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Guillaume de Beaujeu, l’âme de notre défense

Depuis dix-huit ans il est grand maître du Temple ; par le sang, il tient aux rois de France. Aujourd’hui c’est lui qui, sur nos murs, ordonne, réconforte et tient. On l’a longtemps dit trop ami des Sarrasins ; on le voit à présent debout au plus dur. Portrait de l’homme qui porte, sur ses épaules, une bonne part du salut d’Acre.

Renier de Gibelet 5 mai 1291 5 min de lecture

On le voit passer sur les courtines, à cheval ou à pied, le manteau blanc à la croix vermeille reconnaissable entre tous, s’arrêtant aux endroits où le fossé est le plus menacé, parlant bas à ses chevaliers, comptant les gardes. Depuis que l’armée du sultan nous serre d’une mer à l’autre, frère Guillaume de Beaujeu, grand maître de l’ordre du Temple, est de tous les conseils et de toutes les veilles. Beaucoup, dans nos murs, ont pris l’habitude de tourner les yeux vers lui.

Nous le dressons ici tel qu’on le voit et tel qu’on le sait, sans rien avancer que nous ne puissions tenir. L’homme a ses détracteurs autant que ses fidèles ; nous dirons les uns et les autres. Ce qui est certain, c’est qu’il commande, qu’il est de haute maison, et qu’en cette heure il ne s’épargne pas.

Un cadet de Beaujeu, parent de nos rois

Il est né voici quelque soixante ans dans la maison de Beaujeu, en Beaujolais, cadet de haute lignée. Son père Guichard, seigneur de Montpensier, était cousin de la maison de France, en sorte que frère Guillaume est parent des rois : allié de sang du roi Louis, mort il y a vingt ans devant Tunis, et du roi Charles de Sicile, mort il y a six ans. Ses frères ont porté les grandes charges du royaume de France, l’un connétable, l’autre maréchal. C’est dire de quelle souche il sort.

Cette parenté n’est pas un ornement vain. Dans les querelles qui ont divisé le royaume de Jérusalem sur le choix de son roi, le grand maître a tenu, chacun le sait, pour le roi Charles d’Anjou et ses droits sur la couronne, contre la maison de Chypre. Les temps ont changé, et c’est aujourd’hui le roi Henri de Chypre et de Jérusalem qui vient de débarquer dans nos murs avec ses gens ; mais on n’a pas oublié, à Acre, de quel côté penchait naguère le maître du Temple.

De ces grandes affaires, nous ne jugeons pas ici. Nous les rappelons parce qu’elles disent l’homme : un baron autant qu’un moine-soldat, mêlé de longue date aux conseils des princes, et qui n’a jamais gouverné son ordre en simple religieux retiré du siècle.

Du Temple de Tripoli à la maîtrise de l’Ordre

Entré au Temple dans sa jeunesse, il passa outre-mer voici plus de trente ans et fit ici son apprentissage des armes. On rapporte qu’il fut pris jadis en un mauvais pas près de Tibériade, puis racheté, comme il advient souvent en ce pays. Il gravit ensuite les degrés de l’Ordre : commandeur de la province de Tripoli, puis maître de la province du royaume de Sicile, où il servit auprès de son parent le roi Charles.

C’est là, dit-on, que le chapitre de l’Ordre vint le chercher : élu grand maître voici dix-huit ans, il quitta la Sicile et gagna Acre deux ans plus tard pour y prendre en main le gouvernement du Temple. Il est, à ce compte, le vingt et unième à porter cette dignité depuis les premiers frères de la milice du Temple de Salomon.

Depuis, sa maison est l’une des plus fortes d’Acre : le Temple tient un quartier entier de la ville, du côté de la mer, avec son château et ses tours, et l’on sait que le trésor et les archives de l’Ordre y sont en garde. Cette force, aujourd’hui, sert à la défense commune.

L’homme des trêves, et ses détracteurs

Il faut le dire sans détour : le grand maître passe, chez beaucoup des nôtres, pour trop porté à traiter avec l’Infidèle. Sa maîtrise fut celle des trêves plus que des batailles rangées. Il a longtemps prôné l’entente avec le sultan d’Égypte, tenu commerce d’ambassades et de présents avec la cour du Caire, et l’on dit même que le vieux sultan Qalâwûn, en ses lettres, le nommait homme véritable et sage. À des chrétiens qui n’aspirent qu’à en découdre, pareil renom sonne comme un reproche.

Ses partisans répondent qu’il ne cherchait, par ces trêves, qu’à gagner du temps pour une terre trop faible désormais pour se garder les armes à la main, et à épargner à Acre le sort de Tripoli. Ses détracteurs y voient complaisance, voire tiédeur dans la foi. Nous rapportons la querelle sans la trancher : elle est vive, et elle a laissé des rancunes.

Le grief a pris corps l’été dernier. Quand des croisés fraîchement débarqués mirent à mort dans nos rues des marchands et paysans sarrasins qui trafiquaient sous la foi jurée, on rapporte que le grand maître pressa la commune de livrer les coupables au sultan, pour tenir la trêve et détourner l’orage. La commune s’y refusa. L’orage est venu. Ceux qui l’avaient écouté disent aujourd’hui qu’il avait vu juste ; ceux qui s’en défiaient se taisent.

On lui prête aussi des amitiés jusque dans le conseil du sultan, des hommes qui l’avertissaient en secret des desseins du Caire. Nous n’en pouvons produire ni le nom ni la preuve ; nous le donnons pour un dire qui court, non pour un fait attesté. Mais que le maître soit mieux renseigné que d’autres sur l’ennemi, cela, ses propres actes le donnent à penser.

