camp qu’ils sont venus tous deux, jeunes, à la cour d’Angleterre dans la suite des princes de Savoie, parents de la reine, épouse du vieux roi Henri, père d’Édouard. C’est là, dit-on, qu’ils gagnèrent la faveur du fils. Nous rapportons ce cheminement comme il court parmi les nôtres, sans nous porter garant du détail de leurs commencements, que peu ici sauraient dire au juste.
Le sire de Grandson, des rives d’un lac lointain
On dit le sire Othon issu d’une maison des montagnes, du côté d’un grand lac de ce pays de Vaud qui relève de la Savoie, où sa lignée tient la terre et le château de Grandson. Il n’est plus tout jeune — on lui donne bien plus de cinquante ans — mais l’âge ne paraît guère lui peser aux étriers.
Le bruit court qu’il fut du voyage du prince Édouard voici vingt ans, et qu’il se trouva près de lui le jour où un homme du Vieux de la Montagne le frappa d’un couteau empoisonné : d’aucuns content que ce fut Othon qui suça le venin de la plaie et sauva ainsi le prince. Le récit est beau, on le redit volontiers, mais il en court aussi d’autres versions ; nous le donnons pour un dire d’Orient, non pour une chose établie.
Depuis, on assure qu’il a servi son roi en de grandes charges par-delà les mers, dans les îles de la Manche et jusqu’au pays de Galles nouvellement soumis, où il aurait tenu la justice. Autant de choses que nous n’avons pu vérifier de nos yeux, et que nous rapportons sous le bénéfice du doute. Ce qui est sûr, c’est qu’il est ici, et qu’on le compte au premier rang.
Jean de Grailly, sénéchal venu de Gascogne
Messire Jean de Grailly n’est pas moins un homme d’armes de longue main. On le tient pour gascon d’adoption, établi dans le duché de Guyenne que le roi d’Angleterre tient en France, et l’on dit qu’il y exerça pour son maître la charge de sénéchal, gouvernant le pays et y bâtissant des villes neuves.
On rapporte aussi qu’il porta jadis le titre de sénéchal du royaume de Jérusalem, au nom du roi d’Angleterre, et qu’il connaît de longue date les affaires d’Outremer. Il aurait, comme le sire de Grandson, pris la croix au temps du voyage du prince Édouard. De tels états passés se disent dans le camp ; nous les livrons comme on nous les donne, tenant pour certain seulement qu’il est aujourd’hui parmi nous, l’épée au poing.
Au premier rang des sorties
Ce que chacun peut voir, en revanche, ne prête à nul doute. Depuis que le sultan a fait mettre en batterie ses grands trébuchets devant nos murs, ce sont ces deux chevaliers que l’on nomme à la tête des sorties nocturnes. On rapporte qu’ils sont sortis, avec quelque trois cents frères du Temple, porter le feu jusqu’aux machines de l’ennemi. Sur l’issue de ces coups de main, les récits diffèrent — les uns les disent heureux et rapportant des trophées, d’autres les tiennent pour chèrement payés — et nous n’en trancherons pas ici.
Il n’est pas indifférent, en ces jours de péril, que des hommes venus de si loin, qui pourraient être demeurés dans leurs terres d’Occident, se tiennent aux endroits les plus rudes de la défense. Beaucoup, dans la ville, y voient un réconfort : la chrétienté d’au-delà des mers n’a pas tout à fait oublié Acre. Quel sera le sort de ces deux capitaines dans les jours qui viennent, nul ne le sait ; pour l’heure, ils sont debout aux portes, et c’est déjà beaucoup.