Debout sur les murs

Quoi qu’on ait dit de lui hier, c’est vers lui qu’on se tourne aujourd’hui. Depuis l’investissement de la ville, le grand maître tient sa part des murailles, coordonne ses chevaliers avec les frères de l’Hôpital et les autres défenseurs, et paraît là où le péril presse. Ses Templiers ont été de ces sorties de nuit qui, ces dernières semaines, sont allées porter le feu jusque dans les machines des Sarrasins.

On le dit ferme et peu prodigue de paroles, économe de ses hommes, attentif au moral des gens autant qu’à l’état du fossé. À l’heure où le roi Henri vient d’entrer dans le port avec ses renforts, la présence de ce vieux capitaine, parent des rois et maître de la plus forte des maisons militaires d’Acre, n’est pas pour peu dans la fermeté qu’on voit encore aux nôtres.

Nous prions Dieu qu’il garde longtemps à la ville ceux qui la défendent, et le premier d’entre eux au faîte des murs. Pour l’heure, frère Guillaume de Beaujeu est debout, et tant qu’il l’est, Acre tient les yeux fixés sur lui.

Le contexte

L’ordre du Temple, milice religieuse et militaire née au XIIᵉ siècle pour la défense des pèlerins et de la Terre sainte, est l’une des grandes forces armées du royaume latin ; son chef porte le titre de grand maître.

Guillaume de Beaujeu, issu de la maison de Beaujeu en Beaujolais et parent de la maison royale de France, a été élu grand maître du Temple en 1273 et gouverne l’Ordre depuis Acre.

Acre, capitale du royaume latin résiduel, est investie depuis le début d’avril 1291 par l’armée du sultan al-Ashraf Khalil, campée d’une mer à l’autre à faible distance des murs.

Le roi Henri II de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem, vient de débarquer à Acre avec des renforts au début de mai 1291.

État des informations

Ce portrait est tracé depuis Acre assiégée, le 5 mai 1291, par une plume latine d’Outremer admirative mais soucieuse des faits. Il présente le grand maître vivant, à la tête de la défense, et s’en tient à ce qui est connaissable à cette date : son origine, sa parenté, sa carrière, sa politique de trêves et la querelle qu’elle a nourrie. Il distingue les faits établis des dires de camp et ne préjuge en rien de la suite du siège ni du destin de cet homme.

Ce que l’on sait

  • Guillaume de Beaujeu est grand maître de l’ordre du Temple depuis 1273 ; il commande le Temple et prend part à la défense d’Acre.
  • Il est issu de la maison de Beaujeu, en Beaujolais, et apparenté à la maison royale de France : son père était cousin de la lignée capétienne, et il est parent du roi Louis IX et du roi Charles d’Anjou.
  • Avant sa maîtrise, il fut commandeur de la province de Tripoli puis maître de la province du royaume de Sicile ; il gagna Acre pour y gouverner l’Ordre après son élection.
  • Sa maîtrise fut marquée par une politique de trêves et de négociation avec le sultanat mamelouk d’Égypte, ce qui lui valut à Acre des accusations de complaisance envers les musulmans.
  • À l’été 1290, après le massacre de marchands et paysans musulmans par des croisés en violation de la trêve, il pressa la commune d’Acre de livrer les coupables ; celle-ci refusa.

Ce que l’on ignore

  • L’issue du siège en cours demeure entièrement inconnue à la date de ce portrait.
  • La date exacte de sa naissance et le détail de ses premières années dans l’Ordre ne sont connus que par approximation et par ouï-dire.

Sources historiques utilisées

secondary

Guillaume de Beaujeu

Article Wikipédia (FR) consulté pour l’origine (maison de Beaujeu en Beaujolais, fils de Guichard de Beaujeu-Montpensier, parenté avec Louis VIII, Louis IX et Charles d’Anjou, frères connétable et maréchal de France), la carrière (commandeur de Tripoli en 1271, maître de la province de Sicile, élection comme grand maître le 13 mai 1273, arrivée à Acre en 1275), la politique de trêves avec les Mamelouks, l’éloge prêté à Qalâwûn en 1290, et l’affaire du massacre de 1290. Éléments postérieurs au 5 mai 1291 volontairement écartés.

secondary

William of Beaujeu

Article Wikipédia (EN) consulté pour recouper la naissance (vers 1230), l’entrée dans l’Ordre (avant 1253), la capture près de Tibériade et le rachat, le commandement de Tripoli (1271), la fonction en Sicile (1271-1273), l’élection comme 21ᵉ maître succédant à Thomas Bérard, et son rang dans la parenté capétienne. Éléments postérieurs au siège écartés.

secondary

Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Article Wikipédia (FR) consulté pour le contexte du siège (investissement début avril 1291, armée du sultan campée d’une mer à l’autre), le casus belli de 1290 (massacre de marchands et paysans musulmans en violation de la trêve, refus de la commune de livrer les coupables) et l’arrivée d’Henri II de Lusignan avec des renforts au début de mai.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Portrait imaginé depuis Acre assiégée, le 5 mai 1291, sous la plume d’un chroniqueur latin d’Outremer. Le grand maître est présenté vivant, à la tête de la défense ; rien de son destin ni de la suite du siège n’est convoqué. Les informateurs à la cour du sultan et l’éloge prêté à Qalâwûn sont traités comme dires colportés ; les faits (origine, parenté, carrière, politique de trêves, affaire de 1290) vivent dans le relevé des faits.

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